{"id":97,"date":"2023-02-17T19:37:35","date_gmt":"2023-02-18T00:37:35","guid":{"rendered":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/?p=97"},"modified":"2023-05-29T14:35:31","modified_gmt":"2023-05-29T18:35:31","slug":"du-calibre-minimal-des-bananes-en-belgique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/2023\/02\/17\/du-calibre-minimal-des-bananes-en-belgique\/","title":{"rendered":"Du calibre minimal des bananes en Belgique"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On est toujours le migrant de quelqu\u2019un.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"598\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/02\/Bananes-598x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-133\" srcset=\"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/02\/Bananes-598x1024.jpg 598w, https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/02\/Bananes-175x300.jpg 175w, https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/02\/Bananes.jpg 631w\" sizes=\"(max-width: 598px) 100vw, 598px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><sub><sub>Illustration de background_zero<\/sub><\/sub><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Donc, ce sera un cappuccino pas trop mousseux, un th\u00e9 chai et un panini italien. Ce ne sera pas long.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Anne travaille dans un caf\u00e9 pour payer ses \u00e9tudes. C\u2019est un lundi soir de mai, pluvieux et froid. Elle regarde la table o\u00f9 Frankie a l\u2019habitude de s\u2019asseoir, mais Frankie ne vient plus depuis trois semaines. Elle s\u2019est prise d\u2019affection pour ce type dans la cinquantaine qui, chaque fin d\u2019apr\u00e8s-midi depuis pr\u00e8s d\u2019un an, du lundi au vendredi, vient prendre un caf\u00e9 et faire des mots crois\u00e9s, arrivant toujours \u00e0 la m\u00eame heure, dix-sept heures trente, repartant chaque fois \u00e0 dix-huit heures vingt-huit, comme si ses heures n\u2019avaient que cinquante-huit minutes en elles. Grand, mince, chauve hormis une l\u00e9g\u00e8re couronne de cheveux \u00e9pars, les lunettes toujours en \u00e9quilibre pr\u00e9caire sur le bout du nez \u2026 Anne le voit bien. Une plaie ambulante.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Soir\u00e9e tranquille. Le dernier client vient de partir. Le caf\u00e9 ferme dans quelques minutes. Elle observe les grandes rigoles de pluie r\u00e9verb\u00e9rer sur les vitres en multiples fragments de couleurs la lumi\u00e8re projet\u00e9e par les feux de circulation et les phares des autos. Quand elle \u00e9tait petite, elle pouvait se perdre des apr\u00e8s-midis complets dans la contemplation des vitres battues par la pluie, le verre faisant office de gardien magique, de miroir protecteur entre l\u2019ici et le l\u00e0. Anne aimait toujours \u00eatre de ce c\u00f4t\u00e9-ci du miroir. Le l\u00e0, l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, l\u2019attirait et l\u2019effrayait \u00e0 la fois. Tout ce fleuve d\u2019eau qui pourrait l\u2019emmener loin d\u2019elle-m\u00eame. Je ne suis pas Alice, se disait-elle. Elle se savait craintive et en m\u00eame temps d\u00e9testait \u00eatre ainsi plomb\u00e9e et retenue au piquet de l\u2019immobilisme par des craintes irrationnelles. Elle s\u2019appr\u00eate \u00e0 verrouiller la porte quand une forme surgit de la pluie. C\u2019est un messager UPS.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Anne Dubreuil&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Oui, mais le caf\u00e9 est ferm\u00e9. Trop tard pour les livraisons, revenez demain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Livraison sp\u00e9ciale. Pas pour le caf\u00e9, pour vous.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il lui tend son pad \u00e9lectronique. Elle est surprise. Elle signe tout de m\u00eame. Le messager lui remet une grande enveloppe plastifi\u00e9e. Elle verrouille la porte, ferme les lumi\u00e8res de la section avant du caf\u00e9 et s\u2019installe \u00e0 une table \u00e0 l\u2019arri\u00e8re devant un th\u00e9 vert. Aucune indication sur l\u2019enveloppe, qui en contient deux autres en papier brun. Frankie. \u00c7a sent son eau de Cologne. Une enveloppe porte un autocollant. \u00ab&nbsp;\u00c0 lire en premier&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ma ch\u00e8re Anne, excusez-moi de m\u2019introduire dans votre vie. Permettez-moi de me pr\u00e9senter.