{"id":88,"date":"2023-02-14T15:31:12","date_gmt":"2023-02-14T20:31:12","guid":{"rendered":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/?p=88"},"modified":"2023-05-29T14:35:54","modified_gmt":"2023-05-29T18:35:54","slug":"la-voyageuse-dhiver","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/2023\/02\/14\/la-voyageuse-dhiver\/","title":{"rendered":"La voyageuse d&rsquo;hiver"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une rencontre inachev\u00e9e dans un bar impromptu.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"598\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/02\/laVoyageuse_dhiver-1-598x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-131\" srcset=\"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/02\/laVoyageuse_dhiver-1-598x1024.jpg 598w, https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/02\/laVoyageuse_dhiver-1-175x300.jpg 175w, https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/02\/laVoyageuse_dhiver-1.jpg 631w\" sizes=\"(max-width: 598px) 100vw, 598px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><sub>Illustration de background_zero<\/sub><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><\/h6>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 <\/strong>Je m\u2019appelle Nathalie. Je suis alcoolique. Je suis en train de d\u00e9truire ma vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle s\u2019\u00e9tait d\u00e9cid\u00e9e. Nathalie \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 tout pour enfin sortir de son enfer \u00e9thylique. C\u2019\u00e9tait sa premi\u00e8re r\u00e9union des AA.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Pour une rare fois depuis tr\u00e8s longtemps, son c\u0153ur \u00e9tait l\u00e9ger quand elle sortit de l\u2019ancienne \u00e9glise convertie en centre de services sociaux. Il faisait moins vingt. En grelottant, elle ouvrit la radio. Schubert. Le <em>Wintereisse<\/em>. Le voyage d\u2019hiver&#8230; Elle sourit. S\u2019il lui fallait une co\u00efncidence, c\u2019\u00e9tait bien celle-l\u00e0. Elle avait \u00e9cout\u00e9 ce lied jusqu\u2019\u00e0 plus soif \u00e0 la sortie de l\u2019adolescence, trouvant une \u00e2me s\u0153ur dans le voyageur esseul\u00e9 qui fait le constat de sa triste vie. Elle portait toujours des robes amples et longues, un manteau, un foulard. C\u2019est que, justement, elle avait toujours froid. M\u00eame les canicules ne parvenaient jamais \u00e0 d\u00e9givrer la moelle de ses os.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle \u00e9tait sans emploi depuis un an. On n\u2019avait pas renouvel\u00e9 son contrat au coll\u00e8ge. Trop de moments d\u2019inattention en classe, trop de cours manqu\u00e9s, trop souvent \u00e9m\u00e9ch\u00e9e, trop de petites phrases assassines lanc\u00e9es aux \u00e9l\u00e8ves qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait mise \u00e0 d\u00e9tester. Elle arrivait au bout de ses \u00e9conomies. Ses manteaux \u00e9taient trou\u00e9s et elle s\u2019en foutait. Depuis un certain temps, elle se n\u00e9gligeait. Sur les trottoirs, parfois, on la prenait pour une clocharde. Pourtant, elle avait un doctorat en math\u00e9matiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle eut le r\u00e9flexe de fermer la radio, mais retint son geste. Elle n\u2019avait pas entendu Schubert depuis si longtemps. Peut-\u00eatre que l\u2019hiver s\u2019adoucira et que \u00e7a commencera \u00e0 aller mieux, au moins un peu mieux. C\u2019\u00e9tait une pens\u00e9e lanc\u00e9e \u00e0 la mer, comme une des nombreuses bouteilles qu\u2019elle avait \u00e9clus\u00e9es. Son t\u00e9l\u00e9phone sonna. Elle se pencha pour le saisir dans son sac. En relevant la t\u00eate, elle n\u2019eut le temps que de voir les phares du camion avant la collision.