Suite du récit à propos du « gars des vues »

Suite du récit autobiographique avec les clins d’oeil référant au « gars des vues ».

Lire le premier épisode :
https://lepetitparc.ca/manu/2026/03/08/une-passion-en-points-de-couture/

À propos de ce court passage dans une maison isolée sur un rang de la petite localité d’Alfred en Ontario, je me souviens d’un grand vide, vide que ressentent sans doute bien des personnes ayant émigré de leur pays d’origine.

Il y avait l’extrême solitude, à la fois la mienne, mais aussi celle de tous les membres de ma famille, ayant tous perdu tous nos liens et points de repères. Et aussi le manque de la richesse culturelle et culinaire du pays de nos ancêtres, la Belgique, dans laquelle nous avions étés immergés pendant deux ans avant d’émigrer au Canada.

< Retour en arrière > Justement, lors de ces deux ans passés au pays plat (la Belgique), au sortir de toute une enfance vécue dans les montagnes. Un premier déracinement, un début de vague à l’âme, une perte de la joie de l’enfance comme si quelque chose avait été tué intérieurement après avoir quitté mon village alpin. Presque tout me pesait, et en particulier les études (au lycée français international). C’était probablement aussi la période instable de préadolescence qui commençait. Je me trainais littéralement, usant mes espadrilles, en perte d’énergie.

Je me souviens d’être allé au salon voir ma mère pour lui demander c’était quoi le sens de la vie, et qu’à mon avis cela ne valait pas vraiment la peine d’être vécu. Elle m’a retourné la question en me demandant c’était quoi pour moi une bonne raison de vivre? Cela m’a pris quelques minutes pour y réfléchir, je n’y avais jamais pensé. Puis j’ai chuchoté à mi-voix : « Peut-être l’amour? ». Je ne savais pas encore de quoi il s’agissait, j’allais l’apprendre plus tard.

Durant cette période morose, il a quand même eu des clins d’oeil lumineux à l’égard du futur « gars des vues ».

Mon grand-père paternel m’avait offert une vieille « lanterne magique », objet désuet qui servait, avant l’arrivée de l’électricité, à projeter des sortes de diapositives peinte sur verre. La lumière était dans ces temps-là fournie par un brûleur à l’huile muni de plusieurs mèches installé devant une méga grosse loupe. La lumière générée ne devait pas être bien forte, mais assez claire pour projeter les images sur un mur lorsque l’obscurité était complète. Et cela devait effectivement être magique à l’époque.

La lanterne n’était plus utilisable comme telle, mais j’aimais l’objet. Un jour, j’ai eu l’idée d’installer une ampoule électrique à la place du brûleur à l’huile puis de faire défiler des bandes de papier calque en guise de diapositives. Avec mon cousin, nous avions décidé de faire une conférence très sérieuse sur le cure-dent, en plusieurs volets, comprenant l’anatomie du cure-dent, l’histoire complète du cure-dent au travers des âges, le « Do it yourself » à partir d’un poteau téléphonique et autres. Il nous fallait faire défiler les illustrations faites à la main assez rapidement parce que le support en papier calque menaçait de s’enflammer à chaque seconde tant la chaleur de la lanterne était brûlante. Un clin d’œil annonciateur des nombreuses projections de diaporamas, de films et de vidéos que je ferai plus tard.

< Retour en avant dans la petite maison isolée dans un rang d’Alfred, en plat pays ontarien > 

Donc, le vide, avec pas grand chose à se mettre sous la dent, ni alimentairement, ni culturellement, ni socialement.

J’avais 15 ans, et ces quelques 15 années de vie débouchaient sur un grand trou. Je me souviens d’avoir été jusqu’à rêver qu’une soucoupe volante viendrait me chercher pour me sortir de ce trou.

Après coup, je me dis que ce grand vide a dû être formateur dans le sens que cela m’a poussé à en appeler à autre chose, à me mettre en quête d’une autre dimension, celle de la réalité extérieure m’apparaissant dans ce cas-ci nettement insuffisante. Sauf que la tentation, dans de telles circonstances, c’est souvent de compenser avec les moyens du bord les plus accessibles. Ce que je n’ai pas manqué de faire, en commençant par rêver excessivement!

En attendant, la famille a continué son parcours nomade, et nous avons encore une fois déménagé, du côté du Québec cette fois-ci. Un ami de la famille qui nous hébergeait m’a vu et m’a dit qu’il était temps que je me prenne en main, Je ne savais absolument pas de quoi il voulait parler.

Suite du feuilleton au prochain épisode. 

Le dessin, un accès privilégié à l’intériorité

Suite à l’article à propos de « En quête d’abri » que j’avais écrit le mois dernier, je vous présente ce qui en fin de compte a constitué l’un de mes plus précieux abris au cours de ma vie : le dessin.

Je précise tout de suite qu’il ne s’agit pas du dessin comme discipline artistique visant à une certaine maîtrise et performance, ni même du dessin d’expression personnelle dans lequel l’artiste cherche à se dire et à se révéler à un public.

Rien de tout cela.

