Ligne de grains. Roman


Quatrième de couverture

Une « ligne de grains » est une bande d’orages à l’avant d’un front froid. Mais ça peut être toute autre chose.

Delphie, âgée de 18 ans, assiste au lancement du recueil Ligne de grains et tombe sous le charme de Pascale, la violoniste engagée pour l’occasion ; un écart de celle-ci hors de sa partition allume la suspicion d’une spectatrice. Tout se complique et se déglingue, les couples deviennent solubles et la folie tient la barre.

D’abord illustrateur, Henri Lessard s’est converti à la littérature. Il a publié le recueil de nouvelles Grève des anges à L’Interligne en 2019.

Résumé

Une « ligne de grains » est une bande d’orages qui se développe à l’avant d’un front froid. Mais ça peut être toute autre chose.

Delphie, 18 ans, retrouve sa tante Caroline qu’elle n’a pas vue depuis deux lustres ; elle se découvre du même coup une cousine qui n’en est pas une, Pascale, violoniste virtuose qui, à l’occasion, n’a pas de scrupule à s’écarter de la partition. Gravitent dans les parages un éditeur sourd, un poète modeste – ça existe ! –, une Haute-Dame qui veille au grain (of course), un œnologue en herbe et sa sœur, le propriétaire d’un café, un bonhomme connu sous le nom de… Bonhomme, une mère Noëlle, des motoneiges en été et, pour clore cette énumération, une émeute nocturne. Sans oublier des lignes de grains, dont une vraie, dans le sens météorologique de l’expression.

Nous sommes prévenus dès le début de l’intrigue : « C’est une histoire compliquée… » L’action se passe à Lac-des-Hauts, village (fictif) de la Haute-Gatineau.

Avis autorisé

Ligne de grains conquiert d’emblée. Le style est brillant, très drôle, nourri de réflexions intelligentes et originales sur la vie et la société. Les dialogues sont amusants, tout le monde ou presque ayant de l’esprit. Le monologue intérieur débouche parfois sur des formules profondes : « Seule, tu seras libre ; libre, je serai seule. » Le texte brosse aussi un portrait satirique du politiquement correct et des intrigues des petites communautés.

Extraits gratuits

Note : l’un des extraits qui suivent ne fait pas partie du roman. À vous de découvrir lequel n’est pas à sa place. Prix à gagner : aucun, sinon les félicitations de l’auteur.


Vous arrivez de nuit, dans l’état le plus proche du sommeil qui vous permet de tenir encore debout, vos paupières se fermant d’elles-mêmes ; des mains aimables soulagent vos épaules des sacs de voyages qui leur pèsent et guident vos pas aveugles jusqu’à des draps frais. Conclusion logique des choses, vous vous endormez dans un lit qui n’est pas le vôtre.


La maison était bâtie selon les proportions étriquées des vieilles demeures. L’escalier étroit avec, à mi-hauteur, au tournant, un palier vaste comme une pointe de tarte, donnait l’impression d’évoluer à l’intérieur d’une maquette mal dépliée. Les boiseries, les moulures, nappées de couches de peinture successives, recouvertes d’un généreux crémage, me fascinaient ; repeindre le monde pour arrondir les angles et noyer les aspérités.


La discussion va bon train, Aube saute d’un émoi à un enthousiasme – Pascale et Caroline me l’ont déjà décrite : tout contact de sa personne avec l’extérieur fait tinter un point de son être et se lever un concert de vibrations à mesure que les ondes se propagent et font entrer en résonnance un réseau de secteurs en sympathie les uns avec les autres.


On se fait des scénarios. Ils ont en commun d’être linéaires et sans profondeur, libres de tout heurts ou soubresauts, sauf l’apothéose finale, bien sûr, garantie dès le départ, et qui ne tarde jamais : Veni, Vidi, Youppie ! Quand on essaie de les concrétiser, on se rend compte qu’il est impossible d’aiguiller le wagon de la réalité sur les rails fermés de nos fantasmes.


