Que ce soit nos proches, qu’il s’agisse de notre frère ou de notre soeur avec lequel ou laquelle nous avons été élevés ensemble, que ce soient nos frères et soeurs au sens plus large avec lesquels nous partageons nos missions de vie ou les destinées de cette époque, nous sommes d’une certaine façon toujours profondément complices!
Il me revient le souvenir lointain, et à la fois vif, d’une jeune artiste avec un grand sourire, elle se reconnaîtra peut-être.
Je l’ai rencontrée alors que j’étais impliqué dans un centre d’art, elle était à l’âge béni où l’on veut tout découvrir, où l’on est encore curieux de tout.
Je me souviens de lui avoir partagé ma propre passion de la photo au travers de quelques ateliers pratiques et séances de prises de vue.
J’aime cette image d’elle parce qu’elle représente bien sa proximité confiante avec la nature. Si je fais abstraction de la représentation de l’herbe, je la vois comme immergée dans une fluidité océane de la vie.
Ce qui évoque en moi sa passion pour les mammifères marins, passion qui lui fera quitter définitivement la région pour se rapprocher de ses amis aquatiques.
Elle avait en tout premier pris bien soin d’enfiler tablier et gants pour éviter de se salir.
Et puis, après avoir copieusement inondé son œuvre de couleurs, après un temps d’arrêt, elle a résolument plongé ses mains nues dans la peinture fraîche!
Cette jeune participante à un atelier de création de fonds que je donnais m’a offert en retour, et sans le savoir, une leçon de vie.
On a beau vouloir tout planifier, tout évaluer et contrôler, il vient un temps où il est impérieux de plonger. C’est dans ce temps-là que surgit la véritable créativité, non pas celle qui est raisonnée et conditionnée par nos appréhensions, attentes ou jugements.
Aller au-delà des apparences, aller voir plus creux, plus profond!
J’avais expliqué aux enfants, durant l’atelier de création de fonds, qu’ils étaient encouragés à explorer les différents médiums, à les mélanger, et même à faire tout ce qu’on n’a pas le droit de faire à l’école, comme casser les crayons et se salir.
Ce n’était pas tombé dans l’oreille d’une sourde.
Une des participantes à l’atelier se mit en tête d’ouvrir l’étui en plastique d’un gros surligneur jaune. Après bien des efforts, elle réussit à en extirper la feutrine imbibée d’encre et à répandre celle-ci sur une feuille de carton.
Puis, en continuant à fouiller dans les matières à recycler, elle découvrit un vieux téléphone portable. Après avoir demandé si elle pouvait l’ouvrir, elle s’empara d’un maillet et se mit en d’en briser l’étui protecteur.
Satisfaite d’avoir mis à jour la partie cachée du téléphone, elle imbiba celui-ci de colle blanche et décida de le coller en plein milieu de son œuvre.
Après réflexion, je me suis dit que ce qu’elle venait de faire était très intelligent! Si nous avions l’audace, comme elle l’a fait, d’enduire nos cellulaires et nos écrans de colle et de les fixer sur des feuilles de papier, peut-être qu’ils ne pourraient plus envahir nos vies.
Touché par cette image d’un adolescent marchant seul sur une voie ferrée.
Combien de migrants ont-ils empruntés ce chemin étroit et intransigeant du déracinement de leur terre natale, avec pour seule destination un horizon improbable.
Le chemin de fer dit bien ce qu’il est, il est rigide, balisé par deux rails inflexibles.
Il ne s’agit pas d’un petit sentier qui folâtre aux travers des champs et des vergers, et qui a le loisir d’aller de découverte en découverte.
Le chemin de la migration s’avère également rectiligne, sans concession, le temps étant compté, pressé par les nécessités de survie. L’urgence de se rendre à bon port le plus rapidement possible, sans même savoir si cette destination existe vraiment ou si elle n’est que mirage sans cesse repoussé.
Les rails, les fossés entourant les voies ferrées, les ponts de métal, les agglomérations traversées qui n’affichent que le dos et les volets clos des maisons, tous sont impersonnels et froids, aucune terre d’accueil jusqu’à ce qu’enfin les migrants rencontrent des mains tendues, un gîte et de la nourriture pour les réconforter.
C’est une épreuve qui marque toute une vie et qui met notre humanité au défi.
Parmi les activités spontanées qui ont vu le jour au dépanneur Sylvestre, il y a eu celle du dessin à la craie sur le trottoir.
Il y avait en permanence une boîte de craies, sur le côté juste à l’entrée du dépanneur.
Il y avait quelque chose de rafraîchissant de voir les enfants s’emparer de la boîte de craies et ressortir aussitôt pour grafigner le sol de formes et couleurs. Certains adultes suivaient.