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Vous me connaissez sous le nom de Frankie et vous savez plus que quiconque comment j\u2019aime mon latte. Je pense aussi vous avoir dit mon nom au complet. Fran\u00e7ois Larivi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En fait, mon nom v\u00e9ritable est Franciszek Rzeka. J\u2019avais huit ans quand mes parents, ma s\u0153ur et moi sommes arriv\u00e9s en Belgique en provenance de Cracovie. Mes parents ont rapidement francis\u00e9 nos noms. On se faisait constamment traiter de sales polacks, m\u00eame si mes parents avaient soigneusement \u00e9vit\u00e9 les zones o\u00f9 les autres immigr\u00e9s polonais se concentraient. C\u2019\u00e9tait la marotte de mon p\u00e8re&nbsp;: \u00e9viter les ghettos d\u2019immigrants. Ma m\u00e8re ne s\u2019est jamais faite \u00e0 notre nouvelle vie en Belgique. Pourtant, mes parents travaillaient tous les deux et on avait un bon niveau de vie. Elle est devenue d\u00e9pressive chronique. Les m\u00e9dicaments, les nombreuses s\u00e9ances chez le psy \u2013 rien ne l\u2019aidait, elle \u00e9tait r\u00e9fractaire \u00e0 tout. Ma s\u0153ur et moi nous sommes rapidement int\u00e9gr\u00e9s. Ma s\u0153ur a fait langues et g\u00e9nie \u00e0 l\u2019universit\u00e9 et est partie pour l\u2019Australie en stage. Elle y a trouv\u00e9 un mari et un continent et ne revenait que rarement, \u00e0 peu pr\u00e8s aux deux ans. Les racines, les origines, ce n\u2019\u00e9tait pas son fort, et, \u00e0 chaque retour, elle avait h\u00e2te de retourner dans sa nouvelle patrie. Moi, j\u2019ai oscill\u00e9 entre \u00e9conomie et sciences po, puis j\u2019ai opt\u00e9 pour la premi\u00e8re. D\u00e8s l\u2019obtention de mon dipl\u00f4me, j\u2019ai postul\u00e9 \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne, et c\u2019est ainsi que je me suis retrouv\u00e9 fonctionnaire \u00e0 vingt-trois ans au sein d\u2019une \u00e9quipe mandat\u00e9e pour \u00e9tablir des normes de qualit\u00e9 pour les bananes. Comme vous le savez bien, ch\u00e8re Anne, les bananes que vous achetez au supermarch\u00e9 ou ailleurs, qu\u2019elles soient bio ou pas, \u00e9quitables ou non, sont assujetties \u00e0 des normes strictes de qualit\u00e9, de calibre, de longueur, et alouette&nbsp;! Les normes varient d\u2019un pays \u00e0 l\u2019autre, mais aucune banane n\u2019y \u00e9chappe. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, il s\u2019agissait pour l\u2019Europe d\u2019\u00e9tablir des normes pour contrer les importations de bananes en provenance de l\u2019Am\u00e9rique latine. On voulait aussi discipliner les grandes multinationales. Bref, un dossier administratif absolument pas sexy, d\u2019une platitude colossale, mais j\u2019\u00e9tais jeune, frais et profond\u00e9ment europ\u00e9en. Donc, sus aux Am\u00e9ricains et \u00e0 leurs bananes. Bien s\u00fbr, la directive que nous avons pondue a \u00e9t\u00e9 ridiculis\u00e9e, mais bon, il fallait bien \u00e9tablir la longueur minimale du fruit, normaliser son calibre, \u00e9viter la courbure anormale des doigts dans les r\u00e9gimes et tutti quanti, le but ultime \u00e9tant de pouvoir g\u00e9rer les importations sur une base objective autant que possible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je vivais encore chez mes parents. La d\u00e9pression de ma m\u00e8re \u00e9tait intense et m\u2019a affect\u00e9. Elle \u00e9tait une b\u00e9ance. En gravitant autour d\u2019elle, je perdais mon \u00e9nergie, je m\u2019\u00e9teignais. J\u2019ai lu r\u00e9cemment que c\u2019est comme \u00e7a que les \u00e9toiles dont la trajectoire m\u00e8ne trop pr\u00e8s des trous noirs se font bouffer par ceux-ci. Ma m\u00e8re et moi, on faisait de l\u2019astrophysique sans le savoir. Mon ardeur au travail a tranquillement diminu\u00e9, tout comme mon int\u00e9r\u00eat, ma ferveur europ\u00e9enne, ma fougue. J\u2019ai fini par oublier les moments, oserai-je dire glorieux, de l\u2019\u00e9pisode des bananes. Mon travail ne m\u2019int\u00e9ressait plus, l\u2019avenir s\u2019annon\u00e7ait lugubre, et je paniquais \u00e0 l\u2019id\u00e9e de passer le reste de ma vie \u00e0 \u00e9plucher des dossiers d\u2019un ennui \u00e0 provoquer l\u2019exode des canards vers la Lune pour aller s\u2019y pendre. Une perspective que m\u00eame Brel n\u2019aurait pas envisag\u00e9e. Je sentais bien l\u2019atmosph\u00e8re malsaine autour de ma m\u00e8re, mais je me sentais incapable de la quitter. Je me suis toujours demand\u00e9 comment une femme aussi menue et renferm\u00e9e sur elle-m\u00eame pouvait g\u00e9n\u00e9rer un tel vide et devenir un attracteur \u00e9trange. J\u2019\u00e9tais incapable de la quitter. C\u2019est elle qui l\u2019a fait. On n\u2019a jamais su si elle avait tr\u00e9buch\u00e9 sur la voie ferr\u00e9e menant vers Li\u00e8ge ou si elle s\u2019\u00e9tait jet\u00e9e devant le train. Peu importe&nbsp;: le r\u00e9sultat a \u00e9t\u00e9 le m\u00eame. Mon p\u00e8re, lui, fr\u00e9quentait depuis plusieurs mois une Danoise rencontr\u00e9e au travail. Ma m\u00e8re \u00e0 peine incin\u00e9r\u00e9e, mon p\u00e8re est all\u00e9 vivre avec sa nouvelle compagne. Ma s\u0153ur me r\u00e9p\u00e9tait de partir. \u00ab&nbsp;C\u2019est vieux, ici. Il n\u2019y a pas d\u2019avenir pour toi. Viens me rejoindre en Australie ou pars pour les \u00c9tats-Unis.