Prendre racines en nouvelle terre

La vie nous donne souvent des signes, des indices ou des clins d’œil de ce ce qui va devenir déterminant dans notre parcours personnel. Cet article est le quatrième d’une série qui justement tente de retrouver ces clins d’œil et en quoi ils étaient déjà signifiants à un jeune âge.

Une île sur la rivière de la Lièvre , en route vers Mont-Laurier, à 8 milles de toute agglomération.

Mon père avait acheté une vieille « station wagon » familiale, C’est dans cette voiture qu’il nous a amenés là-bas, entre Notre-Dame du Laus et Notre Dame de Pontmain. Je me souviens encore des routes de terre et de gravel et du grand nuage de poussière qui suivait la voiture. Cela contribuait à donner une impression que nous nous rendions au bout du monde.


Mon père avait choisi cette destination en fonction de ce qui se voulait un séjour de deux semaines de vacances d’été, …et qui finalement s’est prolongé durant toute une année.

L’île était atteignable par barque et faisait partie d’un domaine de location de chalets. Il y avait deux chalets sur l’île et quelques autres sur la rive en face. Le tout était tenu par une femme qui se faisait communément appelée « la vieille », un véritable phénomène ambulant.

Je me souviens encore d’elle, dans les rues du centre de ville de Mont-Laurier, corpulente et édentée, chargée de sacs d’épicerie et en train de crier : « Laisser passer la femme du Major Lavallée! »

Elle était très irascible et piquait d’énormes colères auxquelles il était difficile d’échapper. Tout en pouvant se montrer aussi très généreuse.
Elle vivait avec son homme de main, Fernand, beaucoup plus jeune qu’elle, et qui, mystère, semblait s’accommoder des ses états tyranniques comme de ses largesses de cœur.

La maison de la vieille était une véritable basse-cour dans laquelle vivait une cohorte de chiens, chats, poules, et canards. Elle trônait au milieu de ce petit royaume en donnant les ordres à l’un et à l’autre. À l’heure du manger, c’était la cohue, les animaux se disputaient les tranches de pain beurrées de pâté de paris ou de beurre de peanut qu’elle distribuait en les lançant à la volée au travers de la pièce.

Fernand était l’homme à tout faire et s’activait tout le long de la journée sous les ordres de la vieille.

Excellente cuisinière, elle achetait, après ses colères, la paix de tout son monde en préparant des plats gratinés.

Les modestes chalets de planches sur l’île étaient constitués chacun d’une seule pièce. Il n’y avait pas d’électricité, nous nous éclairions avec des lampes au pétrole et au gaz.

Mon père partait travailler en ville durant la semaine. Ma sœur avait été placée en pension dans une famille à Mont-Laurier pour qu’elle puisse continuer ses études. Mon petit frère se rendait en bus chaque jour de la semaine scolaire à l’école primaire du village. Nous vivions toutes et tous à notre façon une forme de sortie de notre zone de confort.

À commencer par apprivoiser le froid qui s’installait sur l’île à l’approche de l’hiver. Les chalets n’étaient pas hivernisés, il n’y avait aucun isolant sur les murs. À l’intérieur les planches étaient à nu. À l’extérieur; il n’y avait qu’une mince couche de papier goudronné pour protéger le chalet des vents qui étaient particulièrement forts sur la rivière. Sur les murs intérieurs, des taches de frimas apparaissaient à la pointe des clous qui avaient été plantés pour fixer le papier goudronné. Je me suis aperçu plus tard qu’il y avait de la glace qui était resté intacte sous les lits durant tout l’hiver. Bref, il faisait glacial la plupart du temps. Nous nous sommes repliés dans l’unique pièce du chalet plus grand. Certains d’entre-nous dormaient en hauteur sous le toit, ce qui était un peu plus chaud, mais aussi plus enfumé lorsque la cheminée refoulait de la boucane.

Nous n’avions pas de de foyer à combustion lente. La nuit, nous devions chacun prendre notre quart, toutes les deux heures, pour gaver en bûches le petit compartiment de la cuisinière qui nous servait de chauffage.

Je me souviens qu’au réveil je m’amusais à souffler des petits nuages de vapeur qui se condensaient dans l’air. Bref, il faisait frette!

Pour ma part j’avais fini par garder les mêmes couches de vêtements jour et nuit, y compris dans le lit, pour me garder au chaud.