En fait, cela m’a pris presque toute une vie pour comprendre ce que je cherchais dans le dessin.

Et j’ajoute que si la pratique du dessin telle que je l’entrevoyais dans mes rêves me fascinait, l’acte de dessiner m’était le plus souvent difficile au point de tout faire pour éviter de me mettre à la planche à dessiner.

En résumé, la possibilité de dessiner me faisait rêver, mais j’en suis souvent arrivé à en détester la mise en œuvre tant la pratique m’était souffrante.

Pourquoi? Tout probablement à cause de l’écart vertigineux entre l’idée que je m’en faisais et la réalité expérimentée lorsque je prenais le crayon dans ma main.

Je ne suis sans doute pas le seul à vivre cette profonde déception de constater que ce qui sort de mes mains sur le papier n’est en aucun cas conforme aux attentes idéalisées que je m’en fait avant de me mettre à l’œuvre.

J’ai remarqué que c’est presque systématique chez les enfants d’un certain âge.

D’une manière générale, les enfants adorent dessiner tant qu’ils sont dans cette période de grâce où ils ne se posent pas de questions. Et puis vient l’âge où ils commencent à avoir des attentes, à évaluer le résultat et à se comparer aux autres. Dès lors, la majorité des enfants cessent de dessiner se jugeant incapables, nuls et pourris en dessin. Quel drame, …et quelle perte!

Parce qu’en fait le dessin est une porte royale d’accès à l’intériorité et un extraordinaire abri contre les intempéries du monde extérieur. À condition de n’entretenir aucune attente ni préjugé. C’est à dire en utilisant le dessin comme un acte purement contemplatif n’ayant aucun autre but que de rendre grâce à ce que la vie offre généreusement à notre regard.

Je le réitère, cela m’a pris des années et des années pour comprendre ce qu’en fin de compte je recherchais dans la pratique du dessin.

C’est un acte de reconnaissance intérieure de toute la richesse de ce qui est perçu extérieurement. C’est une forme d’appropriation dans la durée de ce qui est rencontré dans l’impermanence de la vie extérieure. Très difficile à décrire.

Dès lors, ce n’est pas tant le résultat qui compte mais plutôt le processus de contemplation active. Le dessin, dans la gratitude pour la beauté et la signifiance que la vie nous offre, devient une source de paix, de réconfort et de sérénité. À mille lieues de l’impatience et la frustration générées par le dessin de performance artistique.

En bref, je le recommande à tout le monde, et en particulier à toutes les personnes qui se sentent mésadaptées et dysfonctionnelles dans la forme de vie qui nous est proposée . (Et y compris bien sûr aux personnes qui se sentent nulles en dessin.)

C’est d’ailleurs pour faciliter cet accès au dessin contemplatif que nous avons proposé des pratiques de dessin-tracé aux ateliers-partage du 10 Fortier. Le dessin-tracé est une forme de dessin qui ne nécessite aucune performance, aucun savoir-faire, aucune habileté, aucune expérience.

Nous offrons aussi des ateliers de dessin d’observation en s’inspirant de la méthode classique. 

En ce sens, au travers des pratiques du dessin contemplatif, les ateliers-partage du 10 Fortier constituent une sorte d’abri, de refuge à toutes les personnes qui recherchent un peu d’intériorité!

Voir aussi l’article « Se reconnaître au travers des autres » à propos du dessin contemplatif.

Les liens aux articles complémentaires :

Se reconnaître au travers des autres

En création, il y a deux grands mouvements. Le premier est celui de l’expression qui va chercher dans le profond de notre propre personne ce que l’on cherche à dire, à révéler, à porter vers les autres, à offrir au public.

Le deuxième est plus contemplatif, il s’ouvre d’abord à l’accueil intérieur des autres et de la vie environnante, pour ultimement mieux se reconnaître en eux.

Les deux nous amènent à mieux se découvrir mais par des modes différents. Je vais parler dans cet article du deuxième mouvement, celui qui permet de se reconnaître au travers de la contemplation des autres dans le grand miroir de la vie.

Le dessin qui suit a été particulièrement éloquent pour moi en ce sens.

Je trimballe ce modeste dessin au travers des années, jamais trop loin de ma table de chevet.

Pourquoi, parce que je m’y reconnais, parce qu’il me décrit mieux que j’aurais pu le faire avec des mots. Et pourtant rien ne me ressemble extérieurement dans ce dessin, ni au niveau des apparences, ni au niveau de l’appartenance culturelle ou en ce qui concerne mes expériences de vie. C’est beaucoup plus profond et intérieur.

Ce n’est qu’après avoir complété ce dessin que j’ai découvert qu’il avait un autre sens pour moi que celui de décrire une scène extérieure.
Pour la petite histoire, j’ai toujours été inspiré par les images représentant la vie des inuits dans le grand nord. Je n’ai jamais été dans les contrées nordiques, mais j’ai toujours ressenti une profonde affinité de cœur avec ce peuple. C’est inexplicable. 

