Micronouvelles 2

Dans le Grand Nord

Les pales de l’hélicoptère soulevaient une poussière jaunâtre. Le pilote fit les dernières lectures des cadrans. Il leva sa grosse tête rougeaude de lutteur ébahi vers le petit groupe de personnes qui attendaient à une vingtaine de mètres. Cinq passagers. Le reste de l’équipe demeurait au sol jusqu’au prochain voyage. Il leva un pouce en l’air et d’une main invita les passagers à monter dans l’appareil. Deux passagers se dirigèrent vers la porte ouverte derrière le pilote. Il pointa vers l’avant de l’appareil. Passez par-là, intima-t-il, à l’endroit des autres passagers. Deux d’entre eux contournèrent le nez de l’hélico. Ne restait que Billy, un gringalet qui avait obtenu la job avec l’équipe de géologues grâce aux relations de son père. Dire qu’il était peu apprécié par les membres de l’équipe serait un euphémisme. Pourtant, c’est lui qui avait sauvé la vie de Grigori en utilisant son épipen pour atténuer une grave allergie alimentaire. Le pilote s’impatientait. Billy avança vers l’appareil. Un coup de vent souleva encore plus de poussière et Billy fut momentanément aveuglé. Il cessa de marcher, le temps d’y voir quelque chose. Il était tout contre l’appareil, mais du mauvais côté. Désorienté, il se remit en marche, tête baissée, une main devant les yeux. Le vent semblait souffler plus fort. Il remarqua du coin de l’œil les membres de l’équipe qui gesticulaient comme des pantins sur les amphétamines et faisaient des moulinets frénétiques avec leurs bras. Tous pointaient vers la queue de l’hélicoptère. Billy leva la tête. Il était à trente centimètres du rotor de queue. Pétrifié, il lui fallut plusieurs secondes pour réagir. Il rebroussa chemin, contourna le nez de l’appareil et monta dans la cabine. Le pilote lui lança un regard meurtrier. « Crisse de trou de cul. Un vrai fils de boss! »


Un vol

Bernard Beige avait attendu cette promotion pendant des années. Il avait gravi tous les échelons. En nouant sa cravate, il se remémora avec un petit pincement son parcours. Il avait débuté dans la rue, à servir de la soupe chaude aux itinérants. Puis il avait été surveillant dans un centre de sans-abris, responsable des popotes ambulantes, gestionnaire d’un centre de jour. Maintenant directeur des Services sociaux de toute la région. Un poste de haut fonctionnaire au ministère était prévisible dans un proche avenir. Il serra sa ceinture d’un cran supplémentaire. Le régime fonctionnait. Il passa machinalement la main à son auriculaire gauche, qui le démangeait depuis quelques jours et rajusta la chevalière qui avait tendance à tomber. Il trouva curieux que le régime fasse aussi maigrir les doigts.

Ce matin-là, à titre de directeur nouvellement nommé, il recevait le CA d’une Fondation désirant proposer un partenariat dans le domaine de la santé mentale chez les démunis. Échanges polis et platitudes de circonstances. « Notre mission, nos valeurs, bla bla … » La réunion fut brève. Tous quittèrent la salle, sauf une femme, grande et droite, qui s’approcha de Beige.

– J’ai remarqué votre chevalière. D’où la tenez-vous?

– Pardon?

Elle le fixait intensément. Elle savait.

Son diplôme de travailleur social en poche, Beige arpentait les rues depuis des mois à la recherche des plus rétifs, de ceux qui ne voulaient rien savoir du système. Il y avait ce type aux allures snob malgré son aspect dépenaillé. Il puait. Je m’appelle Personne, disait-il. Il portait un tas de breloques autour du cou et des bagues à chaque doigt. Il y avait une chevalière, avec un motif de flamme s’élevant d’une pierre tombale. C’était finement gravé. Un matin de grand froid,  Beige avait trouvé le type gelé, raide mort. Il lui subtilisa la chevalière et commença à la porter quelques mois plus tard.

– Qui vous l’a donnée?

– Personne. Il se faisait appeler Personne.

Un sourire cruel traversa le visage de la femme.

– Personne, en effet. Tout aussi paumé qu’il était, mon frère Patrick était passionné depuis l’enfance par l’Odyssée et Ulysse, qui se faisait appeler Personne pour échapper à Polyphème, le cyclope. Permettez.

Elle lui prit la main gauche avec fermeté.

– Cette flamme montant d’un tombeau, c’est notre blason familial depuis des générations. Vous l’avez volée à Patrick. Jamais il ne l’aurait donnée. C’était son trésor. Il disait que c’était la bague d’Ulysse.

Beige était confus, il bégaya. Elle tendit la main.

– Donnez.

Le ton était sans appel.

– Elle ira dans sa tombe. Nous ferons exhumer.

– Sa tombe? On n’avait pas réclamé son corps. On s’apprêtait l’envoyer à la Faculté de médecine pour les cours de dissection.

– Non. J’ai récupéré son corps in extremis et j’ai bien vu qu’il n’avait plus la chevalière. Vous êtes un voleur, monsieur Beige.