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le noir, puis le blanc total, puis plus rien. Enfin, il y eut un ensemble de petits bruits stridents. Tout \u00e0 coup, Nathalie reprit connaissance&nbsp;: elle avait mal partout. Elle ouvrit les yeux. On \u00e9tait en train de lui prodiguer des encouragements. \u00ab&nbsp;Tenez bon, ce n\u2019est qu\u2019un dur moment \u00e0 passer. \u00c7a va aller. Ne l\u00e2chez pas. Vous \u00eates capable !&nbsp;\u00bb Pendant un moment ind\u00e9fini, elle ne cessa de tomber dans les vapes et d\u2019en ressortir. Puis, elle y resta, et eut soudainement l\u2019impression de glisser dans un tube avant d\u2019en \u00eatre expuls\u00e9e. Elle se tenait devant la table o\u00f9 gisait un corps. Il lui fallut une longue minute pour constater que ce corps \u00e9tait le sien. Elle l\u2019observa avec autant de d\u00e9tachement et d\u2019indiff\u00e9rence qu\u2019un acteur de n\u00f4 devant un match de curling.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;Mais c\u2019est affreux, je ne me suis pas coiff\u00e9e depuis des jours !&nbsp;\u00bb Une infirmi\u00e8re se tourna avec une mine intrigu\u00e9e vers l\u2019endroit o\u00f9 se tenait Nathalie. Nathalie percevait les pens\u00e9es des personnes autour. <em>Dieu qu\u2019ils sont bavards dans leur t\u00eate.<\/em> L\u2019\u00e9quipe s\u2019acharnait avec professionnalisme sur le corps de Nathalie. L\u2019urgentologue donnait ses instructions d\u2019une voix monocorde. Nathalie s\u2019attarda \u00e0 ses pens\u00e9es. Une battante, l\u2019urgentologue. Nathalie d\u00e9testait les battantes. Elle-m\u00eame n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 une battante. Tout avait \u00e9t\u00e9 difficile dans sa vie, chaque jour ayant \u00e9t\u00e9 un combat pour se rendre de l\u2019aube au cr\u00e9puscule. Seuls les chiffres et les figures g\u00e9om\u00e9triques semblaient avoir eu de la sympathie pour elle. L\u2019urgentologue serrait les dents. Elle avait d\u00e9j\u00e0 perdu deux patients au cours de son quart. \u00ab&nbsp;Toi, tu ne me l\u00e2cheras pas. Encore ! Max de courant, go !&nbsp;\u00bb Elle appliqua les palettes du d\u00e9fibrillateur avec force sur le thorax de Nathalie, comme si elle voulait passer au travers du corps. La vache, se dit Nathalie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Apr\u00e8s plusieurs tentatives, le c\u0153ur finit par red\u00e9marrer. Le corps de Natalie sursauta sur la table, puis sa pens\u00e9e et sa conscience r\u00e9int\u00e9gr\u00e8rent aussit\u00f4t cette chose \u00e9troite, humide, froide. Son corps, pourvu de deux jambes et de deux bras. Des appendices ridicules. C\u2019\u00e9tait comme entrer une main mouill\u00e9e dans un gant de latex trop petit. Ses oreilles sillaient, une cacophonie de petits bruits \u00e9lectroniques tapait sur ses tympans. Elle aurait bien aim\u00e9 rester l\u00e0 et continuer de flotter dans la pi\u00e8ce sans but, sans attente, dans le silence. Mais l\u2019urgentologue excellait dans son m\u00e9tier. Retarder le moment du tr\u00e9pas de la moribonde dont elle avait la charge momentan\u00e9e. Au fond de son cortex, loin derri\u00e8re le voile des pens\u00e9es conscientes, Nathalie \u00e9cumait de col\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le temps eut un hoquet. Les petits bruits \u00e9lectroniques qui l\u2019avaient accueillie quelques secondes plus t\u00f4t quand la mort l\u2019avait rejet\u00e9e devinrent soudainement tonitruants, dissonants. Nathalie quitta de nouveau son corps. D\u00e9finitivement, cette fois. L\u2019urgentologue regarda le front de la morte. Elle s\u2019avoua battue. \u00ab&nbsp;Heure du d\u00e9c\u00e8s&nbsp;: 3 heures 42.