&nbsp;\u00bb J\u2019ai opt\u00e9 pour le Canada.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je suis arriv\u00e9 \u00e0 Montr\u00e9al un 29 f\u00e9vrier. Le soleil plombait, il faisait 18 degr\u00e9s, les filles \u00e9taient en jupes courtes, les gars en shorts. Le lendemain, il faisait moins 22 et on annon\u00e7ait 25 centim\u00e8tres de neige. Partout, j\u2019entendais les trois m\u00eames mots&nbsp;: tabarnak de m\u00e9t\u00e9o&nbsp;! Une putain de m\u00e9t\u00e9o, c\u2019est vrai, mais bon, je m\u2019y suis habitu\u00e9. Apr\u00e8s le climat de la Pologne et de la Belgique, celui du Qu\u00e9bec \u00e9tait une curiosit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; D\u00e8s les d\u00e9buts, on m\u2019a pris pour un snob. \u00ab&nbsp;Ben, ton petit accent, Larivi\u00e8re \u2026 Ouais, je pense que t\u2019es un gars de Qu\u00e9bec qui p\u00e8te plus haut que son trou du cul \u2026 Si t\u2019es Belge, moi, je suis un Su\u00e9dois de Tadoussac.&nbsp;\u00bb C\u2019est ce qu\u2019on m\u2019a dit \u00e0 ma premi\u00e8re entrevue, puis quelque chose d\u2019un peu semblable \u00e0 la deuxi\u00e8me. J\u2019avais l\u2019impression qu\u2019on cherchait vraiment quelqu\u2019un pour confirmer un st\u00e9r\u00e9otype. J\u2019ai jou\u00e9 le jeu et n\u2019ai pas cherch\u00e9 \u00e0 att\u00e9nuer l\u2019ambivalence \u00e0 mon endroit. Je n\u2019ai jamais parl\u00e9 de mes origines polonaises et n\u2019ai fait aucun effort pour perdre mon accent. \u00c7a me donnait un petit edge, si vous voyez ce que je veux dire, m\u00eame si \u00e7a m\u2019attirait des remarques la plupart du temps d\u00e9plaisantes. Mais, bon, \u00e7a capara\u00e7onne l\u2019\u00e2me. Et puis, les immigr\u00e9s se reconnaissent entre eux, m\u00eame sans parler ni porter de v\u00eatements distinctifs. C\u2019est quatre mois plus tard, dans un caf\u00e9 sur Christophe-Colomb, devant une offre d\u2019emploi \u2013 apr\u00e8s dix-neuf entrevues, enfin \u2013 que je m\u2019appr\u00eatais \u00e0 signer que j\u2019ai rencontr\u00e9 Natalia. Russe juive, pas grande, mais prenant toute la place disponible, elle s\u2019est plant\u00e9e devant moi avec son th\u00e9 et son muffin aux bleuets et m\u2019a dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Toi, t\u2019es pas de Tadoussac.&nbsp;\u00bb J\u2019ai failli lui r\u00e9pondre que, oui, j\u2019\u00e9tais Su\u00e9dois, mais j\u2019ai seulement r\u00e9pondu que je venais de Krak\u00f3w. Deux semaines plus tard, nous emm\u00e9nagions ensemble. J\u2019avais une job, elle attendait une r\u00e9ponse pour un poste de prof de linguistique \u00e0 l\u2019universit\u00e9, et on baisait en \u00e9coutant du Procol Harum. <em>A Whiter Shade of Pale<\/em>. Elle a eu son poste, j\u2019ai vite progress\u00e9 dans le mien et, quelques mois plus tard, on f\u00eatait le Nouvel An sur Times Square, \u00e0 New York. Nous l\u2019avions, notre Am\u00e9rique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les choses ont ainsi continu\u00e9 pendant deux ou trois ans, et je pense pouvoir dire que nous \u00e9tions heureux. Puis il y a eu un passage \u00e0 vide et je me suis mis \u00e0 rentrer de plus en plus tard. Le travail \u00e9tait accaparant. Je travaillais pour une compagnie de b\u00e9ton sur de gros contrats pour le gouvernement. On b\u00e9tonnait mur \u00e0 mur. Natalia continuait elle aussi \u00e0 rentrer de plus en plus tard et \u00e0 \u00e9couter Procol Harum, mais dans d\u2019autres lits que le n\u00f4tre. Elle me trouvait plate, insipide, sans grande ambition. C\u2019\u00e9tait bel et bien le cas, et je ne m\u2019aventurerais m\u00eame pas \u00e0 pr\u00e9tendre le contraire. J\u2019avais perdu quelque chose en orbitant trop pr\u00e8s des ab\u00eemes de ma m\u00e8re. J\u2019ai su, en \u00e9coutant le petit message d\u2019adieu acide de Natalia sur le r\u00e9pondeur, que si j\u2019avais une force dans cette vie, elle r\u00e9sidait dor\u00e9navant dans l\u2019acceptation de ma mi\u00e8vrerie, ma veulerie. Avec un caract\u00e8re si peu int\u00e9ressant, je me soustrayais \u00e0 bien des tracas. Je n\u2019avais pas \u00e0 me battre, je n\u2019\u00e9tais une menace pour personne, car j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 accept\u00e9 la d\u00e9faite. La force de caract\u00e8re est un concept amusant, vous en conviendrez. Si vous c\u00e9dez devant les avanies de la vie, on vous dit que vous n\u2019avez pas de caract\u00e8re. Si devant les m\u00eames avanies vous vous relevez constamment, on vante votre force de caract\u00e8re. Sachant que l\u2019un ou l\u2019autre sc\u00e9nario n\u2019aura fait aucune diff\u00e9rence au moment de mon dernier souffle, \u00e0 quoi bon s\u2019acharner\u2009&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Fatalisme&nbsp;? Peut-\u00eatre. Je sais que vous d\u00e9testez le fatalisme. Vous \u00eates plut\u00f4t attir\u00e9e par l\u2019hindouisme. Vous