Un enfant

L’enfant tourne autour de la table de cuisine. Le plateau de biscuits fraîchement sorti du four trône sur le joli napperon au milieu de la table. Ça sent bon, il imagine déjà les pépites de chocolat fondre sur sa langue. Il salive. Il lève le bras pour tendre la main, mais ça bloque. Ça ne veut pas. Seulement un biscuit, là, celui qui est juste sur le bord du plateau et que maman n’a probablement pas vu, parce qu’il est plus petit que les autres, comme le chiot esseulé qu’il avait vu quelques semaines auparavant sur un trottoir. Il avait supplié ses parents. Il faut le secourir. Les parents n’avaient pas répondu. Le biscuit … Le désir est fort. La voix dit non. Il remonte à sa chambre. Elle est dans un ordre impeccable, ce n’est pas comme la chambre de Vivianne, la grande sœur, qui laisse tout traîner. Si au moins son désordre était joli. Ici, tout est parfait. Non, il y a un pli sur la couette. Vite, tirer sur un côté, puis sur une autre. Voilà. Ah, il y a peut-être de la poussière sous le lit. Il faudrait l’enlever, puis bien ranger les camions, sinon … L’arôme invitant des biscuits est monté à la chambre et interrompt ses atermoiements. Il descend à la cuisine. Papa est encore dans le garage, maman dans le sous-sol. Il a vu le chat de la voisine tourner autour d’une souris, l’attraper, la lancer en l’air pour la rattraper et la relancer aussitôt. Non, il ne faut pas faire ça avec le biscuit. S’il en prend un, personne ne le saura. Oui, quelqu’un le saura. Lui. Ce sera délicieux dans sa bouche pendant deux minutes au plus, mais il sait qu’il y pensera toute la journée, en se couchant, en se réveillant. Il y a beaucoup de choses comme ça qu’il transporte dans sa tête d’une journée à l’autre. Des choses qu’il aurait voulues, mais qu’il n’a pas pu. Il tourne autour de la table en geignant et en tapant des pieds. La mère monte. « Mais ça va pas la tête! Tiens, prends un biscuit et va devant la télé. J’ai du travail à faire. » Il s’installe devant un épisode de la Pat Patrouille, le biscuit en main, il ne le mange pas. Ça ne devait pas se passer comme ça. Il aurait voulu le prendre lui-même, car le soir venu il aurait pensé au biscuit. Il aurait été à la fois content et mécontent. Comme quand il avait touillé du bout de la langue le trou dans la gencive, après avoir perdu une dent en tombant sur le carrelage. Ça faisait mal et c’était bon. Les deux en même temps.


Un grand sec

Longiligne, démarche désarticulée, toujours en train de remonter ses lunettes, habillé style mai 1968 avec col roulé, veston à carreaux, jeans à pattes d’éléphant, avec un éternel journal sous le bras, le type m’intriguait. Je n’avais pas envie de le connaître plus que ça, mais je ne pouvais m’empêcher de l’observer lorsqu’il passait devant mon animalerie, dans le centre d’achats de Gatineau. Il avait une horloge coincée dans le cerveau. Il passait toujours à 13 h 05, quand je rouvrais la boutique après ma pause midi. Pas une seule fois il n’a tourné la tête dans ma direction. Il semblait sourd à ce qui l’entourait. Les chiots dans la vitrine l’avaient remarqué et ils aboyaient plus fort quand il passait devant. Il devait travailler au nouveau centre d’emploi que le gouvernement venait d’ouvrir au bout du couloir. Avec son allure soixante-huitarde, il semblait tout frais sorti d’un musée. Je n’arrivais pas à lui donner un âge convenable à cause de son accoutrement. Quel journal pouvait-il bien lire? Il ne restait plus que deux quotidiens imprimés dans toute la province, des quotidiens populaires qui ne correspondaient pas à son genre. Puis un jour, il a cessé de passer devant ma boutique. Trois mois plus tard, je l’ai croisé à une réception donnée par un petit éditeur local. Outre ma passion pour les animaux de compagnie, je me targuais d’un certain talent littéraire et je venais de publier un opuscule chez l’éditeur. Il était là. C’est lui qui m’a reconnu en premier.

– Ah, c’est vous le type de l’animalerie. J’ai lu votre … livre … enfin, si on peut appeler ça un livre. Soixante pages, c’est un peu … c’est maigre. Mais il y a de jolies trouvailles, notamment lorsque vous comparez les chiots à des saucissons en fourrures. Je déteste les chiens.

– Vous écrivez?

– J’écris tout le temps, partout.

– Vous avez publié?

– Pas encore. Je travaille sur un magnum opus. Deux mille pages. Dans mon récit, je dis bien récit et non roman, mon protagoniste est un tardigrade qui parcourt chaque circuit mental d’Elon Musk. Il y a de la matière, croyez-moi. Je prévois déjà des annexes.


Ô chocolat

– Le fleuve fait même pas trois cents mètres de largeur à cet endroit-là. En plus, l’île est inhabitée et il n’y a rien de l’autre côté, sur la rive américaine. Regardez.

C’était la Toussaint. Un vent d’ouest très doux avait calmé les morsures d’un hiver hâtif. Gendron mit son long doigt sur la carte étalée sur la table.

– Le bateau est caché au bout de l’île Iroquois, sous une bâche. Pas visible par les drones.

Dans la foulée des séismes politiques aux États-Unis, bien des choses surprenantes étaient arrivées. Notamment l’interdiction totale du chocolat, une lubie du Secrétaire à la santé, neveu d’un ancien président. Amoureux fou des golden retrievers, il avait tiqué sur les méfaits supposés de la théobromine, surtout pour les chiens. C’était la substance à abattre, une substance terroriste, et le chocolat fut déclaré substantia non grata. Le trafic du chocolat rapportait maintenant beaucoup plus que celui du fentanyl ou de la coke. Gendron avait été maître-chocolatier dans un grand restaurant de Toronto et il avait, depuis peu, délaissé sa job pour répondre à la demande phénoménale venant du sud de la frontière. Ce soir-là, la cargaison était destinée à un groupe de Mexicains. Il leur manquait cet ingrédient pour la fête des Morts, le 2 novembre. Ils étaient preneurs pour tout ce qu’on pouvait leur apporter. La région des Mille-Îles était prisée pour le trafic, car elle était mal patrouillée par la Garde côtière américaine. Nous sommes partis du motel peu après minuit. Après dix minutes de route, nous étions rendus à la pointe de l’île. On a enlevé la bâche et on a rapidement chargé le bateau. Près de deux cents caisses de chocolat noir. Le petit bateau était plein, et il restait une bonne vingtaine de caisses dans la benne du camion.

– On les prend? a demandé Burns.

Gendron a hésité. Le bateau était déjà chargé au max.

– OK, tant qu’à se donner tout ce trouble. On fera plus de cash. 

Une fois les caisses empilées dans le bateau, je les ai bâchées et j’ai arrimé le tout. Burns a démarré le moteur électrique. Nous avancions. Seul le clapotis des vagues contre l’embarcation rompait l’épais silence. Gendron scrutait la rive américaine aux jumelles. Le vent a augmenté brusquement, la houle aussi. Ça tanguait dangereusement.

