
« C’est vrai, que je dis à mon voisin. Tu te lèves le matin ban…— ma voisine releva légèrement la tête — dans ton état habituel pi dans la fenêtre de la cuisine, un tourbillon frôle le dessus des plantes. C’est beau quelque chose de rare de voir ça aller, ça me fait penser aux anciennes danseuses de burlesque… »
« Ça fait trop longtemps que t’es tout seul si une branlette de mouffette te fait rêver aux danseuses de cancan » gloussa ma voisine en éclatant de rire.
Mon voisin chassa une mouche insistante. « Ça doit être un plaisir pour les yeux », dit-il.
Me tournant vers ma voisine, je continuai à creuser ma tombe. « Je dis simplement que l’effet du mouvement de sa queue noire et blanc à l’aube est hypnotisant. C’est sûr qu’à 5 heures du matin, y’a pas grand chose à part une mouffette…
« Dans ton état habituel à 5 heures du matin ?», dit-elle en me taquinant, ce qui eut pour effet de replonger la véranda dans le silence. Je m’étais arrêté chez eux comme il m’arrivait de plus en plus souvent de faire lors de ma promenade de fin de journée. La lumière sur la vallée était belle depuis la terrasse.
« Comment va la cabane à sucre ? »
La voisine hocha de la tête en souriant. Je savais peu de choses d’elle, à vrai dire. Je ne savais rien de son enfance ni de sa famille. Je savais qu’elle avait vécu dans plusieurs pays où elle avait exercé divers « métiers de convenance » disait-elle, selon le pays et le gars parfois. Elle était apparue un jour chez le voisin après son retour d’une croisière aux îles Galapagos qu’il avait entrepris pour marquer son départ du milieu des affaires. L’air solitaire du voisin du pont supérieur avait attiré la voisine aux aguets d’un homme qui ferait parfaitement son affaire. Elle n’avait pas mis longtemps à conclure que le grand air solitaire lui convenait sur mesure. Ils s’étaient épousés discrètement à la mairie peu de temps après et depuis, semblaient inséparables, filant leurs jours au gré de leurs envies.
« Il me reste juste six mortaises à faire » dit le voisin. « Je sais pas où tu as pris ça qu’il y avait 900 pages dans les plans. Y’en a moins que 100. »
« Mais ça, c’est juste pour les pièces. Y’a pas des pages qui te disent comment mettre ça ensemble ? »
« Non. »
« Moi, j’ai commencé à faire les chevilles, » me dit la voisine en se berçant. « J’ai appris comment faire. Je vais faire des bols après ça. J’aime ça, ça va bien, je fais cinq ou six chevilles en une heure. J’en ai fait une bonne trentaine jusqu’à présent. »
Quelques jours plus tard, j’ai vu ma voisine tourner des chevilles. Elle le faisait sans hésitation. L’extrémité de la cheville est effilée pour faciliter la traversée de la mortaise et du tenon, m’a-t-elle précisé. En la regardant tourner un morceau de chêne de 16 po en cheville, j’ai vu comment jadis on fabriquait les pieux que brandissent les villageois pourchassant des vampires dans les films. Et je me suis dit que la voisine était vraiment une femme à tout faire.


La gouge est déplacée latéralement sur le porte-outil pour cylindrer la cheville.
Le diamètre et l’uniformité de la cheville est mesuré avec un compas d’épaisseur.
La pointe de la cheville est effilée pour faciliter son introduction dans la mortaise.
Une cheville tournée, il n’en reste plus que 127 à faire.