pr\u00e9f\u00e9rez le dharma qui va plus loin que le karma, cette b\u00eate suj\u00e9tion \u00e0 la vision revancharde de l\u2019univers. Tu m\u2019as fait mal, ben mon vieux, l\u2019univers va te punir \u2026 J\u2019ai \u00e0 l\u2019occasion surpris vos conversations anim\u00e9es avec ce quinquag\u00e9naire un peu bedonnant que j\u2019ai un temps pris pour votre p\u00e8re, mais apr\u00e8s vous avoir vus enlac\u00e9s au casino, j\u2019ai compris qu\u2019il \u00e9tait votre sugar daddy, ce que j\u2019ai trouv\u00e9 d\u00e9plorable, car il ne vous m\u00e9rite pas, mais, dans ce genre de n\u00e9goce, on choisit davantage la profondeur du portefeuille que celle de la pens\u00e9e, et s\u2019il s\u2019y greffe un brin de gentillesse, alors pourquoi pas. Mais revenons \u00e0 nos moutons, ou plut\u00f4t au dharma, au karma, au fatum, au destin quoi&nbsp;! Votre quinqua, que je pr\u00e9sume \u00eatre du m\u00eame \u00e2ge que moi, mais qui n\u2019a pas les m\u00eames pouvoirs de s\u00e9duction, c\u2019est \u00e9vident, aime beaucoup l\u2019id\u00e9e du karma, ce qui lui permet d\u2019\u00eatre dur en affaires. Il vous r\u00e9pond toujours&nbsp;: si tu fais des conneries, tu paies pour. Vous r\u00e9torquez en faisant valoir le pouvoir transformateur du dharma, mais je les connais, moi, ces types obtus&nbsp;: plus vous les contestez, plus vous tentez de d\u00e9molir leurs arguments, plus vous vous f\u00e2chez, et plus ils aiment \u00e7a. Manifestement, il adore vous voir monter sur vos grands chevaux. Mignonne et intelligente, la jeune, se dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Apr\u00e8s ma liaison avec Natalia, j\u2019ai travers\u00e9 un d\u00e9sert relationnel. C\u2019\u00e9tait bel et bien un d\u00e9sert, o\u00f9 j\u2019ai souvent fait le m\u00eame r\u00eave pendant des mois. Je me voyais affubl\u00e9 comme un B\u00e9douin, tenant la bride d\u2019un chameau, sous un soleil implacable. Nous \u00e9tions entour\u00e9s de dunes, le ciel croulait sous sa d\u00e9bauche de bleu acier, je ne savais plus dans quelle direction aller. Le sable crissait sous chacun de nos pas. Le chameau, mon noble compagnon, supportait avec mansu\u00e9tude ma pr\u00e9sence. Un jour \u2013 on s\u2019entend, c\u2019\u00e9tait une nuit et c\u2019\u00e9tait un r\u00eave \u2013 il a retrouss\u00e9 ses grandes babines et a d\u00e9voil\u00e9 un sourire \u00e0 la Fernandel. \u00ab&nbsp;Je suis ton destin, mon ami.&nbsp;\u00bb Puis, je n\u2019ai plus jamais fait ce r\u00eave et mes horizons se sont \u00e9largis. En un vaste d\u00e9sert, o\u00f9 j\u2019\u00e9tais seul.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le temps a pass\u00e9. Au travail, j\u2019ai continu\u00e9 \u00e0 comptabiliser les milliards de m\u00e8tres de cube de b\u00e9ton que la compagnie ne savait plus o\u00f9 faire couler et pour lesquels il fallait bien inventer des contrats, traficoter en toute bonne conscience quelques appels d\u2019offres, pondre des infrastructures fictives. Le b\u00e9ton, ch\u00e8re Anne, c\u2019est l\u2019ADN de l\u2019\u00e9conomie moderne. Cet exc\u00e8s de cr\u00e9ativit\u00e9 a fait froncer quelques sourcils, et il s\u2019en est ensuivi une enqu\u00eate polici\u00e8re. Je vous \u00e9pargne les d\u00e9tails, les m\u00e9dias en ont d\u00e9j\u00e0 abondamment parl\u00e9. Pour moi, le r\u00e9sultat a \u00e9t\u00e9 trois ans de prison. Ce n\u2019\u00e9tait manifestement pas mon milieu et on me l\u2019a fait savoir rapidement. De nouveau, on m\u2019a demand\u00e9 si j\u2019\u00e9tais un Su\u00e9dois de Tadoussac. D\u00e9cid\u00e9ment&nbsp;! J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 bon en calcul, comme vous vous en doutez, qu\u2019il s\u2019agisse de chiffres ou bien d\u2019avantages et d\u2019inconv\u00e9nients \u00e0 tirer d\u2019une situation. En prison, il me fallait de la protection. C\u2019\u00e9tait une question de survie. Et la protection, \u00e7a s\u2019ach\u00e8te. Alors, j\u2019ai offert ma seule monnaie d\u2019\u00e9change&nbsp;: le trou de mon cul. C\u2019est Natalia qui m\u2019avait initi\u00e9 \u00e0 cet aspect de ma personne, et je ne d\u00e9testais pas. Je suis alors devenu la dame de ces messieurs, trois en particulier qui, eux, venaient bien de Tadoussac. Je pense, ch\u00e8re Anne, que vous appelez \u00e7a une synchronicit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les trois ann\u00e9es ont vite pass\u00e9 et, non je ne suis pas devenu une \u00e9pave, un d\u00e9chet, un pauvre h\u00e8re qui allait prendre des si\u00e8cles \u00e0 remonter la pente. Mes horizons avaient continu\u00e9 de s\u2019\u00e9largir, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il y avait encore plus de d\u00e9sert et de solitude, mais, contrairement \u00e0 ce que vous pourriez croire, j\u2019acceptais ma situation, j\u2019\u00e9tais r\u00e9aliste. C\u2019est une arme redoutable, le r\u00e9alisme. Bien