Année julienne – Élusive Mélusine

Nouvelle extraite du recueil UNE ANNÉE JULIENNE AVEC NOËLLE.

La narration est assurée tour à tour par l’un ou l’autre des deux personnages éponymes, JULIEN ou NOËLLE. Voir pour en savoir plus sur ces jeunes protagonistes, lire « PRÉSENTATIONS » ; la nouvelle qui ouvre le recueil et qui lui donne son nom, « UNE ANNÉE JULIENNE », est aussi disponible dans le blogue. Les autres nouvelles mises en ligne sont accessibles par ce LIEN.

© Henri Lessard, CopyrightDepot.com no 00072068

© Copyright Henri Lessard, manuscrit déposé à la SARTEC le 21 mai 2021, certificat no 34490.

Élusive Mélusine

Note. – JULIEN est le narrateur de la présente histoire.

C’était au début du semestre, pendant un exposé sur la mythologie médiévale. Son entrée dans la classe avait échappé à mon attention et voilà qu’elle s’était installée à ma gauche, deux pupitres devant le mien. Elle se faufila entre les étudiants à la fin de la période et elle ne revint pas assister aux cours suivants. Je l’aurais sans doute oubliée si je ne l’avais pas devinée quelques jours plus tard dans une silhouette, de l’autre côté des herbes qui poussent au creux d’une anse de la rivière. Pour un peu, j’aurais juré qu’elle venait de surgir de l’eau. J’étais pressé, et je poursuivis mon chemin sans résoudre la question.

Le lendemain, je l’aperçue près de la fontaine d’une place publique. Puis, je la vis un soir alors qu’elle sortait d’un restaurant de fruits de mer. Le hasard s’amusa bientôt à multiplier les rencontres tout en veillant à ne jamais les répéter ; elle prenait une tisane à la terrasse d’un café, patientait dans l’aquarium en verre d’un abribus ou louvoyait à travers la foule, manquant de me tomber dans les bras pour disparaître aussitôt, glissant vers je ne savais quoi ou qui… Ses yeux vert-de-gris étaient tachetés de paillettes de cuivre. Elle était partout, un endroit à la fois, et jamais deux fois au même.

Cette fille était un cas unique d’ubiquité émiettée. Blonde, début vingtaine, taille moyenne ; jolie, assurément ; intéressante, incontestablement, sans rien d’excentrique, rien d’une qui chercherait à se faire remarquer. J’aimais ses jupes fripées, sa manière à la fois stricte et distraite de n’accorder d’attention à quiconque ou quoi que ce soit autour d’elle. Souvent, je la repérais de loin à la conque bleu marin de son parapluie – les jours d’intempéries semblaient l’attirer dehors. Même au soleil, j’avais l’impression qu’elle sortait tout juste de la douche, cheveux encore humides, et qu’il lui suffirait de secouer la tête pour m’asperger d’une bruine de gouttelettes irisées.

À force de me croiser et de me recroiser, elle devait bien commencer à me connaître et à me reconnaître, en tout cas à m’accorder le rôle d’un quelconque figurant dans le feuilleton de sa vie quotidienne. Mais non, je n’existais pas pour elle. Elle allait toujours seule et semblait n’être appelée par aucune obligation pressante.

Le département des arts de l’université organisa une exposition des travaux du semestre et je la découvris dans des crayonnés rehaussés à l’aquarelle du cours de dessin d’après modèle. Elle en offrait à d’autres beaucoup plus qu’à moi ; je me suis dit que j’avais réussi à bien deviner sa nudité sous ses vêtements. Certaines filles vont nues dans nos têtes ; une démarche, un visage, et tout est révélé, leur essence et l’enveloppe qui la contient. Je m’attardai devant une esquisse avancée où elle figurait debout, visage tourné de profil, nuque libérée de sa chevelure soulevée d’une main. Un peintre pompier du XIXe siècle aurait ajouté une coquille sous ses pieds et titré : Naissance de Vénus. (La beauté est un gaspillage. Toujours présente, et pourquoi ? Pour rien la plupart du temps. Si la nature était conséquente, les femmes ne connaîtraient que les caresses continuelles réclamées par leur beauté perpétuelle. Cette fille ne cessait pas d’être belle même en dormant, même dans le noir, même à l’écart de tous, non ? Gaspillage ! Gaspillage, vous dis-je !)

Une inscription précisait le nom du modèle : « Mélusine ».

Elle s’appelait donc Mélusine.

Mais était-ce vraiment elle sur le papier ? À force de l’apercevoir partout, j’avais peut-être fini par plaquer sa figure sur toutes les filles, figurées ou réelles, sur lesquelles se posaient mes yeux.