– Ralentis, tabarnak!

Burns a fait une fausse manœuvre et a plutôt accéléré l’embarcation. Nous avons chaviré. Aucun d’entre nous ne portait de gilet de sauvetage. Au même moment, un puissant projecteur a percé la nuit.

– This is the US Coast Guard!

Je n’ai pas entendu la suite de la mise en demeure. Je n’entendais que les cris désespérés de Burns et Gendron qui se débattaient dans l’eau glaciale. Ils ont coulé à pic. C’était mon tour d’y passer quand j’ai agrippé au dernier moment une bouée. J’ai écopé de vingt ans de prison. Au dessert, il y a souvent du pouding à la caroube, censée remplacer le chocolat. Oh misère.


La non-étroitesse

– Bon, on parle des dimensions dans l’espace. C’est quoi le mot pour désigner quelque chose de large?

L’institutrice balaya la classe d’un regard mou. Puis elle fixa sa montre. Encore deux minutes avant la fin du cours. Paulette leva la main. Elle frétillait sur sa chaise. Elle l’avait le mot. « Qu’est-ce qu’elle va encore me sortir? » pensa l’institutrice.

– Oui, Paulette?

– Largitude.

L’institutrice leva les yeux au ciel.

– Tu n’as pas lu la liste que j’ai donnée hier?

– Oui, j’ai bien vu largeur. Mais largitude, c’est plus joli. C’est un vieux mot français.

– Un archaïsme, bien sûr. Mais aujourd’hui, on n’utilise plus les archaïsmes. La langue évolue.

– Moi j’aime bien les trucs archaïques. Ça sonne comme archanges.

– Ça aussi, ça n’existe pas.

– Je…

La cloche sonna. Ouf, sauvée, murmura l’institutrice.

Vingt ans plus tard, une musique New Age de ’tits oiseaux gazouillants full zen emplissait la salle de loisir, au foyer. C’était la première journée de stage de Paulette McGuire, fraîchement diplômée de l’Université de Sherbrooke en gériatrie. La plus brillante de sa cohorte, son choix avait intrigué tout le monde. « Tu es douée pour la neurochirurgie et ça paie beaucoup. Pourquoi les vieux schnocks? Ils n’ont pas d’argent. » J’aime les vieilles choses, avait-elle répondu avec un sourire désarmant.

Les cours de yoga étaient populaires au foyer, surtout qu’ils étaient donnés par Hugo. Il entra dans la salle, chevelure abondante et assumée, torse bombé, mais juste pas trop pour demeurer en deçà des critères de machisme, il installa les tapis et invita les huit femmes et les deux hommes à s’assoir en lotus. Paulette observait la scène. Une femme maugréa. Elle désigna de la main l’homme à ses côtés.

– Je ne veux pas être à côté de lui. Il pue. J’ai besoin de plus de … Ah, c’est quoi ce mot?

Elle ouvrit grand les bras, et les ouvrit davantage, et encore davantage. Paulette eut un choc. Elle la reconnut. L’institutrice. Atteinte d’Alzheimer précoce, elle était au foyer depuis deux ans. Elle avait à peine cinquante ans. Elle en paraissait vingt de plus. Paulette s’approcha et se pencha vers elle.

– Largitude?

La femme se tourna vers Paulette. Un large sourire illumina son visage.

– Oui, c’est ça, c’est bien ça. Mais vous n’avez pas vu les notes de cours que j’ai distribuées hier?


Une méprise

Julia et Julien étaient jumeaux. Julia avait annoncé à son frangin son retour de Paris plus tôt que prévu. Elle venait d’y passer un an comme stagiaire au Laboratoire Lumière, Matière et Interfaces, à Saclay.

– Nous sommes dus pour une bonne bouteille au chalet, Juju. J’ai des choses à te raconter.

Julien répondit au texto de sa sœur par plusieurs émoticônes de sourire avec lunette de soleil.

– OK. Vendredi prochain à 19 heures. Ciao.

Julia lui envoya un pouce en l’air et retourna à son écran pour finaliser son rapport de stage. Elle fixa longuement le logo du centre de recherches. Lumière, matière, interfaces. Elle se sentait hypnotisée. Les trois mots valsaient sur l’écran. Ils finirent par atterrir dans une zone imprévue de son cerveau, loin des équations de la mécanique quantique. Elle se rappela avoir vu un YouTube sur les expériences de mort imminente et s’était demandé comment on pouvait croire à de telles balivernes. Pour en avoir le cœur net, elle avait enfilé une série de vidéos sur le sujet, qui toutes parlaient de la présence de la lumière. « Que des sottises », avait-elle conclu. Mais là, devant l’écran, le mot lumière avait une signification qui lui échappait, comme si elle découvrait ce mot pour la première fois. Elle eut un frisson. Elle pressentait l’opposé de la lumière. Elle ferma son écran et alla prendre un café au bar d’en face.

Une semaine passa.

Julien se leva, regarda sa montre et alla à la fenêtre pour une cinquième fois. Il tenta de percevoir des phares dans la pluie obstinée qui s’était abattue sur la province depuis deux jours. L’écran de pluie masquait le lac. Un feu vif ronronnait dans le foyer. Il y ajouta une bûche et s’assit. Il reprit le bouquin posé sur le pouf. Crime et Châtiment. On lui en avait recommandé la lecture. « Ça te mettra en contexte », lui avait dit un collègue. Actuaire associé dans un cabinet d’Ottawa, il cherchait à élargir sa palette professionnelle. Il en avait assez des régimes de retraite. Un groupe d’assureurs avait besoin de données à jour sur les homicides. Les poursuites sans fin leur coûtaient cher. Il reprit la lecture à l’endroit où Raskolnikov avoue ses crimes à Sonia. Julien posa le livre sur les genoux. Toute cette noirceur intérieure l’interpellait. Il ressentait une résonance, sans parvenir à y mettre des mots.

Son téléphone bipa.

– Juju, t’es où? Je t’attends depuis une heure.

– Moi aussi. Tu me niaises ou quoi?

– Tu m’attends? Où ça?

– Au chalet.