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La salle de l\u2019h\u00f4pital, les odeurs des produits de nettoyage, la tristesse dans les yeux de l\u2019infirmi\u00e8re, les r\u00e2lements de l\u2019agonisant dans l\u2019autre chambre \u2026 Tout disparut. Mais l\u00e0, soudain, quelque chose \u00e9mergea du rien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nathalie avan\u00e7ait sur une grande avenue bord\u00e9e de hauts lampadaires autour desquels de lourds flocons tombaient en spirales parfaites. Il n\u2019y avait aucune circulation automobile, et la neige immacul\u00e9e sur la chauss\u00e9e et les trottoirs \u00e9tait merveilleuse \u00e0 voir. L\u2019avenue menait \u00e0 un grand h\u00f4tel. Nathalie y entra. Il n\u2019y avait personne dans le hall. Elle vit son reflet dans un vaste miroir qui ornait tout un pan de mur. Elle portait sa plus belle robe, celle qu\u2019elle avait rev\u00eatue quand elle avait re\u00e7u son dipl\u00f4me. Elle se trouva jolie, comme d\u00e9j\u00e0 il lui semblait l\u2019avoir \u00e9t\u00e9, quand l\u2019avenir lui offrait encore, \u00e0 l\u2019occasion, des promesses. L\u2019endroit \u00e9tait d\u00e9sert, mais tout y \u00e9tait neuf, impeccable, notamment les proportions de l\u2019immense vestibule. Bien s\u00fbr, l\u2019architecte qui avait con\u00e7u l\u2019endroit avait appliqu\u00e9 le Nombre d\u2019or \u00e0 la perfection, se dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle alla au comptoir de la r\u00e9ception et appuya plusieurs fois sur la clochette. Aucune r\u00e9ponse. Elle r\u00e9essaya. Cette fois-ci, il lui sembla entendre quelque chose. Des notes de piano. \u00c7a provenait du fond d\u2019un vaste corridor. Oui, des notes de piano, comme une invitation. Elle avan\u00e7a pendant ce qui lui sembla \u00eatre des heures et des kilom\u00e8tres sans fin. Mais elle ne marchait pas vraiment&nbsp;: c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t une sensation de passage du temps et de l\u2019espace \u00e0 travers chacune des fibres de son \u2026 corps. Mais son corps \u00e9tait toujours sur la table de la salle d\u2019urgence. Elle s\u2019y sentait encore rattach\u00e9e. Elle sentait les derniers spasmes nerveux, percevait des relents de pens\u00e9es banales \u2013 <em>ai-je ferm\u00e9 le rond de la cuisini\u00e8re, oh non, le compte est encore \u00e0 d\u00e9couvert<\/em> \u2013 tournoyer en boucle dans les circuits neuronaux que l\u2019absence d\u2019oxyg\u00e8ne n\u2019avait pas encore an\u00e9antis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle arriva enfin dans une autre pi\u00e8ce, vaste et pourvue de tables, fauteuils, canap\u00e9s, et d\u2019un grand piano \u00e0 queue. Un piano-bar. Un type y \u00e9tait assis. Personne d\u2019autre. Le piano-bar avait lui aussi de belles proportions harmonieuses. Puis, la musique cessa et une petite toux interrompit ses pens\u00e9es. C\u2019\u00e9tait le pianiste qui observait Nathalie avec une intense curiosit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Oh, une invit\u00e9e. Il y a si peu de gens qui passent par ici. Enfin, je veux dire, personne. On m\u2019avait dit qu\u2019il y aurait des invit\u00e9s. En fait, vous \u00eates la premi\u00e8re depuis \u2026 depuis que je suis ici.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nathalie eut un choc. Elle reconnaissait le pianiste. Avec ses cheveux boucl\u00e9s, son cou fort, ses lunettes rondes, ses favoris fournis, ce ne pouvait \u00eatre que lui. L\u2019\u00e9tonnement fit place \u00e0 une vive curiosit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Ah, monsieur Schubert, je vous ai entendu tout \u00e0 l\u2019heure \u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Ah oui&nbsp;? O\u00f9 \u00e7a&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 \u00c0 la radio.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 La quoi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Ben, la radio \u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Connais pas. Ah, attendez \u2026 Une m\u00e9lodie me trotte dans la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il se pencha l\u00e9g\u00e8rement vers le clavier, ferma les yeux \u00e0 moiti\u00e9, esquissa un sourire de satisfaction et posa les doigts sur les touches. C\u2019\u00e9tait une ligne m\u00e9lodique toute simple, six ou sept notes \u00e0 peine. Il r\u00e9p\u00e9ta. Chaque note en recelait d\u2019autres, en miroir dans les deux sens, autant vers les basses aussi profondes d\u2019un tremblement de terre que vers les sons aigus voletant bien au-del\u00e0 de l\u2019audible. C\u2019\u00e9tait la plage compl\u00e8te des harmoniques, et \u00e7a donnait une musique fractale, toute une symphonie faite de quelques notes \u00e0 peine au piano. Nathalie se sentait travers\u00e9e par toutes ces vibrations, qui r\u00e9sonnaient loin en elle. Elle contourna le piano.