plus que votre dharma et vos fumerolles d\u2019encens. Mon r\u00e9alisme m\u2019a permis de ne pas souffrir. Comme je ne pouvais rien changer \u00e0 ma situation, aussi bien accepter ce qui \u00e9tait. Oh, fatum salvateur&nbsp;! Mon comportement docile intra-muros a \u00e9t\u00e9 payant, car l\u2019un des messieurs susmentionn\u00e9s avait d\u2019excellentes relations dans le monde de \u2026 l\u2019asphalte. \u00c0 ma sortie de prison, j\u2019ai donc rapidement trouv\u00e9 une job chez un gros entrepreneur dont le r\u00eave secret \u00e9tait de recouvrir tout le Qu\u00e9bec d\u2019asphalte, de Coaticook \u00e0 Kuujjuaq. Mais je ne suis pas rest\u00e9, car, si j\u2019aimais l\u2019odeur alcaline et fra\u00eeche du b\u00e9ton, l\u2019odeur grasse et chaude du bitume m\u2019\u00e9c\u0153urait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C\u2019\u00e9tait le printemps. J\u2019\u00e9tais sans emploi et mes \u00e9conomies fondaient comme neige au soleil. Pendant des semaines, j\u2019ai arpent\u00e9 en long et en large toutes les rues, avenues et ruelles du centre de Montr\u00e9al, entre Saint-Michel et Du Parc, entre Jean-Talon et Notre-Dame. Malgr\u00e9 la perspective de devoir incessamment demander l\u2019aide sociale, je me sentais bien, car je ne tentais pas de trouver un sens \u00e0 ma vie. Je n\u2019\u00e9prouvais nullement le besoin d\u2019en d\u00e9cortiquer les tenants et aboutissants. Un jour, j\u2019ai vu une demande d\u2019emploi dans la vitrine d\u2019une librairie. Je suis entr\u00e9. La radio jouait. Louis Armstrong, <em>What A Wonderful World<\/em>. Une femme rondelette d\u2019un certain \u00e2ge \u00e9tait au comptoir. Elle m\u2019a d\u00e9visag\u00e9 avec curiosit\u00e9. \u00ab&nbsp;C\u2019est pour l\u2019emploi&nbsp;\u00bb, j\u2019ai dit. Elle m\u2019a demand\u00e9 de lui nommer trois livres que j\u2019avais lus. \u00ab&nbsp;Pas n\u00e9cessairement aim\u00e9. Lire et aimer, ce sont deux choses diff\u00e9rentes.&nbsp;\u00bb <em>Cent ans de solitude<\/em>, <em>L\u2019\u00e9tranger<\/em>, <em>L\u2019insoutenable l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de l\u2019\u00eatre<\/em>. \u00ab&nbsp;Ah, c\u2019est bien, c\u2019est diversifi\u00e9.&nbsp;\u00bb J\u2019ai eu l\u2019emploi. Elle s\u2019appelait Gilberte. Je suis devenu son amant, et mon d\u00e9sert s\u2019est peupl\u00e9 de sa pr\u00e9sence aux marges. Elle n\u2019\u00e9tait pas vraiment dans ma vie, mais l\u2019agr\u00e9mentait, comme un animal de compagnie. Une grosse perruche. L\u2019ai-je aim\u00e9e&nbsp;? Non. Mais je l\u2019ai lue, au sens o\u00f9 elle \u00e9talait devant tous, les clients et les autres, sa vie int\u00e9rieure sans vergogne, comme les vedettes dans les pages de Paris Match. Dix ann\u00e9es ont pass\u00e9, la dur\u00e9e de vie d\u2019une perruche correctement entretenue, puis elle est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e subitement dans son sommeil. Elle avait pr\u00e9par\u00e9 son testament \u2013 de longue date, a dit le notaire, elle savait ce qu\u2019elle voulait \u2013 et me laissait la librairie et un petit pactole. J\u2019ai continu\u00e9 \u00e0 tenir boutique pendant deux ou trois ann\u00e9es, mais le c\u0153ur n\u2019y \u00e9tait plus. Je constatais bien malgr\u00e9 moi que la perruche me manquait. J\u2019ai vendu et me suis \u00e9tabli \u00e0 quelques pas d\u2019ici. Je sentais ma sant\u00e9 fl\u00e9chir. Je mangeais mal, je ne bougeais pas, c\u2019\u00e9tait donc normal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C\u2019est ainsi que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 fr\u00e9quenter le caf\u00e9. Je vous ai aussit\u00f4t remarqu\u00e9e. Comme un arc-en-ciel chevauchant les tables et les clients, vous \u00e9tiez toujours tout sourire, souvent en grandes discussions avec les coll\u00e8gues, avec les clients, tout le monde sauf moi. Votre sourire me suffisait. Je crois que mon petit hochement de t\u00eate r\u00e9serv\u00e9 et reconnaissant vous touchait. Nous avions, oserai-je le dire, une relation platonique se r\u00e9sumant \u00e0 quelques mots. \u00ab&nbsp;Le caf\u00e9, comme d\u2019habitude&nbsp;? Oui, ce serait appr\u00e9ci\u00e9.