Parfois de simples graffitis, d’autres fois des dessins plus élaborés, et avant tout ce geste de se pencher au plus bas vers le sol et de le marquer
J’avais l’image d’une créativité qui s’exprimait directement au ras du sol, sans filtres, sans attentes ni idées préconçues, tout à l’inverse de ce que j’avais rencontré en art contemporain.
À titre d’artiste professionnel en art contemporain, j’avais dû développer des approches de création beaucoup plus réfléchies, conceptuelles et dans lesquelles l’articulation de la démarche est primordiale, du moins si on veut être reconnu par les pairs et avoir accès aux systèmes de bourses. Même si j’étais en mesure de jouer le jeu, cela me faisait l’impression de vivre dans une bulle qui se maintenait dans des hauteurs intellectuelles, codées et balisées.
Vivre l’expérience du dépanneur m’a fait passer de ces hauteurs conceptuelles à l’expression au ras du sol. Merci pour ça!
Juste avant le geste de création
Il y a un instant qui m’est précieux, c’est celui de ce petit espace de temps en suspension, comme hors de toutes contingences, qui précède le geste de création.
Durant quelques secondes, tout l’être se met à l’écoute de l’inspiration intérieure, de ce qui veut s’exprimer.
J’adore discerner dans le regard de l’autre ce petit instant d’appel intérieur, cet instant de tous les possibles. Et puis, le souffle de l’inspiration surgit, et le geste de l’inscrire, de lui donner forme et corps sur la feuille ou sur le sol se manifeste.
Comment est-ce que la création du monde s’est faite, avant le fameux “Big Bang”, avant le surgissement de la volonté créatrice dans la matière? Est-ce qu’il y a eu un petit temps d’écoute intérieure, un inspir créateur?
Nous venions d’ouvrir la grande salle, et nous avions commencé à offrir des repas à contribution libre. Le mot s’était répandu assez rapidement. Un itinérant d’Ottawa, qui était déjà venu une fois, était revenu en amenant avec lui quelques compagnons de la rue.
Parmi eux, il y en avait un qui ne savait trop où se mettre. Visiblement timide, peut-être mal à l’aise, il était unilingue anglophone, et les autres autour de lui s’exprimaient en français.
Aussi il faisait gris et sombre, et pour tout dire, c’était une période difficile. nous en arrachions. La vente des produits de dépanneur était nettement insuffisante pour s’en sortir.
Toujours est-il qu’après un temps le groupe d’Ottawa a demandé à cet homme, qui ne savait toujours pas quoi faire de lui, de jouer. Après s’être fait prié à plusieurs reprises, il a fini par sortir son banjo. Il s’est assis, et sans nous adresser un seul regard ni un mot, il a commencé à jouer, comme s’il était tout seul au monde.
Et c’est là qu’un petit miracle s’est produit. L’atmosphère maussade a subitement été traversée d’une rivière de notes claires et enjouées, une lumière chaleureuse a fait irruption dans la salle.
Nous étions “de retour chez nous”, je veux dire non pas en découragement et en exil de notre raison d’être, mais bien dans cette fête des retrouvailles dans laquelle tout devient possible. C’est inexplicable, c’est comme si quelqu’un venait de nous sauver la vie.
“Banjo”, merci pour l’offrande joyeuse de tes doigts sur les cordes de ton instrument. Notre rencontre n’a duré que quelques portées de musique, mais je ne t’oublierai jamais. Et si un jour, tu te reconnais dans ce petit dessin-hommage, dis-moi ton nom pour que je puisses l’inscrire dans mon cœur à côté du surnom que je t’ai attribué!
Il n’y a pas de mots pour décrire cet état là. C’est comme une brèche dans la linéarité du quotidien.
Le temps semble s’arrêter pour faire place à une autre dimension. Comme si les aiguilles de l’horloge suspendaient leur course pour faire place au mystère, et en même temps à la révélation de ce qui émerge de l’inconnu.
Les enfants sont naturellement plus doués pour rentrer dans cet état.
Peu importe ce que l’on entreprend, ça commence toujours par des premiers pas…
Une image créée dans le cadre de la visite des ateliers d’artistes d’Arts visuels de Gatineau.
C’est drôle, je n’ai jamais participé à une tournée d’ateliers d’artistes, malgré toutes les opportunités qui se sont présentées. Un premier pas en ce sens…
La plupart du temps je dessine une image parce que d’une certaine façon je me reconnais en elle.
J’ai l’impression que je n’ai fait que ça dans ma vie : des “premiers pas”…
Des premiers pas hésitants, souvent maladroits. Peu importe le secteur d’activité. Toujours en train d’apprendre. Et reconnaître que j’ai besoin de personnes “plus grandes” qui m’ont précédées pour me tenir la main.
C’est toujours à recommencer, en particulier dans le domaine artistique. Et le plus difficile, c’est peut-être de désapprendre ce que l’on croit savoir.