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Vous permettez&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Sans attendre sa r\u00e9ponse, elle s\u2019assit \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 du banc du pianiste, qui \u00e9tait large. Ce dernier cessa de jouer, se d\u00e9pla\u00e7a un peu et lan\u00e7a un regard surpris et un peu inquiet vers Nathalie. Oui, bien s\u00fbr. Il reprit la m\u00e9lodie. Elle observa ses mains. Elles \u00e9taient plut\u00f4t petites, mais chaque d\u00e9placement des doigts avait l\u2019assurance et la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 d\u2019un bouc de montagne qui conna\u00eet intimement les escarpements et les anfractuosit\u00e9s de son habitat rocheux. Il continua \u00e0 jouer sans pr\u00eater attention \u00e0 Nathalie. Bon, se dit-elle. Si c\u2019est \u00e7a, la mort, ce n\u2019est pas si pire. Apr\u00e8s plusieurs variations sur la m\u00eame m\u00e9lodie, il cessa de jouer et se tourna vers elle. Ses yeux p\u00e9tillaient de curiosit\u00e9. Il souriait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Votre parfum \u2026 Des odeurs que je ne connais pas. J\u2019aime bien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle sourit \u00e0 son tour. Il y avait longtemps qu\u2019elle n\u2019avait pas re\u00e7u un compliment.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Mais il fait froid, ici. Il n\u2019y a pas de chauffage&nbsp;? Vous avez vu toute cette neige&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Au-del\u00e0 des grandes baies vitr\u00e9es, les flocons valsaient dans une lenteur infinie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 La neige&nbsp;? Elle tombe comme \u00e7a sans arr\u00eat depuis 1828, depuis mon arriv\u00e9e ici. Pourtant, elle ne semble pas s\u2019accumuler, mais je n\u2019en suis pas certain. Je ne sors jamais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Vous ne sortez jamais&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Pourquoi sortir&nbsp;? J\u2019ai tout, ici. Tout, c\u2019est-\u00e0-dire un piano. Toujours bien accord\u00e9. Parfois, c\u2019est un peu long, la solitude. Mais on s\u2019y fait, vous verrez.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Non, on ne s\u2019y fait pas, croyez-moi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle se leva, regarda de tous les c\u00f4t\u00e9s et arpenta la pi\u00e8ce. C\u2019\u00e9tait un vrai piano-bar. Plus elle observait l\u2019endroit, plus il semblait \u00eatre une copie conforme, bien que plus grande, du Cube Ivre, le lieu o\u00f9 elle s\u2019\u00e9tait souvent tenue pendant ses \u00e9tudes. Derri\u00e8re le bar du Cube Ivre, un large miroir avait jadis \u00e9t\u00e9 orn\u00e9 d\u2019une frise kitsch, bord\u00e9 de part et d\u2019autre de nombreuses \u00e9tag\u00e8res remplies de bouteilles. Ici aussi, le m\u00eame miroir, la m\u00eame frise, les \u00e9tag\u00e8res bond\u00e9es des m\u00eames bouteilles. Nathalie savait toutefois que dans ce lieu \u00e9trange, il n\u2019y avait rien dans ces bouteilles et qu\u2019elle ne pourrait jamais s\u2019enivrer alors qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 souvent la premi\u00e8re \u00e0 \u00eatre saoule au Cube Ivre. Elle en \u00e9tait devenue rapidement un pilier, jusqu\u2019\u00e0 ce que le patron de l\u2019endroit lui en interdise l\u2019entr\u00e9e. Elle draguait constamment les types pour se faire payer des drinks.