Mononcle Efqat

Pour faire suite à l’histoire des diapos disparues de la CRO que raconte le blogue Flammèches et grâce surtout à la diligence d’Henri Lessard, on sait que les diapos de l’inventaire visuel réalisé par Cinésources 10 ne figurent pas dans les archives de la CRO. Ces diapos sont disparus, tout comme notre cher oncle Efqat. 

André Kouri recevant l’Ordre du mérite cinésourcier. Photo de Danielle Poirier.

André Kouri était intimidant au premier abord, un grand homme corpulent, les cheveux et la barbe au vent, répondant invariablement « un pied devant l’autre » lorsque je l’abordais avec un « comment ça marche ? » dans mon franglais franco. Les circonstances firent que lorsque Cinésources 10 a emménagé au 383, rue Daly dans la Côte-de-sable, je me suis retrouvé colocataire avec lui et manu. Le 383 Daly était l’ancienne maison des filles mères du diocèse. Cinésources avait pu louer la maison, à condition que personne n’y passe la nuit. Nous avions donc loué une chambre sur la rue Stewart, trois lits cordésbien que j’aie peu de souvenirs d’y avoir dormi, mais c’est ainsi que je commençai à graviter dans l’orbite de mononcle Efqat. Au début, on l’appelait Kouri, parce qu’il y avait déjà un André, André Sarrasin, le cofondateur de Cinésources 10 avec Jean-Pierre Béland, dans le mix. Kouri avait sa chambre noire au sous-sol du 383 où il initiait à l’alchimie de la chambre noire, quand il n’était pas parti par quatre chemins mitrailler le paysage de la CRO. Tout Cinésources avait été mobilisé pour ce contrat. Ne sachant pas conduire, je ne pouvais pas participer à la prise de vues. Kouri partait chaque matin avec quelques douzaines de rouleaux de pellicule, deux ou trois appareils au cou, dont ma Mamiya Sekor 500, mon premier appareil photo reflex. Il n’en pensait pas grand chosel, estimant que seules les chambres Mamiya 6×6 étaient bonnes. Il me remit ma Mamiya un jour tout déboîtée avec quelques vis en moins. Il me conseilla d’aller chez Photographic Stores sur Sparks où son copain George était fiable et où j’ai abouti avec une Nikkormat qui faisait son bonheur pour le mitraillage du CRO.

Drôle de moineau que mononcle Efqat, qui devint pour moi un semblant de grand frère perpétuellement insatisfait dans la confrérie cinésourcienne qui me serva de guide un pied devant l’autre en ces années où j’apprenais à voler de mes propres ailes.  Un jour, je l’ai accompagné à son épicerie sur Beechwood où l’on trouvait « le meilleur yaourt en ville, fait sur place ». Je ne savais pas ce qu’était le yaourt. Ce n’était pas en 1972 l’aliment omniprésent qu’il est devenu aujourd’hui. « Kouri, c’est curé en libanais », m’avait-il dit mine de rien au comptoir 

Une autre fois, je l’ai accompagné à un concert de B.B.King, son idole. Mononcle Efqat avait une oreille musicale pour le jazz et le blues, et au cours de ce concert dans la grande salle du Centre des arts où nous étions au premier balcon et Efqat était un autre homme, un fan fini de musique qui se laissait transporter par les appels de Lucille, la guitare de B.B. Ce soir-là, j’ai vu  un autre André Kouri, un gars qui avait laissé tomber sa réserve habituelle. Mon dieu qu’il aimait la musique.

Un jour, je lui ai demandé comment savoir pour l’éclairage d’une photo et puis comment choisir le genre de photo à prendre, quelque chose comme ça. Il me dit, « Eh bien tu sais comment manier un trépied » puis prit un bout de papier, traça un X, « Voici le sujet », traça un cercle à quelque distance du X et ajouta « Voici la source de lumière. Où est-ce que tu te places pour prendre la photo ? » Fin de la leçon. J’ai tout de suite compris ce qu’il voulait dire et j’ai trouvé ça brillant. Aujourd’hui, en écrivant ces lignes, je constate qu’il n’a fait que reformuler ma question, mais sur le coup, j’avais compris ce que je cherchais à savoir.