En ce moment j’apprends à faire mes premiers pas sur le chemin d’une plus grande simplicité, avec moins de prétention.
Sur ce chemin, ce sont les petits enfants qui nous précèdent, avec brio. Il y a tant et tant à apprendre d’eux.
Nous prétendons leur apprendre à vivre en ce monde, ce que nous réussissons que bien maladroitement. Tandis que eux, les petits enfants, nous apprennent la manière de renaître à notre véritable raison d’être, dans la joie et la simplicité.
Merci à l’amie qui a pris la photo dont je me suis inspiré, et merci à la petite qui me réapprends en ce jour à marcher sur le chemin de la vie.
Dans la série “Instantanés de vie”, voici une nouvelle estampe numérique d’après une photo que j’ai prise il y a longtemps de la complicité entre deux cousines. (voir “Instant de repos dans l’herbe” au https://lepetitparc.ca/manu/2022/06/02/instant-de-repos-dans-lherbe/ )
Le procédé de création est très ludique. J’y vais par étapes, exactement comme pour une estampe. Je commence par un dessin simplifié pour aller chercher les grandes lignes et l’expression des sujets avec un minimum de traits :
Ensuite j’essaye de répartir les valeurs lumineuses en utilisant uniquement des noirs et des blancs :
Puis j’adoucis les contrastes en “imprimant” l’estampe au moyen de textures :
Et enfin j’ajoute une deuxième couleur d’encre et quelques hachures pour rehausser le tout.
C’est une image qui n’a aucune intention ni aucune prétention.
Il me semble essentiel de faire régulièrement des images totalement gratuites, telles que celle-ci, sans intentions ni message, en embrassant un sujet dans la plus grande simplicité.
Cette gratuité donne plus d’espace pour explorer de nouvelles aventures graphiques que lorsqu’on travaille pour rendre des concepts, avec souvent beaucoup d’attentes de résultats.
Illustration inspirée d’un portrait de migrant du photojournaliste César Dezfuli
Nous sommes en Méditerranée.
Une embarcation chargée de migrants est à la dérive. Sur le navire qui se porte à sa rescousse se trouve un photojournaliste, César Dezfuli.
Au lieu de couvrir le drame collectif qui se déroule devant lui, César décide de passer deux minutes avec chacun des rescapés et de prendre des photos de chacun d’entre-eux, tels qu’ils sont, avec pour unique arrière-plan la mer qui s’étend jusqu’à l’horizon. Toujours en prenant bien soin de consigner précieusement leur nom.
C’est ce qu’on pourrait appeler un journalisme de cœur, beaucoup plus attentif à la personne qu’à l’aspect médiatique de l’événement. Les médias se préoccupant habituellement plus souvent du sensationnalisme de la situation ou du décompte du nombres de victimes.
Ce que César a réussi à capter, au travers de son appareil photo, c’est la présence de chacun face à l’inconnu, dans cette extrême vulnérabilité d’avoir tout quitté, d’avoir tout perdu, et de ne pas savoir de quoi sera fait demain.
Entre naufrage et sauvetage…
Une chose reste profondément signifiante, au-delà du portrait global que l’on peut tenter de se faire d’une situation à grand renfort de statistiques : la rencontre avec la personne.
C’est ce à quoi César Dezfuli nous convie au travers de sa série de photos de migrants.
Pour visionner les photos de la série « Passengers » de César Dezfuli : http://www.cesardezfuli.com/passengers
Au début, aucun média n’a voulu publier les portraits de migrants de César, jusqu’à ce qu’il remporte un concours. Lire l’histoire : https://fr.canon.ch/pro/stories/cesar-dezfuli-migrants/
En apprendre plus sur le site de César : http://www.cesardezfuli.co
Cet article a été précédemment publié sur le site des Antennes de paix
Quand ma fille était beaucoup plus petite, elle était très allergique aux chats. Et pourtant elle les adorait.
En particulier, lorsqu’elle apercevait de petits chatons, elle avait un irrésistible désir de les flatter. Et en même temps tout son corps traduisait la nécessité de se protéger d’une possible crise d’allergie ou d’asthme.
C’est cette tension que j’ai voulu traduire dans cette image réalisée d’après une photo que j’avais prise d’elle à l’époque.
Dans les débuts du dépanneur Sylvestre, nous avons offert jusqu’à une dizaine de repas par semaine, tous à contribution volontaire. Soit cinq repas du midi et quatre soupers en semaine, en plus du brunch du dimanche! Le tout sans subventions.
Très souvent la balance entre le montant des contributions volontaires et celui des dépenses en aliments pour le repas était déficitaire. À tel point qu’il nous arrivait fréquemment de commencer un souper les armoires vides, en se demandant comment nous allions faire pour avoir assez de nourriture afin de servir une quarantaine de personnes.
