C’était ça ou mourir

J’ai eu le bonheur de lire C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien quelques jours avant que n’éclate la manœuvre contre le roman. L’exemplaire de la bibliothèque publique d’Ottawa s’est trouvé chez moi l’espace d’une semaine, au cours de laquelle j’ai reçu le numéro 1870 du Courier international qui consacrait une page et demie à ce roman qui m’était inconnu, « l’un des événements de cette rentrée littéraire ». En appel, une citation tirée du média québécois Le Verbe : « L’écriture « épouse à la perfection les émotions contradictoires que suscite le déplacement forcé ». Le Monde des livres de cette même semaine lui consacre une demi-page élogieuse qui conclut ainsi :

« Les survivants doivent porter les récits des disparus », pense Jonas Dorléon [le héros du roman], au cœur de la jungle infernale du Darien, au Panama, qui absorbe nombre de ses compagnons. Sa voix chante une polyphonie de trajectoires. Qu’ils traversent une eau inquiétante sur un radeau au Brésil ou des lieux de transit ultratechnologiques aux Etats-Unis, les exilés avancent d’un pas déterminé et fragile vers l’avenir meilleur, évoquant en cela L’homme qui marche, la sculpture d’Alberto Giacometti (1901-1966). En leur donnant voix, Thélyson Orélien dessine un mouvement aussi ancien que l’humanité. L’exil est une « langue qui mord les pieds », lit Jonas dans son recueil. C’était ça ou mourir la traduit parfaitement.
Gladys Marivat, Tout Haïti dans un petit sac, Le Monde des livres, 18 septembre 2026

Le livre est là, j’en profite et je me laisse emporter par ce récit qui me semble être davantage un témoignage qu’une œuvre de fiction, tellement le vécu supposé de l’auteur semble colorer l’univers de son personnage Jonas Dorléon. J’en sors ému d’avoir partagé la volonté de vivre de ce professeur d’histoire et de géographie, clown à ses heures. Je suis soufflé par la force des mots, imagine dans les remerciements à la fin du livre les sources possibles de certains épisodes, et je me dis, il y a une nouvelle plume parmi nous. Je comprends l’engouement des lecteurs et des critiques. C’était ça ou mourir figure sur la liste de nombreux prix littéraires et se voit décerner le prix du roman FNAC 2026.

Gomme à effacer
Correcteur pré-IA

Deux jours plus tard, la manœuvre de sabotage Balance ton Claude est lancée, et le zeppelin littéraire orélien explose. La révélation de plagiats de jeunesse fait vaciller ceux qui doutent et Thélyson Orélien est lynché dans les réseaux sociaux. Écrivaines et écrivains se bousculent pour jurer qu’elles et qu’ils écrivent « blanc plus que blanc », sans jamais recourir à l’IA. Depuis, son nom est devenu synonyme de tricheur pour beaucoup de gens mais pas pour moi.

Un roman n’est pas un témoignage et n’a aucune obligation d’être véridique. Lorsqu’on lit un roman, est-ce qu’on est dans un dialogue avec la personne qui a produit l’œuvre ou avec l’œuvre elle-même?  Que m’importe la vie de l’auteur et ses techniques de composition si l’œuvre me transporte, me fait vivre une nouvelle expérience et m’émeut ? Je comprends que cela importe pour les gens qui se creusent les méninges pour écrire, mais voilà, pour le lecteur que je suis, ça ne change pas grand-chose.

Le 1er d’octobre, j’ai entendu Nathalie Petrowski dire à La Journée (est encore jeune) qu’elle avait demandé à ChatGPT de rédiger une chronique de 800 mots sur Thélyson Orélien dans le style de Nathalie Petrowski et 9 secondes plus tard a-t-elle répété à plusieurs reprises, elle avait une chronique qu’elle n’aurait pas honte de publier, elle qui ne compte plus les nuits blanches qu’elle a passées et les heures qu’elle a suées à écrire ses articles.

