Blâme unanime ou les joies du travail

Nouvelle extraite du recueil Une année julienne suivi de Perséphone

ISBN 978-2-9821444-0-8 (PDF)

Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2023

Mon recueil Une année julienne suivi de Perséphone est paru en mai dernier en version numérique (pdf). Il est disponible auprès de l’auteur (moi) sur demande et de BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec) au bout de ce lien. Relisez ce billet du 24 avril dernier pour en savoir plus et savourer quelques extraits (lien).

Le recueil déposé à CopyrightDepot.com et à la SARTEC :

© Henri Lessard, CopyrightDepot.com no 00072068

© Copyright Henri Lessard, manuscrit déposé à la SARTEC le 21 mai 2021, certificat no 34490.

Blâme unanime ou les joies du travail

Note. – JULIANNE, l’une des protagonistes principales du recueil avec JULIEN, est la narratrice de la présente histoire.

Qu’importe ce que vous avez fait, vous auriez dû faire autrement. Faire et malfaire, c’est tout un, sachez-le. (Julianne)

Une partie du revêtement vitré des douze étages avait chu au sol. Ou, plus banalement, des flaques d’eau renvoyaient le bleu du ciel vers le zénith. Il avait plu et tout se liquéfiait. Tout : le monde, le travail, et moi au premier chef. La pelouse suintait près du trottoir ; des remuements de boue, comme une macération, se révélaient entre les lanières du gazon.

Tandis que j’étais dans l’autobus, le directeur du service, M. Legagneur, m’avait courriellé pour m’enjoindre de me présenter à son bureau dès mon arrivée.

Dans l’ascenseur, Anne-Lyse, du service de la compta-bilité, me félicite à propos de ma bonne mine. Ou de mon foulard de soie verte, je ne sais plus. Anne-Lyse a toujours en réserve une parole gentille pour tout le monde, même pour la petite nouvelle que je suis. Je lui demande : « L’ascenseur nous arrache-t-il du sol ou bien nous propulse-t-il vers notre étage ? » Le miroir de la paroi latérale me renvoie son reflet, bouche ouverte, interrogeant le vide.

— M. Lagrange (j’ai peut-être mal entendu) est en réunion, m’apprend l’adjointe administrative, on te fera savoir quand te présenter.

Je retourne à mon poste de travail avec ma bonne mine, mon foulard neuf et mes appréhensions. Le courriel de M. Legonfalon (je n’ai pas la mémoire des noms) ne contenait aucun mot inutile : le strict nécessaire. On est rarement loquace avec une accusée.

Encore moins avec une condamnée.

Mon travail consiste à rédiger de courtes et justes réponses aux questions et réclamations des contribuables. Un répertoire de phrases types est à ma disposition ; il arrive qu’un soupçon de créativité et de doigté soit indispensable. Surtout le doigté : c’est le ministère en personne qui s’exprime par mon clavier, on me l’a assez répété durant ma formation. Rien de passionnant comme boulot, mais il faut justifier son existence sur terre, et il suffit de peu pour être en règle avec la société. Une grande part de mon sens de l’initiative est dévolue au choix du vernis à ongles qui égaye d’une teinte chaque fois imprévue la danse de mes phalangettes sur les touches. Aujourd’hui, j’inaugure une couleur bonbon qui fait grimacer.

Vert fluo, pour tout vous dire.

Des poussières s’ébattent dans un rayon de lumière. C’est le changement de saison ; le soleil n’avait jamais visité la fenêtre de mon cubicule jusqu’à cette matinée. Elles dérivent avec mollesse tandis que d’invisibles remous modifient leur trajectoire ; elles se croisent, sans destina-tion ou finalité commune, apparaissant et disparaissant selon la prise que leurs pirouettes offrent à la lumière. Je me garde bien de les déranger par des mouvements trop brusques.

Le travail sert à ne pas s’ennuyer au boulot. Ou l’inverse. Étrange activité. On ignore par quel bout il faut la prendre.

Je tape mon mot de passe : « Accès refusé ». Après trois vaines tentatives, je comprends qu’il ne sert à rien de m’obstiner.

On m’appelle sur mon portable.

M. Lagardère (sic) me reçoit finalement, non pas en tête-à-tête dans son bureau, mais dans une salle de réunion, en présence de la directrice des ressources humaines – la DRH – et d’un autre personnage sans visage – enfin, sans visage connu. La myopie est endé-mique à cet étage ; M. Legodillot (?) ne me reconnaît jamais ou, du moins, ne me replace toujours qu’avec peine, après un effort du front et des sourcils.

Il consulte le dossier ouvert sur la table :

— Mademoiselle Petit-Lejeune, Julie-Anne Petit-Lejeune, dite Julianne…

Je n’ai pas l’habitude d’entendre établir mon identité sur un mode si minutieux. J’opine : oui, c’est bien moi.

Un citoyen qui n’arrivait pas à remplir un formulaire dans le site Internet du ministère a porté plainte contre moi. M. Lagalicie ou Legalois, bref le directeur, me montre, encerclé en rouge, le passage incriminant de la réponse que j’avais rédigée au contribuable troublé :

… c’est enfantin, il suffit de…

L’homme s’était senti « diminué, rabaissé au niveau d’un enfant à qui il faut tout expliquer ».

Le trio me regarde en silence. À moi de me disculper ou de m’enfoncer.

Le libellé de ma réponse ne recelait aucune malice. Le personnage, l’homme, bref le contribuable, semblait avoir du mal avec l’informatique et il lui fallait un peu d’encouragement. Du moins, j’avais rédigé mes instructions sur la base de ce raisonnement.