(Après, je suis d’une compétence rare. Pendant, c’est une autre paire de manches, les choses ne deviennent évidentes qu’ensuite, quand les faits se métamorphosent en éléments historiques. Pour l’information continue, je suis zéro, je n’excelle qu’en récits de jadis et de naguère, en faits revisités, synthèses et analyses après-coup. J’ai l’esprit de l’escalier – c’est de famille – et mon escalier est bâti en colimaçon, ce qui explique le léger tournis qui m’affecte parfois et propulse mes dires et propos dans une déconcertante trajectoire spiralée.)


Moi, réfléchie ? La plupart du temps, je ne réfléchis pas. J’attends qu’un sursaut se produise en moi et je suis l’impulsion du moment pour sortir du sac de nœuds de mes dilemmes. C’est comme ça que je me suis fait une réputation de fille sage, parce que j’évite de sursauter tous les jours. Mais, pendant que je ne réfléchis pas, j’ai l’air très songée, et je laisse mon esprit vaquer pour qu’il ne s’ennuie pas… Il y a des personnes passives-agressives, moi je suis passive-impulsive.


Pourtant, pourtant, nous sommes faites l’une pour l’autre, j’ai cessé de compter nos points communs. Par exemple, nos prunelles viennent d’elles-mêmes se placer à la même hauteur, nous permettant ainsi d’éterniser nos tête-à-tête. Seule contrainte, lorsque nous sommes debout : Pascale doit se hausser sur la pointe des pieds pour compenser son déficit de trois centimètres. Sinon, en temps normal, ce déphasage s’atténue vers le bas et nos talons touchent le plancher du même aplomb. Tant de similitudes, tant d’affinités ne peuvent être sans significations. Pour le reste des décalages anatomiques, on s’arrange pour que coïncide ce qu’il faut quand il le faut.


Tout baignait, lubrifié par la sainte huile de l’extase tandis qu’un soleil estival chauffait le sang qui bouillonnait dans mes veines. Je transformais tout en bonheur et en euphorie radieuse – le ciel bleu et blanc, le vent sur ma nuque, l’herbe jaune des champs ou encore la lumière du matin, du midi et du soir ; même la nuit noire sourdait et s’embrasait de félicité. Surtout, partout et toujours, bulle d’hélium qui métamorphosa ma cervelle en une montgolfière ronde et légère, oscillant tout là-haut parmi les cumulus de beau temps, il y avait Pascale, Pascale et mon amour pour elle, Pascale tout entière, Pascale et ses yeux noirs, ses bras, ses cheveux, ses étreintes.


Que faire quand il pleut, sinon ouvrir son journal intime et écrire : « Il pleut. »

D’anciennes observations s’avèrent encore valables ; ainsi, la saveur des gouttes de pluie, différente selon que je les happe bouche ouverte ou qu’elles coulent sur mes cheveux et mon visage avant d’atteindre mes lèvres. Le vent, tout à coup, me postillonne dans la figure ; une giclée imprévue me glace les reins. De lourdes gouttes, taons dodus, s’éparpillent en éclats sitôt qu’elles s’écrasent sur ma peau, remplacées bientôt par les piqûres de milliers de minuscules gouttelettes.

C’est la première fois que je prends une douche sous la pluie et il n’était peut-être pas nécessaire de prolonger l’expérience jusqu’à risquer l’hypothermie.


Le programme de la journée se résumait à peu de choses : partir du point A, me rendre au point C en passant par le point B. Arrivée en bout de course, rien ne m’obligeait à revenir tout de suite au point A. Rien non plus ne me contraignait à privilégier la ligne droite à l’aller comme au retour. J’étais en vacances, l’accent circonflexe du verbe flâner m’avait toujours semblé viser quelque inaccessible nirvana. Il n’y a que les forçats des loisirs pour se sentir redevables de chaque seconde de leur temps.
Carpe diem qu’ils disent, ces stakhavonistes de l’épicurisme. Au diable ! Je ne carpe rien du tout, trop fatiguant, je préfère laisser s’enfuir le temps ; il passe et s’échappe très bien sans nous. Qui donc aurait l’audace de prétendre être en position de le retenir ou de l’accélérer ? Laissons le temps couler, et même s’écouler, de lui-même. Moi, je me la coule douce.

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