Cet hiver passé sur l’île se voulait sans doute pour mon père une façon de nous initier à la vie des premiers colons. En tout cas ce fût certainement une occassion de prendre racine et mieux comprendre cette nouvelle terre, beaucoup plus sauvage que le vieux continent que nous venions de quitter.

Il était déjà clair pour moi, sans que je puisse me le formuler précisément, que ce pays, toujours en défrichage, allait être le mien, et que je ne le quitterai plus.

C’était le pays de tous les possibles, encore à construire dans son immensité vierge, alors que nous avions quitté une terre profondément façonnée et retravaillée par l’être humain, d’une extraordinaire richesse culturelle mais qui aussi présentait une certaine forme d’essoufflement.

Tout était manifestement plus grand en cette nouvelle terre, beaucoup plus grand, les distances, l’espace, les forêts, les rivières, tout! Même l’hiver. Et cet hiver fût particulièrement mémorable en termes de solitude et de en même temps de contact avec la nature.

Sur l’île, l’absence de divertissements (les écrans n’existaient tout simplement pas dans ce temps-là) et de relations sociales avec des personnes de mon âge me forçaient à une certaine intériorité. La quête de présence s’est alors reportée sur mon environnement naturel.

La relation avec cette immensité, la nature non domestiquée par l’homme et surtout le silence, a certainement été déterminante pour éveiller une certaine sensibilité en moi.

Je passais des heures à marcher seul le long des berges de la rivière. J’étais fasciné par cette nature sauvage et je me suis à y devenir très perméable, dans le sens que j’y percevais une certaine présence. Je contemplais entre autres longuement les souches d’arbre échouées sur le bord de l’eau, les galets, l’enchevêtrement des troncs ainsi que les bouquets de fougères en lisière du littoral, et tout cela me paraissait aussi vivant que peut l’être aujourd’hui une personne en avant de moi et avec laquelle je suis en train de converser.

Immanquablement cette présence me paraissait avant tout féminine. Je me souviens de m’être fait la réflexion que c’était sans doute pour cela que l’on disait la nature, comme on disait aussi le soleil, lequel me semblait effectivement plus masculin. 

C’est à ce moment là que je me suis dit que ce serait bien de parvenir à représenter cette présence féminine de la nature. Cet élan ne m’a jamais lâché depuis. Je n’en avais pas la capacité à cette époque, ayant de la difficulté à représenter quelque chose de réaliste en dessin d’imagination. Mais l’appel s’est fait ressentir une vingtaine d’années plus tard lorsque j’ai entrepris de réaliser toute une série de dessins du corps féminin en nature.

La perception de cette présence était un premier clin d’œil prémonitoire de ce qui allait m’animer beaucoup plus tard du côté pratique personnelle de dessin. Personnelle parce que je n’ai jamais cherché à en faire une production artistique lucrative. Sans doute parce qu’il me semblait que j’étais le seul à percevoir dans ces dessins cette forte présence féminine que j’avais perçue en pleine nature sauvage et qui pour moi personnifiait cette même nature. C’était en quelque sorte indescriptible et non transférable, il fallait l’avoir vécu intérieurement pour le comprendre.  Les autres n’y voyaient généralement que ce qui était représenté au premier degré, c’est à dire des dessins de femmes dans un environnement naturel. Et ce n’était évidemment pas ce que je voulais avant tout montrer.

Pour moi il s’agissait d’évoquer quelque chose d’invisible à partir du visible, ce qui à mon humble avis est la fonction même de l’art, alors que pour la plupart des personnes la perception se limitait uniquement à ce que j’avais représenté sur le dessin.

Je n’ai eu vent que d’une seule personne, un écrivain, qui ait témoigné avec force de cette perception particulière de l’âme de la nature. 

À force de me rompre à l’exercice des occupations utilitaires de ce monde, cette perception s’est atténuée, et je ne vois souvent plus que la beauté extérieure de la nature. Mais il m’arrive encore parfois, surtout au contact de la nature sauvage, de percevoir encore le profond mystère de sa présence féminine.

Cette perception du mystère intérieur de la nature n’était que l’un de nombreux clins-d’oeil qui me furent offerts lors de cette année d’isolement sur l’île. Un autre clin d’oeil majeur reçu durant la même période m’a amené à rencontrer celui qui allait devenir mon mentor-ami-partenaire-et-plus de toute une vie.

À suivre…