Il me vint à l’esprit que la meilleure façon de fréquenter cette Mélusine plus insaisissable qu’une anguille, était de suivre son exemple, de n’avoir aucune routine et de systématiquement rechercher des endroits inédits à visiter. Quand toutes les possibilités de rencontres auraient été épuisées – les chutes du Niagara, la cale d’un bathyscaphe, le sauna d’un club échangiste – disparaîtrait-elle à jamais de ma vie ou est-ce que la tournée reprendrait du début comme dans le jeu serpents et échelles ? Ce serait m’assurer l’immortalité dans la frustration perpétuelle, me condamner, comme Tantale, à une soif jamais satisfaite… Quelque chose me disait que, dès la création du monde, peu après la séparation de la terre et des eaux, l’opportunité d’un tête-à-tête, d’une banale conversation sur la météo, d’un badinage anodin avec elle m’avait été refusée.

Si nous parvenions un jour à faire connaissance, si l’enchaînement des circonstances – outrecuidante hypothèse – nous réunissait au creux d’un lit, ce serait forcément un événement sans réplique. Je pressentais qu’il suffirait que je saisisse une occasion de l’aborder pour que toute possibilité d’un nouvel entretien, sur l’oreiller ou non, s’engloutisse du même coup à jamais.

J’en viens à me demander si elle n’apparaissait et ne disparaissait pas que pour moi. Une bien élusive Mélusine que cette Mélusine !

Mais il y avait d’autres filles dans le monde, moins fuyantes. Je fis la connaissance de Béatrice. (Il ne vient à moi que des filles au prénom qui porte à rêver. Un don qui, la plupart du temps, ne me rapporte aucun bénéfice.) Mélusine, pour un temps, s’éclipsa de ma vie. Je tombai pourtant sur elle un matin au centre-ville ; pour la première fois, elle sembla tenir compte de mon existence ; un filet de contrariété coula sur sa figure depuis un pli vertical qui s’imprima entre ses sourcils et elle m’ignora ostensiblement – ce qui était un progrès comparé à l’indifférence dont elle ne s’était jamais départie. Je suppose ici que mon imagination ne m’a pas joué un tour. Mélusine, ce jour-là, ruminait peut-être quelque souci et allez donc vous fier à une expression pêchée à la volée !

L’après-midi m’offrit une occasion de me libérer des rets de cette obsession dans les bras de Béatrice. Ses mèches brunes prirent sous mes doigts la couleur dorée de la chevelure de Mélusine ; c’est entre les seins de Mélusine que j’enfouis ma tête ; ce fut son vagin humide que je pénétrai et, à la fin, ce furent les prunelles de Mélusine qui se révulsèrent.

Puis, le double jeu des spasmes en parallèle terminé, c’est auprès de Béatrice que je m’étendis, navré de mon infidélité. Mais je n’y étais pour rien et je perdais sur tous les tableaux puisqu’en perdant Béatrice, j’avais baisé une illusion.

Les choses ne pouvaient pas continuer ainsi. Puisqu’une rencontre annihilerait toute possibilité d’intimité future, réelle ou fantasmée – du moins, c’est ce que j’avais toujours cru –, j’étais déterminé à confronter Mélusine.

Le lendemain, il bruinait. Mélusine – j’étais certain qu’elle ne se déroberait pas – attendait le feu vert pour traverser un carrefour au milieu de fonctionnaires et d’employés.

Je soulevai mon parapluie pour nous mettre tous les deux à couvert du crachin ; Mélusine gardait le sien fermé sous son bras.

— J’aimerais bien pouvoir faire l’amour à Béatrice en paix, lui dis-je.

Elle tourna vers moi ce regard définitif que les femmes savent si bien adresser aux hommes. Les feux de circulation ayant changé, elle traversa le boulevard pour se noyer dans le flux et le reflux des piétons. Demeuré en rade sur le trottoir, je cherchai sa chevelure blonde au milieu des têtes et des parapluies qui s’ouvraient tandis que la pluie s’intensifiait. Une fraction de seconde, je cru apercevoir la coupole de son parapluie émerger dans le flot qui l’emportait. Mais non, je m’étais trompé.

Plus jamais je ne la revis.

Commentaires 5

  • Une histoire d’eau qui glisse comme une rivière et qui vous ensorcelle.

    Odyssée réussie !!

    Mais qu’est-il arrivé à Mélusine ?

  • Mais bien sûr que non!

    A t’elle pris la main de Delphine?

    Je vais sans doute relire ce roman savoureux, où le suspense vous tient comme dans un polar.

    Des héroïnes, des quiproquos, un Bonhomme, une intrigue bien ficelée, de l’esprit, de l’humour, de la poésie et une ambiance foraine à la Fellini, alors que le vent souffle en bourrasques avant l’orage…

    Oui, il me faut replonger dans Ligne de grains, pour retrouver Béatrice et percer le mystère 🧐

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