Tout petit déjà, alors qu’avec un ami d’enfance nous faisions tourner un globe terrestre pour déterminer à quel endroit nous irions vivre quand nous serions grands, j’avais pointé du doigt la baie d’Hudson et le labrador, en ignorant alors totalement tout du Canada et du Québec (nous étions à ce moment là dans les alpes françaises).

Assez curieusement, même si je ne suis pas né ici au Québec, j’adhère totalement à mon pays d’adoption, comme si c’était une évidence incontournable. Je n’ai jamais cherché à aller ailleurs, je m’y sens chez moi.
Pour en revenir au peuple inuit, cette sympathie spontanée est tout aussi mystérieuse. J’en ai rencontré peu en personne, mais l’élan de reconnaissance et d’amour a tout le temps été immédiat.

Toujours est-il qu’un peu dans l’aspiration de rendre hommage à ce peuple, j’avais commencé à réunir de la documentation photographique sur la vie dans le grand Nord, en particulier dans les années ’50. Dans le but d’éventuellement en témoigner par le dessin.

J’ai dû faire une cinquantaine de croquis d’après photo sans aucune idée préconçue, sans savoir dans quelle direction j’allais. Mais j’étais touché, pénétré par la présence de ce peuple pour lequel mon cœur cultivait une amitié discrète.

Puis j’ai été frappé par la tranquille sagesse qui émanait du visage d’un vieil homme, et en particulier par son regard qui semblait voir au-delà des apparences, comme s’il voyait intérieurement une dimension invisible à nos yeux. J’ai essayé tant bien que mal de représenter ce regard. J’ajoute que pour moi, il est vital d’entrevoir une autre dimension, je me sens beaucoup trop à l’étroit dans le monde tel qu’il est perçu dans sa dimension extérieure.

J’ai continué à glaner d’autres informations dans le lot de photos que j’avais récolté, et la composition s’est élaborée lentement, toujours sans savoir où je m’en allais.

Je dessinais ce qui me touchait, autant pour les visages que pour les vêtements, les objets et les décors.

Ce n’est qu’après coup que j’ai discerné le sens de l’image qui s’est élaborée. C’est comme si j’avais inconsciemment dressé un portrait des diverses dimensions de mon être intérieur. Je me reconnais parfaitement en chaque élément de la composition.
J’essaye d’en résumer les grandes lignes :

La rivière qui s’écoule entre les glaces. J’ai l’impression que toute ma vie a été un lent dégel, dégel de tout ce qui pouvait me bloquer ou me retenir, mes insécurités, mes programmes d’auto dévalorisation, mes manques de confiance et j’en passe. Petit à petit, la circulation de vie est devenue plus fluide et spontanée.

Le personnage central, à la fois vieux et enfant. J’ai toujours eu un élan vers les hommes âgés, usés, mais tranquilles et paisibles. Comme si le passage des années avait eu raison de leurs impatiences et prétentions. Il ne s’agit pas ici d’une sagesse de savoir mais d’une sagesse d’être.   

Une fois, alors que je campais sur une plage de la côte nord, j’ai vu un vieil homme sortir d’une minuscule cabane et faire consciencieusement sa toilette matinale sur la plage. Il m’a profondément touché. Je peux aujourd’hui m’identifier extérieurement à ce personnage. Et en même temps ma perception de ce que je suis n’a jamais évoluée, je suis toujours un petit enfant dans mon cœur et à mes yeux, jamais vraiment à la hauteur du monde adulte, et par conséquent socialement plutôt dysfonctionnel. Les deux personnages, vieux et enfant, regardent tous les deux dans la même direction, ne faisant qu’un.

Le chien qui repose paisiblement sur les jambes du vieil homme. Il représente cette profonde paix et tranquillité quand il y a un rapport harmonieux, fidèle et complice avec notre propre corps. Cela aussi s’acquiert avec le temps, cesser de se mettre des pressions indues de performance, et arrêter de chercher des compensations pour calmer le stress que l’on s’impose à soi-même. Sortir des jugements, être à l’écoute, poser un regard tendre… C’est peut-être là la première des véritables sagesses!

Le canot d’écorce. Un autre symbole récurrent dans mon imaginaire. Le parcours de la vie dans ce réceptacle sensible et délicat que constitue notre corps. Glisser à la surface des eaux cristallines et entrevoir le mystère des profondeurs. Le véhicule parfait pour aller à la découverte, à la fois dans la nature et dans les rêves.

La bouilloire sur la flamme. La patiente transformation intérieure.

Le mariage entre deux opposés, le feu et l’eau, laquelle se métamorphose en vapeur. L’infusion de plantes, la recherche de l’essentiel.


Temps suspendu…

Il n’y a pas de mots pour décrire cet état là. C’est comme une brèche dans la linéarité du quotidien.

Le temps semble s’arrêter pour faire place à une autre dimension. Comme si les aiguilles de l’horloge suspendaient leur course pour faire place au mystère, et en même temps à la révélation de ce qui émerge de l’inconnu.

Les enfants sont naturellement plus doués pour rentrer dans cet état.

Pas descriptible, les mots manquent…