Alors que des diplômés universitaires ne savent pas écrire deux lignes sans ChatGPT, demander aux auteurs et autrices en herbe de ne jamais utiliser l’IA pour quoi que ce soit, y compris pour les notes de service, est le seul remède possible selon Bret Stephens dans son billet I’m Begging You: Never Write with A.I. (Je vous en supplie : n’utilisez jamais l’IA pour écrire) parue dans le New York Times du 18 août dernier, soit bien avant l’affaire Orélien. Mais ne savez-vous pas, que pour l’IA, il est minuit, monsieur Stephens ?

À l’ère du soupçon généralisé

« Que nous le voulions ou non, nous sommes entrés dans une ère du soupçon généralisé où rien ne fera jamais plus qu’il soit possible de dire avec certitude qu’un texte a été écrit sans la médiation d’une intelligence artificielle à un moment ou un autre », écrit Benjamin Hoffman dans Le Monde du 2 octobre qui consacre sa page Idées à l’affaire Thélyson Orélien. Quatre points de vue et surtout un constat du cap qui vient d’être franchi dans la relation auteur-lecteur alors que l’écriture machine est égale et sera bientôt supérieure à l’écriture humaine. Comment expliquer autrement le fait que le roman ait été présélectionné pour le Goncourt ?

Pour son analyse historique de la notion juridique d’auteur original, William Marx remonte à La Princesse de Clèves de Mme de La Fayette qui « fut en partie le produit de conversations de salon ». Les peintres Rubens et Rembrandt « vendaient sous leur nom des œuvres produites par leurs ateliers ». Pour ce critique et historien de la littérature, « Le succès du livre d’Orélien était dû à l’alliance difficile d’une expérience et d’une écriture. Si l’on enlève celle-ci, que devient celle-là ? » L’avenir risque d’en être un où des machines créeront des œuvres littéraires qui seront lues par des machines. « La littérature – au sens restreint du terme, celle qui demande efforts et lenteur – ne disparaîtra pas pour autant, mais risque de redevenir ce qu’elle fut il y a longtemps : une activité de niche, réservée à un petit nombre. »

Nous assistons à une évolution de notre rapport à l’écriture, un changement de paradigme comparable à ce qui s’est produit en peinture lors de l’invention de la photographie au milieu du XIXe siècle. Cela fait un bon moment que dans les autres arts, on distingue le créateur de son œuvre. En littérature, ça se faisait surtout en ayant recours à des prête-plumes. Pensons aux « autobiographies » à deux mains. Croire qu’une IA peut pondre un roman digne du Goncourt comme C’était ça ou mourir sans génie humain, c’est ne rien savoir du travail de création d’un roman, et surtout, c’est croire la propagande actuelle en faveur de l’IA, la tour de Babel technologique du XXIe siècle.

Pour moi, un roman est un plaisir intellectuel que je ressens dans mon corps au moment où je le lis. Apprendre comment la toile d’une œuvre a été tissée n’enlève rien à ce que je ressens pendant la lecture de l’œuvre. Les secrets de fabrication m’intéressent, bien sûr, mais ils ont surtout pour effet de dissiper le pouvoir envoûtant d’une création.

Tout le monde n’est pas de cet avis. Dans sa contribution à la page Idées du Monde, le professeur agrégé de lettres et écrivain Thomas B. Reverdy appelle à l’ajout d’un label clair. « L’IA sait agencer les mots, composer des phrases, utiliser des figures de style. Elle peut même réussir à m’émouvoir. Mais si j’apprends que c’est une machine qui m’a ému, cette émotion ne m’intéresse plus… Lorsque nous lisons un livre, nous rencontrons son écrivain. Ce qui nous touche par-delà les siècles, ce n’est pas le sens des propositions, ce n’est pas leur logique ou leur vérité vérifiable, mais le dialogue qui s’instaure entre l’auteur et nous, entre sa raison et la nôtre, son écriture et notre langue, entre imaginaires, nos sensibilités. »

Pourtant, lorsqu’une œuvre littéraire comme C’était ça ou mourir émeut son lectorat, suscite l’enthousiasme du public, gagne des prix, reçoit des critiques élogieuses et continue de bien se vendre malgré la campagne de dénigrement de son auteur, peut-on vraiment dire à priori qu’il n’y a pas eu de dialogue avec l’auteur parce qu’il aurait eu recours à l’IA ?