Au même moment, à deux cents kilomètres de distance, le frère et la sœur réalisèrent leur méprise. Lui était au chalet familial du lac Simon, elle au Chalet Bar-B-Q sur Sherbrooke, à Montréal, qu’ils avaient tellement fréquenté à l’enfance, la famille demeurant à deux pas de la rôtisserie.

– Il pleut chez vous?

– Comme c’est pas possible. Ça manque de lumière.

– Ici aussi. C’est noir.


La maladie

Le médecin a posé son stéthoscope sur le bureau. Il a expiré longuement, puis a remonté ses lunettes sur l’arête fine de son nez. Quel âge avait-il? Trente-cinq ans? J’en avais alors deux de plus que lui.

– Vous êtes un cas rare, monsieur Lefort. Selon les résultats des tests, votre rémission est complète. Il y a deux mois, vous étiez mourant. Cancer avancé de la prostate. Oui, un cas assez rare. Votre cancer s’est développé rapidement, puis les tumeurs se sont résorbées tout aussi rapidement, pouf, comme ça, comme si une poudre magique avait été saupoudrée dessus. Certains parleraient de miracle.

En effet, j’étais en rémission, je sentais mon énergie revenir, mes idées noires s’évaporaient. J’étais entré dans son bureau, tout guilleret, sachant que j’avais droit à de bonnes nouvelles, et je n’avais pas vraiment regardé le médecin. J’avais plutôt les yeux rivés sur mon téléphone, attendant une réponse de Claire à mon invitation à souper. C’est alors que je l’ai vu. Ses traits qui se crispaient à chaque mouvement, son front moite, sa chevelure éparse. Il avait maigri.

– Je suis dans la même situation que vous il y a huit mois. Pour un autre type de cancer. Nos pronostics auront été différents. Vous êtes le dernier patient que je vois. Je cesse ma pratique aujourd’hui. La chimio ne marche pas.

Le téléphone a sonné. Il a répondu, il a hoché de la tête et il s’est levé, pensif.

– Une dernière signature. Je reviens.

Avait-il attrapé le cancer à mon contact? Pensée risible, les cancers ne sont pas contagieux. Peut-être les états d’esprit qui les sous-tendent le sont-ils? Le corps s’imbiberait alors d’une pensée négative et morphogène qui pétrirait les cellules dans le mauvais sens. J’ai trouvé mon raisonnement ridicule. Le médecin est revenu.

– Voilà. Je viens de finaliser un autre dossier. Vous êtes le dernier. Souhaitez-moi bonne chance.

Il s’est levé et m’a tendu la main. Il était grand. Il me donnait l’impression d’un avion qui a perdu son train d’atterrissage. Tout chez lui criait Mayday, Mayday. Je me suis levé. Moi qui ne fais pas trop dans les câlins par nature, je l’ai étreint. J’ai cru percevoir un léger tremblement de ses épaules. Gentiment, il m’a repoussé en désignant la porte. En sortant, je l’ai tirée doucement derrière moi. Mon regard s’est attardé sur l’écriteau portant son nom. Dr Sanschagrin. Il est mort deux mois plus tard.

Micronouvelles 1

Un chien

Le chien, un labrador perclus de rhumatismes et dont le poil semblait avoir été roussi par le feu d’un haut-fourneau, grattait le sol. Sans presse, calmement, malgré les douleurs dans les pattes, il ramenait au jour la terre dont il humait longuement chaque centimètre cube. De temps à autre, il arrêtait ses travaux d’excavation, s’asseyait sur son arrière-train et regardait à gauche, à droite. Il voulait être seul et aurait retardé ses fouilles si les maîtres ou Gertrude, la chatte dominatrice de la maison, avaient été là. Mais la chatte était chez le vété et les autres étaient tous au chalet, sauf Caleb, l’aîné boutonneux qui détestait aller au chalet et avait proposé de s’occuper du chien. Dès que les parents et les deux sœurs furent partis, Caleb avait enfourché son vélo pour aller rejoindre les copains. Il s’adressa au chien.  « Toi, tu restes là et tu fais pas le con. » Le chien avait la voie libre pour terminer sa curieuse tâche. Il jeta un autre coup d’œil aux alentours et reprit son creusement. Il avait grandi dans cette maison, qui avait été maintes fois rénovée. Le terrain n’y avait pas échappé, sauf le coin derrière le chêne, qui n’avait jamais été réaménagé. C’était le coin préféré du chien quand il était chiot, avant qu’il ne se mette à préférer le tapis moelleux du salon. Le labrador frétilla un peu de la queue. Il sentait les vieux souvenirs cristallisés dans l’humus qui reprenaient vie. Chaque coup de patte et de museau lui ramenait les senteurs de ses premiers mois. J’ignore si un chien peut pleurer. Si cela se pouvait, ce labrador aurait été en larmes au rappel des tendres mémoires qui surgissaient soudainement du sol. Ce ne fut pourtant qu’une vie de chiot bien ordinaire. Batifoler dans l’herbe, aboyer après la neige, cacher les chaussettes, ronger les marches d’escalier. Il cessa de creuser et s’affala de tout son long, museau dans le trou, pour inspirer un dernier effluve et expirer un dernier souffle. C’est dans cette position que Caleb le retrouva à la fin de l’après-midi.


Les saucisses

C’était une petite chorale sympathique, dirigée par Hernie Guts, un Écossais francophile qui avait monté de bric et de broc cette chorale, dans notre quartier paupérisé par la fermeture d’un gigantesque entrepôt d’Amazon. Il y avait quelques petites vieilles, un quinqua qui se donnait un look à la Elvis, un motard, une plombière, et d’autres. Une jolie bande. Mon chum René chantait aussi et je m’étais porté volontaire pour organiser le petit buffet d’après-concert. Gratuit pour les choristes, payant pour les membres du public.

