J’ai trop de dictionnaires et j’aimerais bien m’en défaire. J’ai juste un petit problème. J’aime les dictionnaires.
Épigraphe
Il s’approche d’un énorme samovar de cuivre et appuie sur le bec de l’instrument. Le samovar s’ouvre en deux, démasquant un appareil téléphonique. L’homme décroche.
— Alli ! il fait, car au Moyen-Orient on ne dit « allô », mais alli.
— Alli, Baba ? poursuit le redoutable personnage.
Suit alors un grand discours dont vous pouvez obtenir la traduction littérale contre l’envoi de quarante francs, payables à votre convenance. Je pressens, à la mine et au laconisme de notre mentor tourmenteur, que ça se gâte pour nous. À trois reprises (plus un tombé) il répète :
— Zigoû-Yéh ? Thé-sürh ?
Ce qui, d’après mon dictionnaire franco-farci, farci-franco (de port et d’emballage) signifie : « Tu es certain que nous devons les mettre à mort ? » Car j’ai la marotte des dictionnaires, depuis qu’on a porté à ma connaissance ces vers de notre regretté confrère du Beau, du Bon, du Bellay : « De mon petit Littré me plaît la toile fine… » Un dico, c’est la plate-forme du savoir.
San-Antonio, Ma langue au châh

Ô si la toile noire de mon Littré pouvait parler, que raconterait-elle de mon passé ? Comme l’oeil de Dieu peint au plafond de la nef de l’église de Saint-Charles où nous allions à la messe les dimanches d’été au chalet, il trône au haut de la bibliothèque de ma chambre, mon église à moi. Ça fait quand même un peu peur un oeil qui te watche quand t’as six ans, ça te reste dans la tête, comme l’oeil de dieu noir d’encre de mon Littré. Je ne l’ouvre pas assez souvent car si je le faisais, je ne lirais rien d’autre. On ne peut s’empêcher de le lire. Il m’est difficile d’expliquer pourquoi le Littré m’enchante, alors je me dis, rien de mieux qu’un exemple. D’abord, je me dis, un bout du premier mot, à. Or, le signe à occupe à lui-seul huit pages. J’ouvre donc le premier volume au hasard et sous acomparer, je tombe sur une citation de Michel Le Faucheur (1660) (la mort en personne ! et un excellent nom pour un tueur à gages) qui me semble plus qu’à propos.

Et lorsque je continue à lire, je trouve des pépites linguistiques partout. En haut de page, la fin de l’entrée acolyte comprend une remarque étymologique sur l’orthographe du mot. Aucun recours à des raccourcis, on a droit à de belles phrases claires sans jargon. La remarque au mot acompte renseigne et annonce la prédominance de l’usage sur les diktats académiques. La citation dans la section Historique d’aconit fait rêver (une herbe qui tue des loups !) et la dernière citation dans la section Historique d’acoquiner, où je crois voir mon nom, me jette un froid dans le dos. Et c’est comme ça chaque fois que je me promène dans cette caverne d’Alibaba du français.
Mon oeil noir, je l’ai trouvé au Coin du livre à Ottawa. J’habitais alors à Toronto où je faisais mes premières armes en traduction et j’en profitais pour bouquiner dans cette librairie toutes les fois que je retournais à Ottawa. Lorsque j’ai vu les sept tomes au haut d’un rayon, je me suis exclamé « Vous avez un Littré ! » Le commis me répondit d’un air découragé. « Oui, on a ça. Un traducteur l’avait acheté mais quand il est arrivé chez lui, sa femme lui a dit de retourner ça tout de suite. Ça vous intéresse ? 300 $.» C’était une somme considérable à l’époque, que je n’avais pas. J’ai résisté longtemps, enfin un bon cinq minutes peut-être. J’ai sorti une carte, le commis s’est empressé de la faire chanter schliccaschlic et je suis reparti avec mon trésor.
J’ai mis plusieurs années à l’apprécier, tellement ma connaissance du français à l’époque était fragmentaire. Puis un jour, j’ai lu en quelque part qu’il fallait lire une page du Littré au complet, ce que j’ai commencé à faire et les portes de la caverne se sont ouvertes. Lire une page complète est le propre du Littré, ce que je ne fais pas dans les autres dictionnaires, où je fais du saute-mouton entre les mots. L’édition Gallimard-Hachette contient le texte d’une causerie où Littré explique comment il a fait son dictionnaire et où il constate que c’était déjà pratique courante : « Les élément instructifs, curieux, historiques abondent dans mon dictionnaire. Plus d’une fois il m’est revenu que, cherchant un mot, le chercheur s’attarda et suivit la lecture comme il eût fait d’un livre ordinaire et courant. »
Je reviendrai dans mon prochain billet sur la fabrication du Littré et du surhomme qu’était Émile Littré ainsi que du pouvoir de séduction de son livre. Il n’est pas dans ma chambre pour rien. Puis j’enchaînerai sur mes autres dictionnaires, le Cotgrave, l’OED, le GDEL, le DEQ, et tous les autres. À suivre…
