Loin de tout

Un autre épisode qui retrace les « clins d’œil », les signes dans ma jeunesse, de ce qui allait se manifester de manière plus évidente plus tard dans mes principales activités.

Donc nous, la petite famille d’immigrants que nous étions, avons passé, à titre d’initiation à la vie des bois au Québec, un an sur une île. Pas de contacts sociaux, pas d’électricité, et même plus d’eau courante au cœur de l’hiver. (Voir l’épisode précédent).

Les tuyaux qui amenaient l’eau à partir d’une source sur la terre ferme avaient fini par geler. Il nous fallait aller chercher l’eau potable directement à la source, à près d’un kilomètre dans les bois. Je me souviens d’à quel point notre système était boiteux. Nous attachions toutes les casseroles du chalet avec des cordes sur une traîne sauvage, le chien de Fernand ouvrait le chemin dans la poudreuse. Mais au retour, vu que la trace dans la neige était inégale, nous perdions jusqu’aux trois quart de l’eau récoltée à la source parce que la traîneau versait dans la neige. C’était épique!

Du côté du lien avec le monde extérieur, c’était tout aussi laborieux. Le seul contact  à distance dont je me souviens nous parvenait de Radio-Canada. Comme dans les débuts de la radio, nous attrapions des bribes grésillantes d’émissions parce que le signal n’était pas assez fort sur l’île. Je nous revois en fin de soirée autour du poste radio, à côté de la lampe à l’huile, tendre désespérément l’oreille pour essayer de saisir au travers des multiples interférences les chansons de l’émission « Le cabaret du soir qui penche » animé par celui qui se faisait appeler « L’oiseau de nuit ». Nous avions l’impression d’être sur une terre lointaine isolée au bout du monde.

J’avais 16 ans, et je me demande encore aujourd’hui par quel coup du destin l’ado que j’étais se retrouvait subitement le nez gelé dans une cabane au fond des bois, sans aucune relation extérieure, en passant ses journées à rêver, faute de mieux.

Mon père, qui travaillait en ville et ne venait sur l’île que les fins de semaine, semblait s’accommoder très bien de la situation et ne voyait vraiment pas pourquoi nous pourrions explorer d’autres alternatives.

Toujours est-il que j’ai fini par demander une audience à mon père, ce qui fut d’ailleurs la seule et unique rencontre de ce type pour le restant de toute ma vie. J’y ai appris une leçon royale, à l’effet qu’il est complètement inutile d’essayer de faire valoir son point de vue à une personne qui est totalement convaincue qu’il n’y a qu’une seule option viable, celle qu’elle conçoit en elle-même, sans consultation préalable de qui que ce soit. 

Ce fût donc une mémorable confrontation.

Au moins cela a eu le mérite de révéler au grand jour les idées qu’il entretenait à mon égard, sans me les avoir jamais formulées de vive voix.

Primo, je me devais selon lui, en tant qu’aîné, donner le bon exemple, ce qui en clair signifiait que je devais entreprendre des études universitaires afin d’indiquer le bon chemin à suivre aux plus jeunes.

Secundo, et là la chose était moins évidente. il voulait semble-t-il nous protéger des mauvaises influences extérieures, ce pourquoi il était réticent à envisager notre retour en ville. Prévoyant même qu’il pourrait nous arriver toutes sortes de mésaventures si nous persistions à vouloir revenir dans le monde. Il entretenait d’ailleurs des projets de communautés recluses en nature, protégées du monde extérieur.

De mon côté, j’essayais en vain de lui partager ma réalité : je n’apprenais rien de ce que je cherchais, ni à l’école, ni dans les cours par correspondance. Je voulais apprendre en contact direct avec les milieux professionnels. Du reste il n’y avait à ce moment là aucune école ou institution au pays qui offrait ce que je cherchais.

Vu que la porte était résolument fermée, j’osais pour le première fois de ma vie le confronter en lui reprochant de ne pas être à l’écoute de ce que je vivais. Mal m’en prit, il tomba dès lors dans une forme d’état profondément dépressif en répétant que tout était foutu et qu’il avait raté notre éducation. J’étais consterné, je n’avais jamais perçu cette dimension cachée de mon père qui d’ordinaire restait plutôt silencieux.

L’entretien était terminé, la porte était restée close, et je compris dès lors que toute nouvelle confrontation serait vaine, malvenue et surtout totalement inutile.

Si j’en parle, ce n’est évidemment pas pour dénigrer mon père qui a fait tout ce qu’il pouvait faire pour nous et pour lequel j’ai conservé une vive affection toute ma vie. 