Beaucoup d’années plus tard, Danielle Poirier m’a offert cette belle photo d’André. C’est probablement la seule photo de nous deux. Je semble être en train de lui décerner une décoration, ce qui est entièrement possible les jours où il repoussait le record du nombre de prises de vues pour la CRO. Seule Danielle qui a pris la photo saurait dire ce qui se passe réellement. Je n’en ai aucun souvenir. J’ose croire que je suis en train d’adouber mononcle Efqat de quelque cinésorcerie pour sa plume.

Mononcle Efqat est né dans les pages du petit journal ronéotypé que manu produisait sur la Gestetner. Mononcle Efqat y raconta les déboires de deux aspirantes, les soeurs F32 et F64, lors de leur apprentissage des arcanes de l’alchimie de la lumière. C’était hilarant, surtout que l’identité de deux soeurs de ce récit à clé n’avait aucun secret pour nous. À partir de ce moment, on n’appela plus Kouri qu’Efqat.

C’est son style qui fit si fort effet sur moi, sa capacité de broder des phrases circulaires envoûtantes avec une bonne dose d’exagération. Il avait un brin d’exotisme et de culture littéraire qui m’étaient alors inconnus et j’étais ravi. Une vingtaine d’années plus tard, j’allais revivre le même émerveillement lorsque j’ai lu Mangeclous. Voici le titre complet de ce roman d’Albert Cohen : 

MANGECLOUS
SURNOMMÉ AUSSI LONGUES DENTS
ET OEIL DE SATAN
ET LORD HIGH LIFE ET SULTAN DES TOUSSEURS
ET CRÂNE EN SELLE ET PIEDS NOIRS
ET HAUT-DE-FORME ET BEY DES MENTEURS
ET PAROLE D’HONNEUR ET PRESQUE AVOCAT
ET COMPLIQUEUR DE PROCÈS
ET MÉDECIN DE LAVEMENTS
ET ÂME DE L’INTÉRÊT ET PLEIN D’ASTUCE
ET DÉVOREUR DES PATRIMOINES
ET BARBE EN FOURCHE ET PÈRE DE LA CRASSE
ET CAPITAINE DES VENTS

D’André Kouri, j’ai les archives de son gagne-pain après Cinésources 10, des dizaines de milliers de négatifs de gagnants de courses hippiques de Rideau-Carleton Raceways. À l’époque il était seul faire la prise de vue, le développement de la pellicule et l’impression des photos que les clients payaient lors de la livraison le lendemain soir. Malgré ce travail de nuit, il trouvait le temps d’organiser des soupers spaghettis pour la confrérie. Quoi faire de ces milliers de pages de négatifs de toujours la même photo, il n’y a que le jockey, le propriétaire et le cheval qui changent. Voici un exemple d’une matière première pour qui aura l’imagination, le temps ou l’argent pour en faire quelque chose. Vivement l’ère des robots pour bâtir nos châteaux d’Espagne numériques

Il m’arrive de faire des faux pas. Lors des funérailles d’André Kouri dans une église de Gatineau, j’ai voulu prendre une photo du nuage d’encens au dessus de son cercueil illuminé par un rayon de soleil qui tombait d’une fenêtre et que je voyais à contrejour. Lorsque le célébrant invita l’assemblée à se recueillir pour penser aux défunts, j’appuyai sur le déclencheur de ma Canon, sans vérifier si le retardateur électronique était réglé. BIPp tonna l’appareil dans le silence. BIP de nouveau. J’étais horrifié mais je ne voulais pas rater la photo, je tenais la pose, le viseur de l’appareil plaqué contre mon oeil. BIP. Je sentais les gens se crisper. BIP. Je pensais aux reproches que m’aurait fait Efqat pour ma négligence. BIP. Dix secondes, c’était long et les volutes d’encens se dissipaient. BIP. BIP. BIP. Et enfin, j’ai été libéré par le claquement de l’obturateur. Aujourd’hui, quand j’y repense, ce faux pas pourrait passer comme un salut d’adieu à un frère photographe. J’espère tout au moins qu’Efqat l’aurait vu ainsi.

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