Et pourtant, nous nous mettions quand même à l’œuvre, en récoltant tout ce qu’on pouvait trouver dans la cuisine. Et presque immanquablement, une fois que la préparation était engagée, il se passait quelque chose, d’autres personnes et ressources arrivaient, et en fin de compte nous en avions assez pour nourrir en abondance toutes les personnes qui se présentaient!
Sur l’illustration, deux jeunes volontaires se préparant à servir des plats de fruits en guise de dessert. Elles se reconnaîtront peut-être!
Une place où prendre sa place!
La raison d’être du dépanneur a fluctué en fonction des circonstances et des rencontres.
Au tout début, alors que nous nous limitions à rester présents en arrière du comptoir-caisse de notre petit dépanneur de quartier, notre seule et unique “mission” demeurait d’être à l’écoute.
Et effectivement, cela répondait manifestement à un besoin, parce que beaucoup de “clients” partageaient leur vécu lors de leurs achats. Puis nous nous sommes très rapidement rendus compte que cette écoute n’était pas suffisante face aux détresses qui nous étaient confiées, et en particulier celle de l’isolement social. Ce pourquoi nous avons cherché des façons d’intégrer les personnes les plus marginalisées dans nos activités.
La devise du dépanneur est alors devenue : “Une place où prendre sa place!”
Cette période a signé les débuts de la mission d’inclusion du dépanneur. Des personnes de toutes conditions, expérience de vie et culture ont commencé tout naturellement à s’intégrer dans les activités du dépanneur.
Ensuite une jeune femme (représentée sur l’image, elle se reconnaitra sans doute), nous a demandé si nous accepterions de la prendre dans un programme officiel d’inclusion. Nous avons fait toutes les démarches nécessaires pour pouvoir répondre à sa demande.
C’est ainsi que nous avons créé l’organisme sans but lucratif le “DEP” (pour Dépannage-Entraide-Partage) afin de répondre à diverses sollicitations d’organismes partenaires.
S’il fallait choisir quelques mots pour résumer le sens de la vie, peut-être que je choisirais ceux-là.
Prendre soin, vraiment, comprend aussi le verbe aimer. Aimer avec beaucoup d’attention à l’autre. C’est un don.
Et ce don là, quand il est prodigué, quand il est offert avec cœur et tendresse, il me touche profondément. Je le reconnais en particulier chez les infirmières. Et aussi chez les aidantes naturelles. Avec une infinie gratitude.
Dans ma minuscule compréhension de ce qui se passe sur notre terre, il me semble que la véritable révolution viendrait de là. Prendre soin du plus vulnérable, prendre soin des collectivités, prendre soin de ce qui est blessé, prendre soin de l’ensemble des êtres vivants, prendre soin de la planète…
Peut-être qu’une nouvelle génération se lève, une génération d’infirmières et d’infirmiers de notre humanité et de notre environnement. Une espérance…
Illustration inspirée d’une scène du film “Touch me not”
Même quand ça semble totalement inconcevable, il y en a toujours qui réussissent à trouver d’autres façons d’affronter l’impossible!
J’ai été élevé dans les montagnes. Ou plutôt devrais-je dire, ce sont elles qui m’ont “élevé”, qui m’ont donné le sens des hauteurs et des profondeurs.
J’ai appris très tôt à grimper en faisant corps avec la paroi, en m’agrippant aux aspérités rocheuses, entièrement concentré sur la prochaine prise, sans regarder en avant et encore moins en arrière.
Des fois, avec des camarades, nous regardions passer ce que nous considérions comme des véritables alpinistes, tout équipés, avec leurs bottes à clous, leurs cordages, piolets, pics, mousquetons, etc. Armés de leur courage ils s’en allaient vaincre les plus hauts sommets!
Et puis un homme est venu, épris d’une immense liberté, qui a révolutionné le monde de l’escalade, inspirant de nombreuses personnes, hommes et femmes.
Souvent torse nu et sans équipement ni aucune forme de sécurité (ce que je conseille à personne), au mépris de toutes conventions, il escaladait seul d’immenses parois verticales, effectuant en souplesse et sans hésitations une véritable chorégraphie alpestre.
Son but n’était pas d’atteindre des sommets inégalés, ni de se donner en spectacle, mais tout simplement d’affronter ses propres limites, en cherchant à enchaîner les prises sans heurts, dans une forme de danse, tout en légèreté et fluidité. Comme en témoigne l’un de ses amis : “Il avait l’art de savoir jouer avec les difficultés en donnant l’impression de pouvoir les effacer sous ses doigts, alors que ses jambes orchestraient les pas d’une chorégraphie surréaliste. Il se servait des écueils naturels de la paroi comme éléments, comme matériel pour en faire les alliés de sa progression.”