Dans sa contribution particulièrement éclairante aux pages du Monde, Noëlle Michel se demande si les humains écrivent de plus en plus comme des IA. Elle accorde à Thélyson Orélien le bénéficie du doute, ce qui l’amène à constater que « nous créons et domestiquons l’IA, mais elle commence peut-être à nous domestiquer de retour ». Pour cette écrivaine et traductrice, « confier la création à une IA n’a pas plus de sens que de demander à une machine pour danser à notre place ». S’il est impossible de savoir si une œuvre a été produite par une IA ou un humain, il y a lieu de se demander ce que nous admirons dans une œuvre, « les mots qui nous bouleversent, ou le geste humain qui les a fait advenir ».

Pour faire court, lorsqu’on utilise Antidote ou Claude ou toute autre aide informatique pour parfaire une rédaction, pour la corriger, la fignoler ou même l’ébaucher, un auteur utilise une forme de probabilité statistique que l’industrie IA affirme être une « intelligence » artificielle. Or, tous ces outils, du plus simple qui sait accorder les verbes la plupart du temps au plus complexe qui peut créer de toutes pièces du cinéma, de la musique, de la littérature et des images à volonté, tous sont à différents degrés de complexité une même réalité informatique. Pour un écrivain, c’est l’équivalent de cheminer à bord d’une 2 chevaux ou de la navette spatiale, mais dans les deux cas, il ne se déplace plus sans aide. Il n’est plus en train de pondre un roman seul dans son coin avec sa plume.

J’aime bien la résistance d’arrière-garde des voix qui s’élèvent pour proclamer leur pureté 100 % sans IA. Il faut défendre la création humaine à un moment où l’emprise du virtuel et des machines semble inexpugnable et que l’informatisation de notre espèce se poursuit. Après avoir accaparé la gestion des entreprises et les outils de travail intellectuel, le quotidien des gens succombe aux applications IA. Ce qui m’étonne dans l’affaire Thélyson Orélien, c’est l’empressement avec lequel on a cru le résultat de Pangram, alors que C’était ça ou mourir était encensé par des dizaines de milliers des lecteurs humains. Nous sommes tellement obnubilés par la pensée informatique que nous acceptons l’avis d’une machine dont on ne comprend pas le fonctionnement, mais qui serait aux dires de ses apôtres supérieur à l’intelligence humaine.

Imaginons une autre fin à cette histoire. Soyons réaliste et arrêtons de penser que l’IA est magique, qu’on va arrêter l’informatisation de nos vies, qu’on va empêcher les entreprises d’utiliser des robots pour faire nos jobs. Dans le temps de le dire, les outils informatiques seront aussi essentiels à notre quotidien que l’eau courante et l’électricité. L’IA sera de toutes les sauces et partout dans les arts créatifs. Peu de contenu de consommation culturelle sera produit sans IA. C’était ça ou mourir sera reconnu comme œuvre fondatrice d’une école de littérature postIA dont fait partie tout roman publié depuis 2022, car c’est le premier roman à avoir gagné et gardé l’estime du public et à avoir bluffé les critiques et les prix littéraires et à avoir fracassé le mur d’opprobre anti-IA.

Peu importe la controverse, ce roman est une maudite bonne histoire bien racontée qui ouvre les yeux sur la réalité des migrants. Lisez-le.


Rappel dystopique : Pour attester de leur non-utilisation d’IA dans la création de leurs œuvres, les personnes qui désirent en faire état sont priées de déposer au Bureau d’attestation 100 % SANS IA leurs enregistrements vidéo non créés par IA de leurs sessions de composition, seule preuve indéniable.

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