Le cerveau est un organe inutile, je le déplore chaque jour. Que comprend-il de la réalité, ce circonvolu enfermé dans sa boîte crânienne, replié telle une paire de chaus-settes roulées au fond d’une bottine ?

À la fin, M. Larigaudie (en attendant que le vrai nom me revienne) s’éclaircit la gorge. C’est la troisième plainte de ce genre à mon dossier en autant de mois au ministère.

Trois plaintes plus le blâme muet imprimé sur la figure de mes juges et jurés. Peut-on inscrire au dossier d’une employée qu’elle s’est attiré un « blâme muet et unanime de la part de ses supérieurs » ?

— Vous savez ce que ça signifie, mademoiselle…

On n’a qu’un dixième de seconde pour prendre la décision, celle qu’imposent les circonstances : laisser éclater sa colère et passer pour une détraquée ou garder son sang-froid en vue de préserver sa dignité. Quoi que l’on fasse, on regrettera son choix : « j’aurais don’ dû leur dire ma façon de penser » ou « j’aurais don’ dû conserver mon calme ». Inutile ; l’un et l’autre, c’est pareil, les dés sont pipés, la honte et les regrets vous poursuivront toute votre vie, tant que vous vous repasserez le film des événements : « J’aurais donc dû… »

Qu’importe ce que vous avez fait, vous auriez dû faire autrement. Faire et malfaire, c’est tout un, sachez-le.

J’ai envie d’éclater de rire – autre option possible.

Au lieu, je sens les larmes gonfler mes paupières et déborder sur mes joues. Je m’effondre, le front sur mes bras croisés, le dos secoué par les sanglots. Mes cheveux se répandent sur la table : je dois ressembler à une méduse convulsive. C’est injuste. Ce n’est pas la perte de cet emploi (quoique…) qui me chavire à ce point, mais l’absurdité de la situation. La Vie, elle, n’a ni mémoire ni remords ; la Vie ne se demande jamais si elle a bien ou mal agi, elle se contente de passer.

Les souvenirs et les conséquences nous appartiennent.

La DRH a contourné la table.

— Voyons, Mademoiselle…

Je sens l’exaspération contenue de celle qui anticipe la portion d’avant-midi que ma crise lui fera perdre. Elle s’appuie sur le bout de trois doigts, sans oser me toucher ou trop s’approcher ; je pourrais l’accuser de je ne sais quoi. Les deux messieurs s’effacent dans la discrétion et l’immobilité. Je me redresse, renifle ; la DRH, finalement secourable, me tend quelques kleenex.

« Voyons, Mademoiselle… »

Jupe grise, talons effilés sonores, chemisier éblouis-sant ; cet uniforme infroissable, cet appareillage lisse com-me une armure avait toujours pour effet de me refroidir.

Je reprends mes esprits. Un zeste de vertige subsiste. Sans doute l’effet de l’altitude : nous sommes au 10e étage. Les larmes m’embrouillent la vue. Je souris piteu-sement en replaçant mes cheveux. La DRH, hésitant à pivoter sur un talon pour enfin regagner sa place, reste plantée à l’angle de la table sur l’extrémité des doigts d’une main comme sur des ergots. Le vernis noir des ongles capte mon attention : le néon du plafond dessine une diagonale sur la courbure de cinq olives luisantes. Je pourrais leur opposer mes dix ongles couleur lime.

À dix contre cinq, je perdrais quand même.

Une gardienne de sécurité m’escorte aux toilettes pour que je me refasse une physionomie ; je la suis tandis qu’elle se dandine par un effort alterné d’une épaule puis de l’autre pour parvenir à soulever ses brodequins. Une crise de larmes vous défigure aussi bien qu’un choc anaphylactique : rougeurs, gonflements et autres méta-morphoses mortifères.

Nous trouvons Anne-Lyse en pleurs devant les lavabos.

Son amoureux l’a laissée pour une autre. Elle vient de l’apprendre par Facebook : la secousse est d’autant plus cruelle. Quelle muflerie ! Anne-Lyse est trop bonne, elle en paye le prix. Ma gardienne patientera : je serre Anne-Lyse dans mes bras. À nous deux, nous aurons versé assez de larmes pour que le ministère conserve le souvenir de cette matinée comme d’un déluge : deux victimes, l’une repêchée et l’autre à la dérive. Je donne mon foulard à ma co-sinistrée. Il ira bien à son teint dès que son visage se décongestionnera. La journée n’aura pas été un désastre intégral pour elle.

Escortée par mon accompagnatrice impassible, je retourne à mon poste de travail récupérer mes effets personnels. Il y en a peu, ils tiendront dans mon sac à dos.

Ma brusque arrivée perturbe la somnambulique errance des grains de poussière auxquels le soleil confère une brève et fugitive réalité. Certaines de ces éphémères poussent le luxe jusqu’à émettre des éclairs blancs ou jaunes. Moi qui croyais que toutes les poussières étaient grises.

Par la baie vitrée de son bureau, je vois M. Lagadoue (ou un sosie homonyme) renversé dans son fauteuil blaguer au téléphone. Le directeur se déride. Les choses vont bien au ministère, dormez en paix, contribuables.

L’ascenseur me ramène au niveau de la pelouse. La gardienne m’abandonne à l’extérieur. Elle se plante devant le portique, bras croisés dans le dos, comme pour m’interdire tout retour sur mes pas.

Non, elle profite simplement du soleil, et pour la première fois, elle se départit de son masque et sourit. Le fond de l’air se réchauffe. Avril fait de son mieux. Je ne ressentirai pas la perte de mon foulard. Les flaques d’eau ont disparu, absorbées par le sol ou éparpillées en molécules dans l’atmosphère par le soleil et le vent.

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