J’avais disposé avec minutie les craquelins, l’humus, les pâtés – le végé et le pas végé, les fromages, et tout le reste, sans oublier les saucisses cocktail au sirop d’érable dont je raffolais, même si René ne cessait de me dire que c’était de la pure cochonnerie, dans les deux sens du terme. Mes préparatifs allaient bon train. La chorale a entamé What a Wonderful World, à la demande expresse de Béatrice, l’aînée de la chorale, qui venait de perdre un petit-fils et voulait échapper au pathos dans lequel s’était drapé sa famille. J’avais presque terminé, quand Hernie s’est tourné vers moi, le visage convulsé de douleur. D’un signe erratique de la main, il m’a supplié de prendre la relève et il s’est dirigé dare-dare vers les toilettes. Il faut dire que j’étais aussi l’assistant-directeur de la chorale. Personne ne comprenait ce qui se passait. Tous ont continué sans broncher et j’ai pu mener la troupe jusqu’aux dernières paroles de la chanson. Yes, I think to myself. What a wonderful world. Ooh, yes.

Après deux autres chansons, j’ai annoncé qu’on prenait une brève pause pour permettre à Hernie de revenir. Après tout, c’était lui la star de la chorale. Il avait déjà chanté, dans un rôle secondaire, à la Scala.

Je me suis rendu aux toilettes pour voir ce qui s’y passait. Affalé par terre, la chemise ouverte, Hernie gémissait. Il tenait ses tripes dans ses mains. Mes études ratées de médecine m’ont été utiles, car j’ai aussitôt compris ce qui se passait. Une immense déchirure de la paroi abdominale avait permis aux viscères de sortir du péritoine et de se répandre comme un plat de … saucisses.

Les ambulanciers sont rapidement arrivés et Hernie a été opéré le soir même, avec succès. Le chirurgien n’avait jamais vu rien de tel. « En plus, quand j’ai vu son nom sur sa fiche, je n’en revenais pas! » Mon intervention avait été critique. Si on avait attendu deux heures de plus, Hernie serait mort d’ischémie et de nécrose irréversible subséquentes à une … hernie inguinale. Depuis, je suis incapable de voir des saucisses ou même d’entendre le mot hot-dog sans avoir un haut-le-cœur, parfois jusqu’à en vomir mes propres tripes.


Une promesse non tenue

– Tu viendras me voir, hein?

– Bien sûr Jules, chaque fois que je passerai dans le coin.

Dix années séparaient les deux frères. Jules venait d’être placé en foyer. Quadraplégique avec grave traumatisme crânien à la suite d’un accident de moto, il avait été pris en charge par les parents. La Covid passa par là et emporta à une semaine d’intervalle les deux septuagénaires, de santé déjà fragile. On proposa à Jules un transfert à Aylmer dans un centre spécialisé. Il préférait rester chez un oncle dans son patelin.

– Tu me le promets?

 Paul prit les deux mains de Jules.

– Je te le jure. Je fais souvent la route Gatineau-Montréal par la 50. Un petit détour par Chénéville, ça sera rien pour moi.

Jules ignorait que Paul, le grand frère qu’il idéalisait, venait de rencontrer Pâquerette dans un Tim Horton de Laval. Paul avait été séduit par sa désinvolture et sa sensualité. Après quelques sorties et nuits chaudes, elle lui avoua qu’elle était danseuse nue au chic Mambo Travesio, à Longueuil. Elle s’attendait à un rejet, comme cela arrivait souvent avec les types qui l’intéressaient, des intellectuels surtout. C’était tellement hors de son milieu. Au contraire, Paul fut titillé par la chose et devint un client régulier du Mambo. Il s’y lia d’amitié avec Ernesto, un motard. Ernesto était un fin parleur. Il était cultivé. La philo l’intéressait, la cosmologie aussi. Paul avait étudié en astrophysique avant de bifurquer vers la philosophie. La philo ne payait pas. Il devint donc chauffeur pour Postes Canada. Pendant que Pâquerette s’effeuillait sur la scène et faisait bander quelques petits vieux aux yeux exorbités, Paul et Ernesto discutaient de relativité générale, de trous noirs, de trous blancs, de lignes blanches, de coke.

– Viens, on va dans la back room. J’ai du stock comme t’en as jamais sniffé.

– Il y a longtemps que j’ai sniffé.

– Ben là, l’ami.

 Paul y prit goût, la relation avec Pâquerette devenait sérieuse. Un soir, Ernesto se pencha vers lui.

– J’ai besoin de ton aide, mon ami Heidegger. Viens, on va en arrière.

La deal fut conclue au-dessus d’une belle ligne. Une fois par semaine, Paul devait transporter deux ou trois kilos soigneusement dissimulés parmi les colis de la Poste. La coke et Pâquerette étaient sa nouvelle vie. Il oublia Jules. Il fut arrêté quelques mois plus tard. On l’avait dénoncé. Ernesto peut-être, qui commençait à avoir le béguin pour Pâquerette. Il ne le sut jamais. À sa sortie, il apprit la mort de son frère. Il se rendit au Mambo Travesio. Le bar avait été incendié et il ne parvint pas à retrouver Pâquerette. Il n’avait jamais revu Jules.


Un drôle de moineau

– Il est smart mon Gaston, tu trouves pas?

– Peut-être, mais il est bavard comme pas deux. Comment tu fais pour supporter ces cris rauques?

Jacques a haussé les épaules et a souri. « On s’habitue, c’est tout. » Ch’est tout, ch’est tout, a répété aussitôt Gaston, le cacatoès. Il chuintait. Jacques lui avait appris un nombre impressionnant de mots, près de deux cents. Il semblait associer certains mots à d’autres. Lorsque la sonnette se faisait entendre en début de soirée, Gaston se mettait à hurler « porte, pitja… porte, pitja». Il ne manquait jamais la livraison de la pizza, surtout qu’il avait droit à une pointe. Quand Jacques était sous la douche et que le téléphone sonnait. Gaston l’accueillait au sortir de la douche en caquetant « douche, téléphone… douche, téléphone! ». Jacques avait déjà été marié et il avait acquis Gaston par la suite en guise de prix de consolation. L’entente avait été rapide et réciproque. Il avait trouvé son partenaire de vie. Ces derniers temps, Jacques avait souvent des pertes cognitives. Il était pourtant réputé pour l’infaillibilité de sa mémoire. La perspective de la démence l’effrayait. Je le visitais souvent. Il avait besoin d’être rassuré.