Découvrir cet homme, Patrick Edlinger, m’a replongé dans mon enfance alors qu’avec mes amis nous grimpions allègrement la montagne comme des petits lézards.
(Pour la petite histoire, j’ai depuis pris conscience des dangers et monter sur une simple échelle me donne le vertige!)
Je suis fasciné par le regard des jeunes enfants, à la fois clair, concentré et dépourvu de filtres.
Toujours plein de gratitude pour la belle invitation à laquelle nous convient les enfants : celle d’alléger notre propre regard, de le libérer des préjugés et de le rendre plus transparent.
L´illustration ci-dessous s’inspire d’une photo d’un ami photographe, René Binet, qui nous a quittés prématurément.
Pour la petite histoire René a d’abord été technicien en radiologie. Puis il a senti l’appel de la photo.
Je dirais qu’il a gardé de son premier métier un regard pénétrant les apparences, il ne se souciait pas tant de la forme ou de l’esthétique que de l’humanité qui se dégageait des scènes et personnes qu’il photographiait.
Merci René!
Je suppose que la photo a du être prise dans les années ’80.
Temps de partage entre un volontaire bien connu des tout débuts du dépanneur Sylvestre, musicien, ouvrier et patenteux en tous genres, et notre “doyen”, ébéniste hors-pair, constructeur, peintre et violoneux. Le plus jeune montre au plus âgé comment aller chercher de la musique à écouter sur internet au moyen d’une tablette.
Le partage des savoir-faire, ressources et intérêts entres personnes de diverses cultures et générations est peut-être une des plus grandes richesses “non-programmées” de l’expérience du dépanneur Sylvestre.
Ce partage se fait spontanément en marge de toute activité organisée, tout simplement parce qu’il y a l’espace pour le faire, chaque personne ayant le loisir de s’attarder au gré des rencontres et des imprévus qu’amène l’initiative communautaire.
Se sentir chez soi, ensemble…
Peut-être parce que nous ne savions pas vraiment dans quelle direction précise nous allions aller, peut-être parce que nous avions ouvert l’initiative du dépanneur Sylvestre sans idées préconçues, toujours est-il que cette aventure a été parsemée de découvertes et de belles surprises!
Et l’une des plus importantes, c’est le fait que bien des personnes marginalisées se sont naturellement senties chez elles au dep, même si nous ne faisions pas d’effort particulier pour les rejoindre.
Se sentir chez soi, sans que ce soit une question de culture, de préférence ou d’identification à un groupe spécifique!
Des personnes de toutes les conditions sociales, de diverses appartenances culturelles et de tous les âges se sont senties chez elles au dépanneur.
Sur l’image, un groupe de jeunes profite de l’espace-sofa du dep pour se retrouver ensemble en toute convivialité.
J’ai dessiné cette image parce qu’elle me parle beaucoup. D’un côté il y a le déferlement des eaux tumultueuses, et de l’autre côté il y a la personne qui en émerge.
Cela me rappelle que nous sommes toutes et tous, à un moment ou un autre de notre vie, emportés par des émotions tumultueuses qui font que nous nous sentons perdus, mélangés, dans la confusion.
Et souvent, ça ne sert à rien de se battre avec les vagues et remous des ressentis mouvants et contradictoires. C’est plutôt en s’intériorisant qu’il y a moyen d’aller chercher un peu plus de paix.
Cette image m’a en particulier fait penser à cet âge charnière où nous passons de l’enfance à l’adolescence. Que l’on soit garçon ou fille, que d’agitation et de confusion! Et pourtant quand nous cherchons notre propre vérité et authenticité à l’intérieur de nous, nous en ressortons grandis, plus clairs et raffermis dans nos propres orientations, desquelles émergera par la suite notre direction de vie.
Un grand merci à la jeune personne qui a inspiré ce dessin ainsi qu’à sa mère qui l’a photographiée, vous m’avez offert un beau sujet de méditation!
Ce dessin fait partie d’une série intitulée “les photos de mes ami-e-s sont mes amies”, dans laquelle je mets en valeur de simples instants de vie du quotidien saisis par l’objectif de personnes que j’ai rencontrées.
Au dep Sylvestre, il y a eu plein de personnes invisibles qui ont œuvré dans l’ombre sans que presque personne les remarquent. Et pourtant, certaines de ces personnes sont devenues des légendes vivantes au travers de tous les petits services qu’ils ont offerts avec une extraordinaire persévérance.
C’est le cas de celui qui pendant des années et de sa propre initiative, s’est évertué à venir vider les gros sacs de déchets organiques qui sortaient de la cuisine, à les transporter dans son sac à dos ou dans une brouette, et à recycler cette précieuse matière sous forme de compost pour la plus grande joie des jardins et potagers des alentours. À tel point qu’il a fini par se faire appeler “Monsieur Compost” (il se reconnaîtra)!