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle s\u2019\u00e9loigna du bar et vit un juke-box. Bizarre, pensa-t-elle. Elle s\u2019en approcha. La liste des morceaux disponibles n\u2019offrait que de la musique de Schubert, tous except\u00e9 un. <em>Piano Man<\/em>. Elle s\u2019\u00e9tait noy\u00e9e des dizaines de fois dans cette chanson. Elle demanda \u00e0 Schubert de la jouer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Vous voulez vraiment que je joue \u00e7a&nbsp;? lan\u00e7a Schubert d\u2019un ton d\u00e9pit\u00e9, sans se retourner. Cette pi\u00e8ce, je l\u2019entends depuis des ann\u00e9es, mais je ne sais pas qui l\u2019a compos\u00e9e. S\u00fbrement pas Mozart, ce n\u2019\u00e9tait pas son style.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 C\u2019est dans le juke-box.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Le \u00ab&nbsp;juke-box&nbsp;\u00bb&nbsp;? Vous avez de dr\u00f4les de mots.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle puisa dans les quelques bribes d\u2019allemand qu\u2019elle poss\u00e9dait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 <em>Musikautomat<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Ah, <em>die Maschine<\/em>. C\u2019est elle qui est arriv\u00e9e un jour, toute seule comme \u00e7a, la machine. Il y avait ma musique, et cette chanson. C\u2019est mignon, mais je ne saisis pas le sens des paroles. <em>They sit at the bar and put bread in my jar<\/em>, ou encore <em>Davy who\u2019s still in the navy<\/em>, je ne comprends pas \u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 \u00c7a date de 1973.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il ne rajouta rien et se mit plut\u00f4t \u00e0 jouer et chanter. Il avait la m\u00eame voix que Billy Joel, le m\u00eame toucher au piano. Copie conforme. Il ne manquait que la cigarette pendant au coin des l\u00e8vres. Quand il eut fini, il se tourna vers elle. Elle s\u2019\u00e9tait rapproch\u00e9e et se tenait \u00e0 un m\u00e8tre de lui. Elle avait lu que Schubert avait souffert d\u2019un physique d\u00e9favorable qui ne lui avait permis de n\u2019\u00eatre aupr\u00e8s des dames qu\u2019un soupirant ne parvenant jamais \u00e0 ses fins. Pourtant, elle le trouvait beau. Il avait une pr\u00e9sence, une chaleur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Qu\u2019avez-vous entendu de moi \u00e0 la \u2026 radio&nbsp;? Une autre machine, je pr\u00e9sume&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 <em>Sur<\/em> la radio, oui. <em>Entfernte Musik Maschine<\/em>, je pense. J\u2019ai entendu le Wintereisse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Ah, je suis d\u00e9sol\u00e9 pour vous.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Pourquoi dites-vous \u00e7a&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il r\u00e9pondit avec les premi\u00e8res notes du Voyage d\u2019hiver, auxquelles il ajouta la m\u00e9lodie. Son visage prit une expression grave.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;\u2013 J\u2019ai fini par comprendre que, pour certains, cette musique est une mal\u00e9diction. La musique et les paroles impr\u00e8gnent l\u2019\u00e2me, et si celle-ci est trop faible, la personne devient \u00e0 son insu un errant de ses hivers. C\u2019est votre cas, je pr\u00e9sume&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Non. Au contraire. Votre musique m\u2019a consol\u00e9e. J\u2019y trouvais comme un compagnon et me sentais alors moins seule. Je suis n\u00e9e dans l\u2019hiver et j\u2019y ai grandi. J\u2019ai toujours eu froid. Dans le corps, l\u2019\u00e2me, le c\u0153ur, tout ce que vous voulez.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Vous avez \u00e9t\u00e9 amoureuse&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Je pense.