Prendre ses distances de la Nature

À quelques pas de chez nous, dans un village tranquille de l’Est ontarien, est apparue la semaine dernière une étonnante pancarte. C’est l’annonce d’un nouvel immeuble luxueux, «à énergie nulle». On y voit l’illustration d’une construction de quatre – ou peut-être six – condos, à la brunante, toutes ses fenêtres émanant une belle lumière accueillante. Que c’est beau! Et paisible!

Ce qui nous arrête net cependant, et qui est source de consternation et de spéculation, est que l’immeuble selon l’illustration est située au niveau de l’eau. Les portes d’entrée donnent sur une promenade de bois, qui à son tour borde l’eau. L’eau dans cette belle conception est calme et reflète toute la chaleur lumineuse émanant des fenêtres.

Le hic, c’est que l’immeuble serait vraisemblablement construit sur le bord de la rivière des Outaouais. La majestueuse, imprévisible, toujours changeante et indomptable rivière des Outaouais. Comment vont-ils faire, les constructeurs, pour contrôler le niveau de l’eau? Est-ce qu’une digue est prévue? Ou est-ce que l’image représente non pas l’eau de la rivière mais d’un étang qui serait aménagé sur le terrain? Mystère et boule de gomme!

Qu’il s’agit d’un projet mal réfléchi ou simplement des écarts d’une image générée un peu trop fantaisiste, cette pancarte, à mes yeux, témoigne d’une prise de distance par rapport à la Nature qui est problématique. C’est la prise de distance qui fait en sorte que nous imaginons notre existence quelque part au-dessus de la Nature, et nos désirs et commodités assurément plus importantes.

La prise de distance des milliardaires fait en sorte qu’elles et ils croient qu’il est possible de vivre dans leurs bulles bien au-delà de la crise écologique. Chez les gens ordinaires, cela se voit dans la manière désinvolte avec laquelle on jette ses ordures sur le bord du chemin en passant. À la base, le sentiment est le même: nous sommes plus forts, plus «smattes», que la Nature. Elle nous «appartient».

Je crois que les appels à «sauver la planète» vont dans le même sens. On représente la planète comme étant notre enfant, ou notre propriété – d’une façon ou l’autre elle est encore à nous. Mais la planète, elle, n’est pas vraiment à risque. La Nature est forte, géniale, et extrêmement résiliente. Je soupçonne que la Nature n’a aucunement besoin de nous.

L’urgence est donc de reconnaître, avec humilité, la petite place qui nous y est accordée. C’est nous qui «appartenons» à la Nature, et c’est selon la Nature que notre sort sera déterminée.


Photo par Jean-Pierre Béland

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