&nbsp;\u00bb Vous les avez rapidement enregistr\u00e9es, mes petites habitudes. Vous gardiez une copie du journal juste pour moi, une copie dans laquelle personne n\u2019avait fait les mots crois\u00e9s. La mousse sur le latt\u00e9 avait la bonne consistance, la bonne \u00e9paisseur. Vous tentiez de me r\u00e9server la table du fond, pr\u00e8s de la fen\u00eatre. Votre petit signe de la main quand je partais voulait dire beaucoup pour moi, si vous saviez. Puis, le lendemain ou surlendemain, quand je voyais le quinqua assis deux tables plus loin, je vous sentais moins pr\u00e9sente, plus accapar\u00e9e par les petits soucis qui d\u2019habitude n\u2019inqui\u00e8tent pas les arcs-en-ciel. Mais le quinqua venait s\u2019afficher comme une tache d\u2019huile sur l\u2019eau une ou deux fois seulement par mois. Tranquillement, malgr\u00e9 ces petits \u00e9cueils \u00e9pisodiques, mes horizons de solitaire assum\u00e9 et volontaire rapetissaient. Dans l\u2019immense d\u00e9sert qu\u2019\u00e9tait devenue ma vie, j\u2019avais trouv\u00e9 une oasis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il y a deux mois, fin mars, il a neig\u00e9 et vent\u00e9 comme pas deux, vous vous en rappelez&nbsp;? Cela avait cr\u00e9\u00e9 une belle ambiance dans le caf\u00e9. Quand est survenue la panne de courant, vos coll\u00e8gues et vous avez plac\u00e9 des bougies partout, un type a sorti une guitare de son \u00e9tui et nous a chant\u00e9 la ballade en fran\u00e7ais, en espagnol, en turc. Les kids couraient partout, les tables s\u2019\u00e9taient soudainement rapproch\u00e9es, c\u2019\u00e9tait ludique. J\u2019ai regard\u00e9 ma montre. Je voulais rester. Je voulais go\u00fbter \u00e0 ce quelque chose qui avait \u00e9t\u00e9 si rare dans ma vie, mais j\u2019avais rendez-vous chez la doc. C\u2019\u00e9tait urgent. Je craignais le pire et, bien s\u00fbr, dans ma vision des choses, j\u2019\u00e9tais dans le mille. \u00ab&nbsp;Monsieur Larivi\u00e8re, je ne passerai pas par quatre chemins. Vous avez le cancer du pancr\u00e9as, phase 4 avanc\u00e9e. Vous avez deux mois au plus.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le choc, bien s\u00fbr, vous vous en doutez. Mais vite absorb\u00e9 par ma vision r\u00e9aliste des choses. Pendant qu\u2019une partie de moi g\u00e9rait ce, comment dire, d\u00e9sagr\u00e9ment obligatoire, une autre partie de moi prenait note de la d\u00e9licatesse professionnelle du m\u00e9decin. Je l\u2019aimais bien, cette doc. Elle me suivait depuis mon arriv\u00e9e au pays. Elle aussi \u00e9tait immigrante. Vi\u00eatnam. Elle m\u2019a propos\u00e9 la chimio. \u00ab&nbsp;C\u2019est le protocole, je suis d\u00e9sol\u00e9e.&nbsp;\u00bb Puis, hors protocole, elle a dit qu\u2019\u00e0 son avis, c\u2019\u00e9tait inutile et que cela engendrerait plus de douleurs que de bienfaits. Elle me proposait de passer ipso facto aux soins palliatifs. Du coup, et j\u2019ai vraiment \u00e9t\u00e9 surpris de ma r\u00e9action, il y a eu une vell\u00e9it\u00e9 \u2013 l\u00e9g\u00e8re, je vous le conc\u00e8de, mais vell\u00e9it\u00e9 n\u00e9anmoins \u2013 de lutter. C\u2019\u00e9tait nouveau, \u00e7a. J\u2019ai demand\u00e9 la chimio. Trois jours plus tard, j\u2019entrais en clinique. C\u2019\u00e9tait la semaine o\u00f9 vous ne m\u2019avez pas vu, il y a un peu plus d\u2019un mois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Avant de poursuivre, permettez-moi de revenir aux bananes et \u00e0 ma m\u00e8re. Ma p\u00e9riode banani\u00e8re, si j\u2019ose l\u2019appeler ainsi, aura \u00e9t\u00e9 le haut fait de ma vie professionnelle. Je suis maintenant en mesure de l\u2019affirmer. On trouve ses gloires o\u00f9 on peut, n\u2019est-ce pas&nbsp;? Le haut fait au sens o\u00f9 tout me semblait possible et je me voyais gravir rapidement les \u00e9chelons dans le n\u00e9buleux appareil bureaucratique de Bruxelles, bien au-del\u00e0 des bananes. Je me voyais devenir en peu de temps charg\u00e9 de mission dans le secteur des grains et c\u00e9r\u00e9ales, vachement plus int\u00e9ressant que les bananes. Mes projections futuristes, fantaisistes, avouons-le, ne s\u2019arr\u00eataient pas l\u00e0, car il \u00e9tait inscrit dans mon destin que je serais un jour directeur. De quoi, je n\u2019en avais aucune id\u00e9e, mais directeur de quelque chose, peu importe cette chose, et je me voyais vers la mi-cinquantaine, seul dans mon bureau un vendredi soir, apr\u00e8s la conclusion r\u00e9ussie d\u2019un dossier important, avoir la larme \u00e0 l\u2019\u0153il au souvenir de ce curieux fruit, la banane, qui aurait \u00e9t\u00e9 le tremplin de ma carri\u00e8re. Non, non, ne vous moquez pas de moi, ch\u00e8re Anne&nbsp;: c\u2019est bien ainsi que j\u2019envisageais le d\u00e9roulement de ma vie. Pendant que je fabulais, me prenant tr\u00e8s au s\u00e9rieux dans mes chim\u00e8res, je ne voyais pas que mon orbite s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 beaucoup inclin\u00e9e vers le trou noir que ma m\u00e8re \u00e9tait devenue. Sans m\u2019en rendre compte, je perdais mon \u00e9lan, mon dynamisme, et je n\u2019\u00e9tais m\u00eame pas \u00e9tonn\u00e9 quand je voyais mes coll\u00e8gues \u00eatre promus \u00e0 des postes int\u00e9ressants, tous, l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre. Le dossier banane arrivait \u00e0 bon port et j\u2019\u00e9tais rest\u00e9 au fond de la cale. Je n\u2019ai m\u00eame pas tent\u00e9 de faire valoir mes pr\u00e9tentions ni de r\u00e9clamer autre chose que ma pitance quotidienne. Je r\u00e9alisais que les d\u00e9s avaient \u00e9t\u00e9 jet\u00e9s tr\u00e8s longtemps auparavant. Dieu ne joue pas aux d\u00e9s, aurait dit Einstein, un aphorisme dont on ne sait m\u00eame pas s\u2019il est de lui. Non, il ne joue pas aux d\u00e9s&nbsp;: il joue au poker et triche. Il a toujours un as cach\u00e9 quelque part. Juste pour le plaisir de voir si quelqu\u2019un le remarquera un jour d\u2019une quelconque galaxie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le jour du traitement, je suis arriv\u00e9 le cr\u00e2ne ras\u00e9. Ma doc a bien souri. \u00ab&nbsp;Vous vouliez prendre les devants&nbsp;? C\u2019est inutile&nbsp;: cette chimio ne provoque pas la chute des cheveux.