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Vous pensez&nbsp;? Vous ne savez pas&nbsp;? Vous avez au moins connu la flamme de la passion, non&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle s\u2019assit sur la chaise. La question \u00e9tait cruelle. Comment y r\u00e9pondre, comment expliquer qu\u2019elle n\u2019avait jamais cru \u00e0 l\u2019amour, m\u00eame si elle s\u2019\u00e9tait efforc\u00e9e d\u2019y croire, \u00e0 l\u2019amour, cette chose \u00e9nigmatique cens\u00e9e \u00eatre un baume gommant les vacheries et difficult\u00e9s de la vie\u2009&nbsp;? Comment expliquer qu\u2019elle avait peu souvent eu l\u2019impression d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 aim\u00e9e et combien elle avait \u00e9t\u00e9 maladroite avec son mari, son fils, avec tout le monde, en fait. Le froid l\u2019avait toujours habit\u00e9e et, dans la chaleur du monde, elle s\u2019\u00e9tait sentie \u00e9trang\u00e8re. Les mois de mai n\u2019avaient gu\u00e8re eu pour elle plus d\u2019attrait que les autres de l\u2019ann\u00e9e. Pourtant, elle donnait le change. Sa s\u0153ur Suzanne lui avait toujours trouv\u00e9 des excuses. \u00ab&nbsp;Oh, bien s\u00fbr, une math\u00e9maticienne, c\u2019est un peu comme un po\u00e8te des chiffres. Et c\u2019est toujours dans les nuages, pas vrai, ma ch\u00e8re Nat&nbsp;?&nbsp;\u00bb Nathalie s\u2019en \u00e9tait voulu de ne pas lui avoir rendu la pareille, de ne pas avoir r\u00e9pondu aux effusions de sa s\u0153ur fofolle et dissip\u00e9e qui s\u2019enflammait r\u00e9guli\u00e8rement pour de nouveaux mecs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Suzanne lui avait cruellement manqu\u00e9, ces deux derni\u00e8res ann\u00e9es. Elle \u00e9tait morte d\u2019une overdose de Fentanyl. C\u2019\u00e9tait la seule personne qui avait accept\u00e9 Nathalie telle quelle et qui n\u2019avait jamais cherch\u00e9 \u00e0 la changer, \u00e0 incliner sa trajectoire ni ne l\u2019avait prise en grippe. Nathalie se disait qu\u2019au total, sa famille avait fait somme z\u00e9ro en termes de thermodynamique relationnelle&nbsp;: p\u00e8re traducteur perdu dans sa bi\u00e8re ti\u00e8de, m\u00e8re comptable oscillant entre petites joies et petites peines, Suzanne hot, Nat cold.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Franz s\u2019\u00e9tait remis au piano. Il \u00e9tait absorb\u00e9, nimb\u00e9 m\u00eame, par la musique. Il jouait quelque chose de complexe, un genre de fugue o\u00f9 Nathalie percevait des s\u00e9ries, des s\u00e9quences, des rapports, des structures qu\u2019elle n\u2019avait pas \u00e0 d\u00e9chiffrer. C\u2019\u00e9tait l\u00e0, dans l\u2019air du piano-bar, c\u2019\u00e9tait beau, pas besoin de se casser la t\u00eate. Un long moment s\u2019\u00e9coula et elle se laissa p\u00e9n\u00e9trer par cette pl\u00e9nitude des formes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Puis la musique cessa. Nathalie se leva et alla \u00e0 la fen\u00eatre la plus pr\u00e8s, une grande baie vitr\u00e9e qui donnait sur l\u2019avenue par o\u00f9 elle \u00e9tait arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019h\u00f4tel. La neige continuait de tomber.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 C\u2019est toujours la m\u00eame neige, on dirait. Qu\u2019est-ce qu\u2019il y a plus loin&nbsp;? Ah, c\u2019est vrai, vous ne sortez jamais d\u2019ici.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 En effet, je ne sors pas, mais je sais qu\u2019il y a de la musique. Partout.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Pas de silence&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Oh que si ! En fait, il y a bien plus de silence que de musique. C\u2019est du silence que sort la musique. Pas de silence, pas de musique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il se remit \u00e0 pianoter. Bien s\u00fbr, pensa Nathalie en continuant de contempler la chute de la neige qui l\u2019hypnotisait. Elle n\u2019\u00e9coutait plus Franz.