Chapeau bas Monsieur recyclage, toute notre gratitude, vous avez été un véritable et humble pionnier en la matière, bien avant que cela devienne à la mode. Et avec le retour du beau temps, il doit y avoir beaucoup de bonnes terres enrichies par vos bons soins qui sans doute ont une pensée émue à votre souvenir!
Permettez-moi de vous dire aussi quelques mots à propos de celui que j’appellerais affectueusement “L’homme aux papillons”! (Il aimait beaucoup sculpter dans le bois des papillons aux ailes multicolores)
“L’homme aux papillons” avait un handicap. Tombé d’un cheval quand il était petit, il lui en restait des séquelles. Ce qui ne l’empêchait pas d’être extrêmement fidèle en amitié et persévérant dans ses initiatives. Un magnifique exemple de cette persévérance me revient sans cesse.
Il assistait parfois aux réunions d’équipe du dépanneur, même s’il ne saisissait pas toujours ce dont nous parlions. Lors de l’une de ces réunions, il comprit que nous avions un problème : l’absence de plancher dans la grande salle communautaire. Seules de vieilles feuilles de contreplaqué abîmées recouvraient le sol en béton, feuilles sur lesquelles les enfants pouvaient à tout moment, en jouant, se blesser avec des échardes.
Un ami du dépanneur avait tenté de nous aider en récupérant des planches de bois franc dans une maison qui avait été inondée. Mais nous avions vite déchanté, parce que toutes les planches qui avaient été sommairement arrachées du sol étaient traversées d’impressionnantes broches en métal que personne d’entre-nous ne parvenait à retirer, tant elles étaient profondément ancrées dans le bois franc. Nous avions donc remisé ces planches au sous-sol.
Plusieurs semaines après cette rencontre, nous nous aperçûmes que notre “homme aux papillons”, sans dire un mot à personne, passait le plus clair de ses journées assis dans le sous-sol sous la faible lumière d’une ampoule, à retirer les broches une à une des planches. Il s’était armé d’une minuscule pince, et, ne me demandez pas comment, à force de zigonner après les broches métalliques, il parvenait à les extraire. C’est ainsi que quelques mois après, après un extraordinaire jeu de patience de notre ami, nous avons pu installer un plancher de bois franc dans la salle communautaire. Un véritable miracle!
Comme nous l’avons maintes fois constaté dans cette initiative communautaire, les personnes qui semblent parfois les plus dysfonctionnelles ou handicapées au regard de la société, recèlent de dons et de capacités insoupçonnés.
L’homme aux papillons était de ceux-là, et toutes les personnes qui l’ont fréquenté reconnaissent avoir beaucoup appris de lui.
Un matin, il est tombé de sa chaise, comme il était bien des années plus tôt tombé d’un cheval. Son cœur a tout simplement cessé de battre en ce monde.
Dans les apparences seulement, car son cœur continue de vivre en celles et ceux qu’il a aimé et dont il se savait aimé. Et surtout, libéré des limitations qui ont entravé sa vie sur terre, je suis persuadé que ses ailes de papillon se sont maintenant pleinement déployées à la façon des ces splendides monarques qu’il admirait!
Quelques papillons sculptés par “l’homme aux papillons”
Nous l’aurions fêté en ce 24 juin, je suis honoré de l’avoir eu comme coloc!
Il y avait, dans un des coins de la grande salle du dépanneur Sylvestre, un petit espace dédié à la lecture :
Une petite bibliothèque, une plante verte, une lampe sur pied et de quoi s’installer confortablement.
Quelques uns d’entre-nous avaient offert l’intégralité de leur collection personnelle de livres, entre autres des ouvrages sur l’alimentation et la santé. Mais ce qui a rencontré le plus grand succès, c’est la section bande dessinée!
Ce petit coin BD est devenu rapidement un oasis d’intériorité et de tranquillité.
Par la suite, un nombre croissant de personnes ont commencé à emprunter les volumes pour les lire chez eux, jusqu’à ce que ces BD du dep finissent par agrémenter progressivement leur propre collection personnelle. Le dépanneur aura ainsi contribué, sans l’avoir cherché, au rayonnement de la bande dessinée francophone en Outaouais!
Ce coin de lecture était également le lieu où était situé le téléphone public, ce qui en faisait la “boite téléphonique” la plus confortable du quartier. Les résidents des alentours et les clients du dépanneur n’hésitaient pas à s’y installer pour de longues conversations!
Pause tendresse
Dans les débuts du dépanneur Sylvestre, nous assurions la permanence sur le plancher durant de très longues heures, près de 14h par jour, 7 jours sur 7. D’où une certaine fatigue, que nous ressentions en particulier durant les périodes creuses.