– Tu sais, je lui ai appris mon numéro de compte. Juste au cas …

– Il l’a retenu?

– Oui. Gaston, c’est quoi le numéro de mon compte?

L’animal a débité les dix lettres et chiffres du numéro. J’étais impressionné. Deux semaines plus tard, un AVC terrassait Jacques et l’impensable s’est produit : il est devenu amnésique. Sa sœur m’a demandé de m’occuper de ses affaires, pas très brillantes. Il devait de l’argent un peu partout. Ça pressait. Le fisc, l’hypothèque, des types louches. Elle n’avait pas ses accès bancaires. J’ai fouillé dans l’appartement, sur son ordinateur. Rien. Même pas un relevé. Jacques s’était trop fié à sa mémoire. Pendant mes recherches, Gaston est demeuré silencieux. L’absence de Jacques lui avait cloué le bec.

– Gaston, c’est quoi le numéro du compte?

Aucune réponse. Après plusieurs tentatives vaines, j’ai eu une idée. J’ai appelé la pizzeria voisine.

– Allô, oui, c’est pour une pizza moyenne avec bacon.

Du coup, Gaston s’est agité et a clamé pitja, pitja! Quarante minutes plus tard, la sonnette a retenti. Porte, pitja … porte, pitja. Boîte ouverte, je me suis servi. Ses grands yeux étaient fixés sur ma pointe de pizza. aucun de mes gestes de lui échappait.

– Tu en auras si tu me dis le numéro du compte.

Gaston a émis un râlement profond. Il a longuement hoché la tête de gauche à droite, déchiré par une demande impossible.

– Checret, checret. Motuche et bouche couchue.


Synchronicité

Le voyant s’est allumé. Panne d’essence annoncée. Comme j’avais deux cents kilomètres de route devant moi, j’ai fait le plein à la première station d’essence venue. C’était un gros dépanneur. Il y avait une bonne file à la caisse, la foule habituelle d’un vendredi soir. Certains attendaient de payer un plein d’essence ou de la bière et des chips, d’autres venaient prendre leur ration de billets de loto, le gros lot annoncé frisant les cinquante millions. J’ai vu la caissière. Je n’aime pas m’attarder sur le physique des personnes, chacun faisant son possible avec ce que la nature lui donne. Une autre loterie celle-là, celle du code génétique, qui produit au petit bonheur la chance des athlètes, des artistes, des scientifiques ou des financiers de haut vol, tous les autres devant se contenter du sort qui leur échoit. L’ADN façonne le contenant, ce ziploc fait de chair et d’os. Mais qu’en est-il du contenu? Cette caissière était particulièrement moche. Des yeux très espacés, une chevelure clairsemée, un sein plus haut que l’autre, des boutons d’acné, un mince filet de voix, un chandail des Nordiques. Dieu ou la génétique devaient être fatigués la nuit de sa conception. Pourtant, malgré toutes ses vicissitudes physiques, elle parlait calmement, avec gentillesse. Elle était bien au-delà des ratés génétiques qu’avait été le bricolage de son corps. Honteux, j’ai cessé de l’observer, me sentant pire qu’un voyeur caché derrière les arbres sur une plage de nudistes. Je me trouvais cheap. J’avais toujours éludé le concept d’âme, une notion à mon avis vaseuse servant à englober les paramètres inconnus du cerveau. Là, soudainement, entre une allée de junk food et une autre de produits automobiles, je n’étais plus certain. Elle a probablement plus de profondeur d’âme que moi, ai-je pensé. Mon tour est arrivé, j’ai payé, je lui ai souri, elle a répondu à mon sourire avec un regard perçant. Avait-elle lu mes pensées? De retour dans l’auto, j’ai démarré et j’ai allumé la radio. D’une voix suave, la présentatrice a annoncé le programme de la soirée. « Ce soir, en compagnie de Chopin et de Schubert, nous allons nous interroger sur l’âme et la beauté intérieure. »


L’air

Des pas derrière moi. C’est la cadence lente de Léa. Elle pose sa main sur mon épaule.

– Ça va?

Je fais oui de la tête. Les yeux fermés, je prends une grande respiration. La douceur de l’air me fait mal. J’expire longuement. Elle enserre mes épaules. Je l’aime.

– Tu devrais te reposer. Nous avons une longue route à faire demain.

– J’arrive.

Je ne parviens pas à m’extirper de la vue qui s’offre à moi, une vue que je connais pourtant si bien. La rue bordée par la piste où vélos et joggeurs circulent en évitant les trous, le parc où il a fallu abattre les frênes infestés, la rivière lente. Il y a ce soir une légèreté intenable dans l’air, comme si les molécules d’azote et d’oxygène vibraient à des fréquences produites par une mécanique autre que la quantique. Les mouettes planent un temps fou au-dessus de l’eau, elles battent peu des ailes. Malgré sa légèreté, l’air a une portance extraordinaire. Il soutient non seulement le voilage des oiseaux sur de longs trajets, mais aussi le fragile échafaudage de mon cœur. Il y a un murmure de bonté dans l’air.

Dans deux jours, on enterrera mon père. Nous nous sommes revus il y a une semaine, dans son bungalow délabré de Val-d’Or. Il était à l’agonie. Longtemps, l’air a été vicié entre nous. Beaucoup de malentendus, de non-dits qui ont pollué l’atmosphère. Nous ne nous sommes pas vus pendant quinze ans. Dans sa chambre, nous n’avons pas parlé. Seuls des petits serrements de ses doigts sur les miens disaient quelque chose. Sur son petit appareil, du Bach jouait en boucle. L’Air sur la corde de sol. J’aurais voulu l’accompagner jusqu’à son dernier souffle, jusqu’à cette dernière bouffée d’air que j’aurais pu inhaler dans un ultime acte de réconciliation. Je devais revenir d’urgence à Montréal pour le travail.

Léa me tend une tasse de thé et s’assoit sur le banc, à mes côtés. Je la regarde. L’air autour d’elle est un véhicule de beauté.


