Laïcité et nationalisme

Réflexion sur la laïcité et le nationalisme au Québec à partir de propos de deux sommités européennes

Dans son numéro du 11 avril dernier, Le Monde publiait des propos du philosophe et sociologue Edgar Morin. Né en 1921, Edgar Morin à 104 ans est toujours lucide, son dernier ouvrage, Y a-t-il des leçons de l’histoire ?, est paru chez Denoël en 2025. Bien que ses propos sur le climat politique portent sur la France, j’y vois des similitudes avec la situation actuelle au Québec.

Après avoir analysé le « courant de régression néoautoritaire » qui balaie la planète, le journaliste du Monde Nicolas Truong lui demande si la France est menacée. Sa réponse : « Oui, parce que le national-populisme favorise l’une des deux France, celle qui fut longtemps monarchique, aristocratique et religieuse, une France pétainiste pendant la guerre, face à la France républicaine, laïque et sociale. On ne peut y résister que par la lucidité et l’esprit critique. »

Nicolas Truong : « Pourtant, n’est-ce pas parfois au nom des valeurs républicaines qu’une France conservatrice mène ses combats idéologiques aujourd’hui, notamment autour de la laïcité ? »

Edgar Morin : « La laïcité est tolérance, et non interdiction. L’un des grands problèmes est celui de l’identité française : les antihumanistes ou réactionnaires la voient monolithique dans son unité. Or, cette unité comporte la diversité des cultures, qui est une richesse pour la France. Il y a certes des difficultés d’intégration car la France n’a pas été en mesure de réussir une politique inclusive de l’immigration. Nous payons aujourd’hui cet échec. »

Il suffit de remplacer France par Québec sans ces phrases pour voir les parallèles. Au Québec, la laïcité est en voie de devenir une religion d’État, permettant de pinailler à coeur joie pour faire disparaître ces gens qui ne sont pas « du pays ». La saison de chasse aux turbans et aux foulards est ouverte. Et pourtant, ce vieux sage qu’est Edgar Morin, ancien résistant, est catégorique : La laïcité est tolérance, et non interdiction. Voilà ce que les milieux identitaires québécois auraient intérêt à assimiler.

Lisez-vous le Courrier international ? Ce petit hebdo traduit et publie des articles de journaux et de revues de partout au monde. Dans son numéro 1844 du 5 au 11 mars dernier, j’ai lu un entretien avec le sociologue Herfried Münkler paru dans Die Zeit, le grand journal de Hambourg, Allemagne, sur l’inévitabilité de la guerre. Professeur à l’université Humboldt à Berlin, Herfried Münkler étudie la guerre et la démocratie. La guerre est inévitable, affirme-t-il dès le départ de cet entretien où il résume l’histoire et l’évolution de la guerre et de la paix, qui est apparu lors de la révolution néolithique environ 7 000 à 8 000 ans avant J.-C. avec les conflits entre les populations sédentaires et nomades : « Les nomades n’avaient pas à proprement parler de notion de paix. La paix n’était pas une condition nécessaire à la poursuite ordonnée de leur mode de vie. Ils devaient toujours être prêts à se battre, même pour des ressources, et s’attendre à des raids ennemis s’ils ne parvenaient pas à les éviter. Les agriculteurs sédentaires, en revanche, ne pouvaient plus de contenter d’une stratégie d’évitement des conflits. Ils ont développé une préférence pour la paix. L’idée de la paix en tant que perspective d’ordre fiable et durable n’est apparue qu’avec l’agriculture et l’élevage, parce qu’il est devenu évident que c’était en temps de paix que l’on pouvait constituer des réserves de façon optimale et efficace. Et ces réserves devaient, elles, être défendues. » 

Professeur Münkler analyse la logique de la guerre, décrivant son évolution au fil des siècles. En réponse à une question sur les guerres déclenchées pour des raisons idéologiques ou religieuses et s’il s’agit d’un prétexte ou d’une vraie raison de faire la guerre, il répond : « C’est clairement une raison. Sigmund Freud l’aurait probablement définie comme le « narcissisme des petites différences ». Un exemple actuel : les chiites contre les sunnites. Les uns comme les autres sont ce que l’on pourrait appeler des musulmans, des fidèles de l’islam voir [parfois] des islamistes. Mais ce sont des ennemis jurés. C’est une question de stigmatisation de l’autre. On le qualifie d’hérétique ou de représentant du mal, ce qui alimente l’idée que la paix ne reviendra à la normale que quand il aura disparu. C’est justement comme cela que fonctionne le nationalisme, apparu en Europe à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle. On est là devant une opposition entre « eux » et « nous ». On interprète l’autre comme une menace, qu’il peut être effectivement devenu, et chacun se sent obligé de se protéger. »

La menace de l’autre, du foulard, du turban, du kippa, de la croix, de ces petits signes de sa foi, que les nationalistes identitaires veulent bannir pour éviter qu’on puisse penser qu’on peut être autre. En quoi cette stupidité identitaire diffère-t-elle du délire MAGA trumpiste ? Même bêtise, même désir d’effacer ce qu’on ne veut pas voir, mais là où Trump agit par décret, au Québec on invente et invoque des « droits collectifs », notion qui n’existe pas en juriprudence dans le sens qu’on lui prête au Québec, pour justifier les atteintes aux droits individuels. Triste réalité d’une « nation » des plus provinciales.

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