&nbsp;\u00bb J\u2019ai marmonn\u00e9 que non, c\u2019\u00e9tait pour une cause, les enfants leuc\u00e9miques, quelque chose du genre. Elle a souri dans une grande d\u00e9licatesse. \u00ab&nbsp;Bien s\u00fbr \u2026&nbsp;\u00bb J\u2019aurais aim\u00e9 la conna\u00eetre dans d\u2019autres circonstances. Il y avait chez elle quelque chose comme une tonne de souffrance sublim\u00e9e, une grande \u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mon cas \u00e9tait avanc\u00e9 et on n\u2019y a pas \u00e9t\u00e9 avec le dos de la cuill\u00e8re en termes de doses. J\u2019ai vomi mes tripes pendant deux jours, puis en ai pass\u00e9 deux autres dans les vapes. Quand je me suis r\u00e9veill\u00e9 le vendredi matin, j\u2019\u00e9tais dans une chambre de convalescence. J\u2019avais demand\u00e9 une chambre priv\u00e9e, mais bon, l\u2019administration des h\u00f4pitaux \u00e9tant ce qu\u2019elle est, nous \u00e9tions deux \u00e0 mourir dans la m\u00eame chambre, corps parall\u00e8les, orteils orient\u00e9s sud-ouest. J\u2019ai pass\u00e9 la journ\u00e9e \u00e0 tomber dans les vapes et \u00e0 en \u00e9merger, les phases entre les vapes s\u2019allongeant. J\u2019ouvrais les yeux chaque fois sur une infirmi\u00e8re ou un infirmier diff\u00e9rent. La nuit de vendredi et la journ\u00e9e de samedi ont pass\u00e9 ainsi. Le dimanche matin, le chant d\u2019un cardinal m\u2019a r\u00e9veill\u00e9 vers les six heures. Il avait fait tr\u00e8s chaud la veille et on avait ouvert les fen\u00eatres. J\u2019\u00e9tais bien&nbsp;: tout mon corps \u00e9tait absent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je me suis mis \u00e0 observer l\u2019autre quidam sur le point de m\u2019accompagner dans le passage \u00e0 tr\u00e9pas. Bernard, a r\u00e9pondu l\u2019infirmi\u00e8re \u00e0 ma demande d\u2019identification. Puis, m\u2019ignorant totalement, elle a dit \u00e0 une coll\u00e8gue&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est dr\u00f4le, il aurait d\u00fb lever les pattes il y a des jours. Il s\u2019accroche, le t\u00f4rieux.&nbsp;\u00bb Elles sont sorties. J\u2019avais un petit regain d\u2019\u00e9nergie. Calculant mes mouvements \u00e0 la pi\u00e8ce, il m\u2019a fallu dix minutes pour me lever et enjamber les deux m\u00e8tres s\u00e9parant nos lits. Je me suis approch\u00e9. \u00ab&nbsp;H\u00e9, Bernard&nbsp;\u00bb, j\u2019ai dit. Rien. Deux fois, quatre fois, puis il a soudainement ouvert grand les yeux et m\u2019a observ\u00e9 comme une b\u00eate traqu\u00e9e. \u00ab&nbsp;T\u2019es qui, to\u00e9&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;Je m\u2019appelle Frankie. Je cr\u00e8ve dans deux ou dans trois jours.&nbsp;\u00bb On a jas\u00e9 plusieurs heures. En fait, c\u2019est lui qui a parl\u00e9. Si moi, j\u2019\u00e9tais un immigrant, lui avait \u00e9t\u00e9 un \u00e9migrant. Il s\u2019\u00e9tait tir\u00e9 du Qu\u00e9bec une vingtaine d\u2019ann\u00e9es auparavant, n\u2019en pouvant plus de sa famille, de son milieu, de la petitesse qu\u2019il voyait autour <s>de lui<\/s>. Il s\u2019\u00e9tait point\u00e9 chez les mennonites au Paraguay et, comme il venait d\u2019une famille d\u2019agriculteurs et qu\u2019il \u00e9tait habile avec les vaches, il a rapidement fait son lait et son beurre \u2013 excusez-la, je ne pouvais pas la laisser passer \u2013 chez d\u2019autres immigr\u00e9s. Migrer, c\u2019est l\u2019histoire de la Terre. Mais il voulait revenir mourir au Qu\u00e9bec.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;\u00c9coute, chum, quand je suis parti, j\u2019ai laiss\u00e9 une femme et deux flos derri\u00e8re moi. Je me trouvais cheap, mais c\u2019\u00e9tait plus fort que moi. Prends mon portefeuille \u2013 de la t\u00eate, il d\u00e9signa le bac contenant ses effets personnels \u2013, trouve mes enfants, et remets-leur la lettre. Je leur demande pardon.