Il y avait un sofa dans un coin de la grande salle, et il arrivait que l’une d’entre-nous s’y installe pour reprendre son souffle. Et quand il y avait une ou deux autres bénévoles qui voulaient également s’y reposer, nous n’avions pas d’autres choix que de se coller un peu.
Parfois ces pauses nous permettaient d’exprimer un peu ce que nous vivions, entre autres un certain découragement dans les périodes les plus difficiles. Il arrivait alors que des gestes de réconfort et de tendresse soient spontanément partagés pendant quelques instants.
Trois fillettes de notre région prennent le temps, en s’inspirant de photos de presse, de reconstituer et d’interpréter une scène vécue durant la guerre.
Celle-ci se déroule la nuit, dans une gare de métro, alors que les bombardements font rage à l’extérieur.
Les trois enfants tentent de retrouver le sommeil, enroulées dans quelques couvertures, à même le sol, alors que l’anxiété tiennent les parents en éveil.
Enfants solidaires
Cette image est la première d’une série intitulée “Enfants solidaires”.
Nous invitons les familles et les enfants à participer à ce geste de solidarité avec les détresses qui se vivent quotidiennement dans le monde.
En résumé, nous envoyons de temps en temps aux familles et aux groupes d’enfants volontaires un document regroupant des images à propos d’une situation de détresse vécue quelque part dans le monde. Par solidarité, les enfants ( et grands enfants) reconstituent la scène selon leur interprétation et avec leurs propres moyens.
L’adulte qui les accompagne prend des photos et nous les envoie, avec le cas échéant les témoignages de ce que les enfants ont ressenti. Nous en faisons des tracés simplifiés que nous partageons avec celles et ceux qui veulent les dessiner et les mettre en couleurs. Les dessins peuvent ensuite être partagés.
Fillette en détresse se réfugiant auprès de son animal en peluche
Mon unique descendant et petit fils, représenté ici en compagnie de ses demi sœurs, a mis de la couleur dans ma vie, …ainsi que dans mon arbre généalogique, j’en suis bien fier!
Rien n’est pour rien, tout a ultimement un sens, je suis né sur le continent africain, et j’ai maintenant l’Afrique dans le sang, …et dans mon cœur!
J’en profite pour remercier toutes les personnes qui ont rehaussé, de leur propre “couleur ethnique ou culturelle”, la palette de mon coeur: Christian, Yaba, Djalil, Elie James, Fernand, Élage, Shiva, Yao, Daniel K., Louis Guillaume, Dubert, Hamid, Giovanni, Danny, Suzanne, Omar, Ahmad, Abdourahman et sa famille, Abbas, Youssou, Alassane, Ousmane, Joseph, Ferdinand, Lona, Mansour, Coraline, Hayet, Kounlayvanh, Trinh, Marie-Claude N., Denis, Thierry, Alfonso, Zoraida, Luis, Lizandro, Rosa, Myriam, Ramiro, Patricio, Ramon, Patricia, Eda, Gloria, Aymara, Miguel, et tellement d’autres!
J’oubliais le plus important: … Je vous aime!
Cette série, intitulée “Famille de cœur”, rend hommage à la profondeurs des liens familiaux, liens qui se tissent et s’élargissent sans cesse, jusqu’à embrasser la grande famille humaine.
J’inaugure, avec cette image, une nouvelle catégorie de dessins intitulée : “Instantanés de vie”. Cette série est entièrement réalisée d’après des photos que j’ai prises, ou que d’autres m’ont confiées.
Traités comme des gravures ou des estampes numériques, les images de cette série sont comme autant de petits instants de vie, pris sur le vif, dans la gratitude et la gratuité, sans autres raisons que de témoigner de la présence des personnes et de la vie.
N’ayant rien à dire d’autre que ce que l’image représente, cette série ne s’accompagnera généralement que de très peu de mots.
Ces images qui parlent pour elles-mêmes sont également publiées sur Instagram.
J’ai fait récemment quelques dessins en solidarité avec les victimes civiles de la guerre.
Une amie m’a dit : “Pourquoi est-ce que tu ne dessines pas aussi des soldats? Eux aussi vivent intérieurement la détresse des conflits armés!” Je reconnais que c’est totalement vrai, c’est facile de considérer l’ensemble des soldats comme des pions déshumanisés, alors que derrière leurs armes, sous leur casque et dans leur char d’assaut il y a aussi des cœurs qui battent.
Il me semble que tout le monde est d’une façon ou d’une autre perdant dans une guerre, peut-être en tout premier parce c’est une forme d’échec. Échec de la paix en tout cas.
Les analystes nous expliquent qu’en politique il est vital pour les belligérants de “gagner la guerre”. Un chef d’état considère qu’il a gagné la guerre lorsqu’il réussi à écraser son opposant. Mais à quel prix et avec combien de pertes?