Une famille

Ils ne passaient pas inaperçus. Les Grignon, une famille de huit. À la plage, ils détonaient. Tous de grande taille, même les plus jeunes, ils se déplaçaient en groupe, que ce soit pour aller aux toilettes, commander des smoothies au bar ou plonger timidement un orteil ou deux dans l’eau pourtant chaude. Outre leur grande taille, ils avaient tous un long cou, des bras courts, de longues jambes. Il y avait toujours l’un d’entre eux en train de regarder au loin, bougeant la tête par petits gestes saccadés. Ils ressemblaient à des suricates, morphologiquement et collectivement. La mère était la plus affairée des huit. Ses petits yeux plissés scrutaient avec méfiance quiconque s’approchait trop des plus petits, dans les 3 à 5 ans. Les plus vieux sortaient à peine de l’adolescence. À la différence des autres de leur âge qui ne demandaient qu’à s’éloigner au plus vite de papa et maman, ils restaient agglutinés au groupe. Le père, ventripotent, lissait avec soin sa fine moustache comme s’il l’avait reçu en héritage de Dali lui-même. Ils étaient arrivés à la plage dans une Toyota Sienna rafistolée. Dans notre petite ville du bord de mer, tout le monde se connaissait. Nul ne savait où cette famille habitait, comment les parents gagnaient leur vie. Sur la plage, ils choisissaient toujours le point le plus haut. Ils se relayaient pour faire le guet. Personne ne s’approchaient d’eux. J’entendais les commentaires des autres vacanciers. On les trouvaient bizarres. Je les ai vus souvent cet été-là, mon premier été de travail comme sauveteur pendant mes études. En quatre ans, c’est le seul été où ils sont venus. Du haut de ma chaise de sauveteur, j’avais eu tout le loisir de les observer. Je me suis souvent interrogé à leur sujet. Comment une famille d’humains pouvait-elle ressembler autant à un groupe de suricates? La nature a le don de réserver des surprises. Prenez mon cousin Tobias, qui n’a pas presque pas de mâchoire. Avec ses yeux globuleux et son nez camus, il a le profil d’une tortue de mer.


Les mochis

Je déteste les mochis. Si, selon wiki, le mochi est considéré par les Japonais comme le réceptacle de l’esprit des divinités, il sont pour moi le symbole même de l’abomination culinaire. J’avais rencontré Corinthe dans un cours de cuisine. L’habituel alimentaire nord-américain, entendons-par là le gras, le riche et le salé, me satisfaisait. J’avais néanmoins un faible pour certains plats orientaux. Voulant apprendre comment préparer un pad thaï ou un mapo doufu décent, je m’étais inscrit à un cours. Corinthe était l’instructrice. À peine trente ans, elle avait bourlingué dans tous les recoins de notre boule pour bouffer des trucs hors du commun. Des œufs de cent ans, de la cervelle de singe, du haggis, des yeux de mouton. Elle avait vu en boucle tous les défis alimentaires de Fear Factor. Elle s’était mise au bouddhisme zen et du coup elle avait opté pour la cuisine macrobiotique. Nous nous sommes plus, et nous avons emménagé ensemble. Elle m’a initié à de nouveaux ingrédients : miso, seitan, konjak et un tas d’algues différentes. Elle lisait et relisait les ouvrages d’Oshawa. La macrobiotique, j’appelais ça la cuisine brune en raison de tout le tamari dont je recouvrais ces affaires-là. Puis les mochis sont arrivés. Corinthe avait quelque chose avec les mochis. Ou plutôt elle ne l’avait pas. Excellente cuisinière en tout, les mochis lui échappaient. Elle n’y parvenait tout juste pas. J’étais son cobaye. Son premier essai m’a coûté une incisive. Dès la première croquée, le dent s’est coincée dans l’amas de riz. C’était tellement gluant que j’ai eu de la peine à sortir ce tas collant et épais de ma bouche. Deux semaines plus tard, elle m’a annoncé un changement dans sa recette. « Le riz est plus frais. » Frais ou pas frais, j’étais dubitatif. J’ai croqué avec précaution dans la bouchée, y insérant avec soin chaque dent. J’ai mâchonné et mâchonné, puis j’ai tenté d’avaler. Là, ça a bloqué et pas à peu près. L’air ne rentrait plus. J’étouffais. Heureusement, son frère était là. Un grand gaillard, ambulancier de surcroît. Sans hésiter, il m’a saisi à bras corps par derrière, m’a soulevé et a appuyé tellement fort sur mon thorax que j’ai eu les côtes endolories pendant des semaines. Au moins, j’avais expulsé le morceau, un motton bien visqueux. Pendant un an, il ne fut plus question de mochi.

Un nouveau restaurant japonais venait d’ouvrir dans un endroit bucolique donnant sur la rivière. Corinthe était excitée à l’idée d’y fêter notre deuxième anniversaire. « Je connais le chef. » La bouffe était excellente. Le chef nous a amené un dessert. « Préparé expressément pour toi et ton ami, ma chère ». Des mochis! Même si c’était des hishis mochis bien jolis, c’était quand même des mochis. Corinthe a pris une bouchée et ses yeux se sont agrandis d’extase. « Hiro, c’est génial. » Hiro m’a regardé, attendant que je plonge ma fourchette dans sa création. J’ai coupé un petit morceau et j’ai vite croqué dedans pour passer à autre chose. Schlack! Une deuxième incisive est tombée au combat. J’ai foudroyé Hiro du regard. Corinthe était morte de rire. Elle a minaudé. « OK, plus de mochi, mon beau. Un hamburger demain midi? »


Témoignage

Les relations entre les différents membres d’une famille, surtout si elle est nombreuse, ne sont ni symétriques ni interchangeables.

Entre Marthe et moi, son fils aîné, notre relation en a été une, je dois bien l’avouer,  d’incompréhension mutuelle. Je ne l’ai pas comprise, sauf bien tard, en fait trop tard pour que nous ayons pu avoir cet échange qui me manquera toujours. J’ai souvent envié mes frères et sœurs d’avoir eu avec Marthe cette proximité que je n’ai pas connue.

Ceci n’enlève rien à la personne qu’elle a été. Ouverte, avenante, accueillante, intéressée par la musique et par l’écrit. L’écrit, oui justement, qui a été un legs pour ses trois fils aînés – deux traducteurs et un poète jamais publié, mais jamais oublié.