&nbsp;\u00bb Derni\u00e8res paroles, dernier souffle. Il a pench\u00e9 la t\u00eate, sa jaquette est tomb\u00e9e et j\u2019ai vu sur son \u00e9paule droite cette petite tache de naissance en forme de papillon avec deux antennes bien nettes, la m\u00eame que j\u2019ai souvent vue au-dessus de votre sein droit quand vous vous penchiez un peu trop vers moi et que, discr\u00e8tement, j\u2019admirais la naissance de votre poitrine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C\u2019\u00e9tait un lundi, 10 heures. Bernard venait de mourir. Je voulais sortir au plus sacrant de l\u2019h\u00f4pital. Il y avait urgence. Mais le personnel s\u2019y opposait. Tous les papiers avaient \u00e9t\u00e9 sign\u00e9s pour mon transfert aux soins palliatifs. J\u2019ai gueul\u00e9. La doc est arriv\u00e9e. \u00ab&nbsp;J\u2019ai besoin d\u2019une journ\u00e9e, doc, une journ\u00e9e seulement pour faire la paix avec ma tabarnak de vie.&nbsp;\u00bb J\u2019ai cru d\u00e9celer un \u0153il mouill\u00e9. \u00ab&nbsp;Je vous comprends.&nbsp;\u00bb Elle a soupir\u00e9 et a jet\u00e9 un regard lointain sur l\u2019horizon. Puis, elle s\u2019est ressaisie. \u00ab&nbsp;Vous revenez ce soir, OK&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; J\u2019\u00e9tais au caf\u00e9, lundi, 17 heures. Je portais une tuque. Vous m\u2019avez longuement d\u00e9visag\u00e9. \u00ab&nbsp;\u00c7a va, Frankie&nbsp;? Ah, la tuque, coco ras\u00e9, pour les kids leuc\u00e9miques. Moi aussi, je me fais raser le coco jeudi. Cool.&nbsp;\u00bb Votre sourire m\u2019a fait chavirer l\u2019\u00e2me, ou ce qu\u2019il en restait. Je voulais r\u00e9pondre un paquet de choses. \u00ab&nbsp;Oui, un caf\u00e9 comme d\u2019habitude, mon amie.&nbsp;\u00bb Vous avez tiqu\u00e9. Mon amie&nbsp;? Oh, on devient plus intimes&nbsp;? J\u2019ai fait un signe de la main. Oubliez \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je suis retourn\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital au soir et, pendant deux journ\u00e9es, j\u2019ai tent\u00e9 tant bien que mal d\u2019\u00e9crire ce mot. J\u2019ai livr\u00e9 mes derni\u00e8res instructions \u00e0 la doc. Elle m\u2019a assur\u00e9 que tout serait fait selon mes d\u00e9sirs. Je l\u2019ai remerci\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dans l\u2019enveloppe ci-jointe, vous trouverez la lettre de votre p\u00e8re. Je ne l\u2019ai pas lue, j\u2019ignore si ce sera pour vous un poison, une d\u00e9livrance, ou si cette lecture vous fera hausser les \u00e9paules de m\u00e9pris et vous jetterez la lettre dans le bac de recyclage. Je vous l\u2019ai remise, car c\u2019\u00e9tait sa derni\u00e8re volont\u00e9 et son regard m\u2019implorait. Quant \u00e0 moi, je vous l\u00e8gue le peu qu\u2019il me reste. Ce sera assez, je pense, pour payer vos \u00e9tudes et ne plus avoir besoin du soutien de votre quinqua. Vous vous dites probablement que j\u2019\u00e9tais jaloux de lui. Bien s\u00fbr. Je lui aurais d\u00e9viss\u00e9 la t\u00eate des \u00e9paules, le crisse d\u2019estie de tabarnak&nbsp;! Mais vous n\u2019avez plus besoin de cette relation purement utilitaire. Vous avez plut\u00f4t le b\u00e9guin sur le type qui a jou\u00e9 de la guitare, le jour de la temp\u00eate. Je l\u2019ai bien vu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Demain, vous recevrez, par UPS toujours, une copie rare de la Bhagavad-Gita, une des premi\u00e8res traductions en anglais datant de 1812. J\u2019ignore si c\u2019est la meilleure, mais quand j\u2019ai eu ce bouquin entre les mains, du temps de la perruche, j\u2019ai eu un bon feeling. C\u2019est un des rares livres que j\u2019ai gard\u00e9s apr\u00e8s avoir vendu la librairie. C\u2019est une \u00e9dition bilingue&nbsp;: sanscrit \u00e0 gauche, anglais \u00e0 droite. Je ne connais pas le sanscrit, mais j\u2019ai \u00e9t\u00e9 fascin\u00e9 par ces petits symboles d\u2019une grande \u00e9l\u00e9gance, fen\u00eatres sur un monde inconnu, comme une page d\u2019une partition de l\u2019<em>Art de la fugue <\/em>de Bach ou les \u00e9quations de Hawking sur la structure de l\u2019espace et du temps. La beaut\u00e9 du myst\u00e8re. Je vous l\u2019offre de tout mon c\u0153ur.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On est toujours le migrant de quelqu\u2019un.<\/p>\n","protected":false},"author":28,"featured_media":133,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_crdt_document":"","disable_featured_image":true,"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[5,6],"taxon-du-petit-parc":[],"class_list":["post-97","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelle","tag-nouvelle","tag-pierre"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/users\/28"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=97"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":259,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/97\/revisions\/259"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/media\/133"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=97"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=97"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=97"},{"taxonomy":"taxon-du-petit-parc","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/taxon-du-petit-parc?post=97"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}