Pour l’ensemble de la population et des simples soldats, la guerre a un goût amer.
Illustrations inspirées de photos trouvées sur le web.
Dans les débuts, lors de la création du dépanneur Sylvestre, il n’y avait pas grand chose de véritablement “calculé”.
Bien sûr, au quotidien, nous avions un horaire et des activités régulières, tels la production alimentaire et les soupers. Mais ce qui faisait la vitalité du dep, c’était un débordement d’initiatives spontanées que personne n’avait planifiées.
Tout en maintenant une structure de base, cela faisait partie de la culture organisationnelle de laisser beaucoup d’espace à la spontanéité. Sur l’image, un habitué du dépanneur Sylvestre improvise en avant de la façade.
Sur le panneau d’affichage, on peut lire la slogan de cette époque : “Les mains à la pâte!” soulignant la participation aux activités de transformation agro-alimentaire du dep.
En dessous, un aperçu de la mission telle qu’elle se vivait à ce moment là : “…pour retrouver le sens profond de la solidarité, de l’entraide et du don de soi”, ce qui ne se limitait pas uniquement aux activités locales.
Au dépanneur Sylvestre, les plus belles rencontres se faisaient souvent en marge des activités que nous avions planifiées!
Dans le sens que la magie ne tenait pas tant à notre capacité d’organiser tel ou tel autre événement, mais bien à l’ampleur de l’espace et du temps qui entourait cette activité, favorisant toutes sortes d’imprévus.
Un bon exemple : les brunchs du dimanche matin, Une activité populaire qui attirait des personnes de tous les horizons. Même si le buffet servi était très généreux, le plus beau se passait souvent en marge du brunch lui-même, particulièrement durant la belle saison.
L’intérieur, comme l’extérieur du dépanneur, se transformait alors en espace récréatif. Les enfants s’en donnaient à cœur joie, entrainant les adultes dans leurs jeux.
Même du côté de la face nord du dep, moins fréquentée. Il y avait là une ancienne trappe, peinte en orange, qui servait antérieurement à livrer les caisses directement dans le sous-sol du dépanneur. Les usagers du dep, ainsi que les enfants en quête d’un peu de tranquillité, se retrouvaient fréquemment en ce lieu.
Ici, un des “bébés” du dep (elle venait de naître lors de l’ouverture du dépanneur), entraîne une des habituées des brunchs dans l’espace imaginaire des jeux de l’enfance. Quelques petites roches, ramassées à même le gravier du sol, devenant les personnages d’un extraordinaire récit.
En tant que photographe, il m’est souvent arrivé de faire d’extraordinaires rencontres, qui m’ont d’une certaine façon marqué pour l’éternité, alors qu’elles n’ont duré qu’une fraction de seconde.
J’ai le souvenir précis de cette toute petite personne, en costume traditionnel et encadrée par deux adultes, rencontrée lors d’un événement culturel.
J’avais été frappé par le sérieux avec lequel elle regardait tout ce qui se passait autour d’elle.
Tout un coup, elle m’a fixé des ses yeux et m’a laissé entrevoir en l’espace d’un instant toute la gravité et la profondeur de l’expérience humaine.
Cet article fait partie d’une nouvelle série intitulée “Mémoires de photographe”. C’est une sorte de journal dessiné relatant les diverses et tout autant précieuses rencontres qu’il m’a été donné de vivre en tant que photographe.
Je vous présente l’un de mes “maîtres à penser”, ou plutôt devrais-je dire mes “maîtres à ne pas penser”.
Comme beaucoup, j’ai souvent de la difficulté à arrêter la “machine à penser”, laquelle, il faut bien le dire, adore tourner en rond. Le problème, c’est que c’est rarement en y pensant que nous sommes en mesure de freiner cette tendance.
J’ai eu la chance de fréquenter des “spécialistes de la pensée simple et directe”. Celle qui nous amène à tout simplement être, avec moins de filtres et de références à une analyse complexe.
Nous pourrions dire que ces personnes “spécialistes”, classées comme étant moins performantes au niveau intellectuel, ont en retour une immense richesse: le don de nous ramener à l’essentiel. Elles nous apprennent à ralentir, à regarder les choses selon une autre perspective. Passer une heure avec l’une d’entre-elle nous apaise, sans même qu’aucun mot ne soit échangé, qu’aucune consigne ne soit donnée.
Je remercie du fond du cœur ces personnes, que l’on dit déficientes ou handicapées, et en qui j’ai reconnu mes “maîtres à penser”, ou encore mes “” maîtres à ne pas penser”!
L’illustration à été créée à partir d’une photo qu’une communauté de L’Arche en Ukraine m’a envoyée, dans le cadre d’un projet de participation impliquant des personnes présentant une déficience intellectuelle.