J’en parle parce que cet incident a certainement été marquant dans ma vie, c’est comme si c’était une forme de passage à l’état adulte, quelque chose qui allait déterminer l’axe dans lequel j’allais m’inscrire : la nécessité d’être à l’écoute au delà de toute forme de préjugé, au delà de toute idée préconçue. Un travail permanent, toujours à refaire, un engagement à sans cesse réactualiser!  

Ce clin d’œil annonciateur de la nécessité d’écouter allait se manifester concrètement à plusieurs reprises dans notre firme de communication, Pentafolio. Combien de fois avons-nous dû passer du concept, de l’idée, à l’écoute en pratique sur le terrain!

Un des exemples les plus frappants : le cédérom Mauve réalisé en partenariat avec Santé Canada et les éditions Médiaspaul. Nous avons travaillé pendant trois mois à pondre un concept pour cet outil destiné à rejoindre les ados en situation d’impasse. La réflexion des ados face au démo que nous leur avons présenté après ces trois mois  étaient sans équivoque : « C’est manifestement un outil préparé à l’intention des jeunes, mais bien évidemment conçu par des adultes! ». Nous avons compris le message : il nous fallait impérativement se réaligner sur les messages que les jeunes eux-mêmes avaient à nous livrer à partir de leur propre vécu. En d’autres mots se mettre à leur écoute plutôt que concevoir un outil à leur intention.

Ce que nous avons fait en montant des équipes de jeunes qui avaient pour mission d’interviewer d’autres jeunes dans les rues, et ce dans les deux langues, dans la région, à Toronto et à Québec.

C’est ainsi que mon ado intérieur, qui n’avait pas réussi à se faire écouter par son père, a trouvé sa raison d’être en se mettant lui-même plus tard à l’écoute, un engagement qui se prolonge encore aujourd’hui dans plusieurs activités.


Les chemins de fer de la migration

Touché par cette image d’un adolescent marchant seul sur une voie ferrée.

Combien de migrants ont-ils empruntés ce chemin étroit et intransigeant du déracinement de leur terre natale, avec pour seule destination un horizon improbable.

Le chemin de fer dit bien ce qu’il est, il est rigide, balisé par deux rails inflexibles.

Il ne s’agit pas d’un petit sentier qui folâtre aux travers des champs et des vergers, et qui a le loisir d’aller de découverte en découverte.

Le chemin de la migration s’avère également rectiligne, sans concession, le temps étant compté, pressé par les nécessités de survie. L’urgence de se rendre à bon port le plus rapidement possible, sans même savoir si cette destination existe vraiment ou si elle n’est que mirage sans cesse repoussé.

Les rails, les fossés entourant les voies ferrées, les ponts de métal, les agglomérations traversées qui n’affichent que le dos et les volets clos des maisons, tous sont impersonnels et froids, aucune terre d’accueil jusqu’à ce qu’enfin les migrants rencontrent des mains tendues, un gîte et de la nourriture pour les réconforter.

C’est une épreuve qui marque toute une vie et qui met notre humanité au défi.

Entre deux mondes…

Illustration inspirée d’un cliché du photographe Ryan Remiorz – Un grand merci au photographe ainsi qu’à son jeune sujet!

J’ai dessiné cette image parce qu’elle me touche personnellement. Je me reconnais en cet adolescent.

À son âge, je me retrouvais entre deux mondes, doublement déraciné de mon continent d’origine, en rupture de communauté et de culture, en apprivoisement d’un nouveau pays, et surtout avec un immense vide de sens. je ne parvenais pas à entrevoir l’avenir, si ce n’est sous forme de rêves inaccessibles.

Je passais énormément de temps dans ma chambre, ayant pour tout meuble un simple matelas à terre et un sac de couchage, à attendre…

Attendre quoi? Que le souffle passe, qu’une direction se précise, de retrouver un élan pour quelque chose, peu importe quoi…

En phase de transition, ayant quitté l’ancien mais n’étant pas encore vraiment partie prenante du nouveau.

Le déracinement d’une terre natale et la migration vers un autre continent laissent des traces, marquent une vie.

Heureusement, il y avait déjà le dessin qui ouvrait à un autre possible, à une dimension qui transcendait et réconciliait cet écartèlement entre deux mondes.

Et comme pour le jeune homme sur l’image, les murs de ma petite chambre étaient couverts de graffitis.

Cette impression de vivre entre deux mondes m’a poursuivi toute ma vie, et probablement que cela m’a amené vers une sensibilité à ce qui est vécu bien au-delà des frontières!

j’ai commencé jeune à copier des scènes de vie provenant d’un peu partout sur la planète. Tendance qui s’est confirmée avec le temps au travers de mon implication dans des initiatives comme Antennes de paix et Messages sans frontières.

J’inaugure aujourd’hui sur ce site une série d’images de divers pays que vous retrouverez dans la catégorie « Autour du monde ».