Lorsque je t’ai vue dans ton dernier lit, enfin débarrassée de tes chaînes de chair, je t’ai dit au profond de mon cœur au revoir ma mère. Un jour, dans quelque galaxie lointaine, nous irons prendre une longue marche sous les arbres du temps et tu me diras qui tu es.

Depuis ton décès, j’ai réfléchi au rôle que tu as assumé corps et âme, celui de mère. C’était ta vocation. Aujourd’hui, on dirait ta mission. Les femmes, les mères notamment, sont les passeuses du temps. Comme l’écrit Christian Bobin, « Les mères par leurs soins élémentaires fleurissent les abîmes. S’il y a encore des lions, des étoiles et des saints c’est parce qu’une femme épuisée pose un plat sur la table à midi. »

Je t’embrasse, maman.

Les clés

Parfois, la clé d’une lignée est tout simplement la clé d’entrée.

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        Elle inséra la clé dans la poignée, tourna les deux en même temps et poussa lentement la porte. Elle fut accueillie dans le vestibule par un pressentiment de temps retenu, puis avança de quelques pas jusqu’au salon. Elle tendit les sens. Où était son père ? Nulle part et cependant, il était dans chacune des pièces de la maison. C’est là qu’elle le retrouverait.

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Le mascaret

La rivière rouge à l’assaut d’un cœur tourmenté.

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        Viviane est assise à un café à deux pas de l’université. C’est la mi-juin. Tournant lentement la cuiller dans une tasse de thé tiède, elle observe. La rue étend de part et d’autre de la terrasse son long fleuve d’asphalte où fourmille une circulation dense dans un grondement sourd et diffus. Les passants ne sont pas pressés. Elle, oui. Il y a toujours en elle une fébrilité qui lui fait prendre des décisions subites. Comme maintenant. Un désir imparable d’aller au Nouveau-Brunswick, de revoir la maison blanche sur cette colline qui surplombe le Petitcodiac. Sa tante n’y vit plus et la maison, en vente, ne trouve pas preneur. Elle n’a pas revu la tante depuis longtemps. Huit ans, en fait. Un lien du sang étiolé. Un autre. Elle dénombre rapidement ses relations. Le résultat est maigre.

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Les crânes

Bonnie and Clyde en balade dans le blizzard.

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        L’homme était perdu, désemparé. Il ne ressentait plus ses membres, sa respiration était difficile. Ses pensées tissaient au fond du cerveau une toile grise et diffuse, striée par moments d’éclairs de lucidité, d’éclats d’une vive clarté. Mais ils étaient aussitôt étouffés par l’épaisse obscurité intérieure dans laquelle il s’était depuis longtemps réfugié. La nuit qui l’entourait était celle de la forêt, encore imprégnée, malgré les avancées de la civilisation tout autour, des mystères et murmures enserrés entre les racines des arbres. Il était entré ici en intrus, sans respect. La forêt n’avait eu aucune proie depuis des lustres. L’homme avançait péniblement dans la neige. Il avait oublié sa destination. Sa main droite, extension rigide de son bras ankylosé, était soudée à la poignée de la valise. Le vent lui giflait le visage avec la tendresse d’un cobra.

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Qadesh

Certaines guerres prennent un temps fou à finir.

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        Dans le creux de la nuit, un vent violent tourbillonnait autour de la tente des scribes, à l’écart de celles des chefs de guerre. Le vent semblait s’être concentré autour de cette tente, soulevant d’épais voiles de poussière. Un fantassin qui passa tout près remarqua le curieux phénomène. Il se dit que les dieux devaient être en train de livrer aux scribes un enseignement qui devait être masqué à ceux qui ne pouvaient comprendre.

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Capitaine, ô capitaine

La mer des Sargasses est devenue numérique.

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        Je venais de passer deux heures devant un écran vide, incapable de coder quoi que ce soit. En fait, je séchais depuis plusieurs semaines. J’ai fermé mon portable, l’ai enfoui dans mon sac, pris ma veste et me suis dirigé vers La mer des Sargasses, un bar près de chez moi que j’aimais fréquenter. J’y suis arrivé sur le coup des dix heures, juste avant l’orage. Dès que je suis entré, le ciel s’est mis à déverser le contenu de ses tripes sur la ville.

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Les variations Adèle

Bach a écrit les variations Goldberg, Adèle a écrit les siennes propres.

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        J’étais à Ottawa pour une conférence sur les énergies vertes. J’arrivais de l’aéroport quand je l’ai vue au coin de Carling et Parkdale. C’était elle, immanquablement elle, Adèle. Vêtements dépareillés et pas très adaptés à la tempête de neige annoncée – manteau jaune boutonné de travers, pantalon orange dont une patte était enfoncée dans une botte et l’autre dézippé par-dessus l’autre botte, foulard mauve à moitié enroulé autour du cou –, chevelure ocre en grosses tresses désordonnées comme le cordage d’un trois-mâts à la dérive. Et toujours ce visage avancé de quelques centimètres devant l’axe du corps, comme si elle voulait percer le voile ténu du présent, comme si elle voulait prendre une longueur d’avance sur le passage du temps.

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Du calibre minimal des bananes en Belgique

On est toujours le migrant de quelqu’un.

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        – Donc, ce sera un cappuccino pas trop mousseux, un thé chai et un panini italien. Ce ne sera pas long.

        Anne travaille dans un café pour payer ses études. C’est un lundi soir de mai, pluvieux et froid. Elle regarde la table où Frankie a l’habitude de s’asseoir, mais Frankie ne vient plus depuis trois semaines. Elle s’est prise d’affection pour ce type dans la cinquantaine qui, chaque fin d’après-midi depuis près d’un an, du lundi au vendredi, vient prendre un café et faire des mots croisés, arrivant toujours à la même heure, dix-sept heures trente, repartant chaque fois à dix-huit heures vingt-huit, comme si ses heures n’avaient que cinquante-huit minutes en elles. Grand, mince, chauve hormis une légère couronne de cheveux épars, les lunettes toujours en équilibre précaire sur le bout du nez … Anne le voit bien. Une plaie ambulante.

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