Mon voisin voit loin
J’ai un drôle de voisin qui ne veut pas être connu bien qu’il mérite de l’être. On s’en allait au village dans son pickup et il me racontait ce qui l’occupait de ce temps-là. Lisa Leblanc chantait Pourquoi faire aujourd’hui ce que tu pourrais faire demain à la radio. C’est drôle comment on pense tout le temps qu’on va être encore en vie demain et qu’on va avoir le temps de faire ce qu’on a à faire.
Mon voisin a décidé de se bâtir une cabane à sucre. Il a une belle forêt sur sa propriété et il compte entailler quelques centaines d’érables. « Si tout va bien, qu’il me dit, ça va sentir bon le printemps prochain quand le vent va souffler de ton bord. » Moi qui passe une bonne partie de mon temps au XVIIe où logent Champlain et les jésuites des Relations, dans un pays que j’imagine comme dans le film Black Robe du réalisateur australien Bruce Beresford, je comprends qu’il s’apprête à construire sa cabane comme on faisait dans ce temps-là.
Jusqu’à l’an dernier, on voyait sa propriété s’approcher quand on arrivait le soir grâce à un immense pin séculaire qui perçait l’horizon. Affaibli par le verglas au fil des années, perdant une branche à l’occasion de grand vent, il menaçait de s’abattre sur la maison qui venait d’être rénovée. Un jour, une équipe était venue avec une grue et le lendemain l’arbre n’était plus. Aujourd’hui, ce pin rouge est devenu des planches et des poutres 8×8, 6×6 et 4×4 de 10, 16 et 22 pieds. Comme il a le bois, mon voisin va bâtir sa cabane à sucre à l’ancienne, en faisant des assemblages à tenon et mortaise. « Ça fait 7000 ans que les Chinois bâtissent avec des mortaises, » m’assure-t-il comme s’il avait besoin de me convaincre de leur solidité..

Un assemblage par tenon et mortaise est une façon très solide de joindre deux objets. On insère le tenon, l’extrémité profilée d’un objet, en l’occurence une poutre, dans la mortaise, une cavité percée dans l’autre poutre. Puis, on introduit une cheville qui traverse de bord en bord le tenon et la mortaise pour fixer l’assemblage et empêcher la sortie du tenon.

Mon voisin est un homme qui a passé sa vie à travailler avec ses mains et sa tête. Il est à la retraite depuis un bon bout de temps, mais comme il est tout jeune et qu’il est du genre à ne pas perdre son temps, il n’est jamais à court de défis, que d’aucuns trouvent ambitieux sans douter toutefois de sa capacité de réaliser ce qu’il entreprend. C’est du moins ce que j’ai pu observer depuis que je le connais.
En ce moment, c’est sa petite mortaiseuse qui le captive. C’est une machine pour faire des entailles dans le bois. Elle ressemble à une petite scie à chaîne qui glisse sur un rail monté sur une siège que l’on fixe sur la bille à entailler. Les plus grandes mortaises, me dit-il, ont 5 po de profond, 8 po de long et 2 po de large dans des 8×8, et il doit en faire dans les pannes sablières courantes et faitières, les arbalétriers, les contrefiches, les poinçons, les entraits, l’échantignole et les chevrons de la cabane. Il s’arrange pour faire les tenons un peu plus épais et les mortaises un peu plus étroites que nécessaire, conscient qu’il devra ajuster chaque assemblage au ciseau. « Mais de toute façon, faut toujours que tu ajustes chaque assemblage quand tu fais tes mortaises à mitaine, » m’explique-t-il.



« Ça va être comme assembler un gros Lego. » Il a pris le tour de la mortaiseuse, me dit-il. « …le travail va aller plus vite. Tout va très bien, madame la marquise. Pourquoi faire simple quand tu peux faire compliqué ? » dit-il en éteignant la radio. « Qu’est-ce que tu t’en viens chercher ? » me demande-t-il en ouvrant sa portière. « Une goupille, mais je pense que tu viens de me donner une idée pour le PP, » que je lui réponds.

« J’espère que ça sera pas une affaire de Pépé… le Piou », qu’il me lance en entrant dans la Coop.
À suivre…