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Soyez prudente\u2026 J\u2019ai entendu dire qu\u2019on peut se perdre dans la contemplation de la neige et que des gens y ont pass\u00e9 des milliers d\u2019ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Qui a dit \u00e7a&nbsp;? Vous ne voyez jamais personne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 En effet, mais ce sont des choses que je sais. Comme votre nom, Nathalie. Il y a des choses que je sais, c\u2019est comme \u00e7a, et il y a longtemps que j\u2019ai cess\u00e9 de me poser des questions. Avez-vous faim&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Faim&nbsp;? Quelle dr\u00f4le d\u2019id\u00e9e ! Nous sommes morts, non&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Oui\u2026 et pas tout \u00e0 fait. De temps \u00e0 autre, je retrouve un peu de mon corps\u2026 et de mon estomac ! J\u2019ai alors l\u2019occasion de manger un buffet. Ce soir, c\u2019est le bon soir. Regardez.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il l\u2019invita \u00e0 se retourner. Devant le bar, une grande table \u00e9tait dress\u00e9e. Un v\u00e9ritable buffet, avec chandelles sur nappe de lin fin. Nathalie aussi se sentait tout \u00e0 coup plus pond\u00e9rable. L\u2019odeur de son shampoing \u00e9tait plus accentu\u00e9e, la robe serrait un peu trop aux \u00e9paules, et il y avait m\u00eame cette foutue petite douleur au bas du dos, du c\u00f4t\u00e9 droit, r\u00e9sultat d\u2019une chute subs\u00e9quente \u00e0 une \u00e9ni\u00e8me cuite en solitaire. Un app\u00e9tit sans fond occupait ses entrailles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 J\u2019ai faim. Je mangerais bien deux ou trois hamburgers !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019autre rit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Vous voulez manger des citoyens de Hambourg&nbsp;? Vraiment, vous \u00eates curieuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle pensa un instant tenter de lui expliquer l\u2019\u00e9volution de la gastronomie au vingti\u00e8me si\u00e8cle, la domination du fast-food, les McDo et tous ces trucs, mais elle s\u2019abstint. \u00c0 quoi bon, se dit-elle, et elle rit. De bon c\u0153ur. Ce n\u2019\u00e9tait pas arriv\u00e9 depuis longtemps. Il rit aussi, un rire d\u2019enfant, ce qui faisait un bien fou \u00e0 Nathalie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Allez, un peu de musique de table.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il pointa la main vers le juke-box. Le Klavierst\u00fccke n\u00b0&nbsp;2 emplit l\u2019endroit, comme si chaque mur \u00e9tait un immense haut-parleur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 J\u2019aime bien mon <em>allegro<\/em> dans cette pi\u00e8ce, pas vous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Non, non ! hurla-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Surpris, Franz arr\u00eata la musique, mais il n\u2019avait fallu que les premi\u00e8res notes pour faire rejaillir des souvenirs douloureux dans le c\u0153ur de Nathalie. En une fraction de seconde, elle rev\u00e9cut la proc\u00e9dure p\u00e9nible et cruelle du divorce. \u00c0 la cour, la bataille avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 sens unique. Paul avait engag\u00e9 la meilleure avocate de la ville alors que Nathalie avait commis l\u2019imprudence de vouloir se d\u00e9fendre seule. \u00ab&nbsp;J\u2019ai lu la loi, je connais mes droits et je suis de bonne foi&nbsp;\u00bb, avait-elle r\u00e9torqu\u00e9 \u00e0 un coll\u00e8gue qui avait fait comme elle et avait tout perdu. \u00ab&nbsp;Attention, le juge, m\u00eame s\u2019il te trouve sympa, n\u2019appliquera pas seulement la loi. Il interpr\u00e9tera la loi et ses finesses aussi. L\u2019avocate les conna\u00eet, ces petites finesses. Pas toi.&nbsp;\u00bb Elle avait fait fi de ces conseils et avait perdu la garde de son fils Daniel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Au tribunal, l\u2019avocate avait martel\u00e9 le refus de Nathalie d\u2019aller en d\u00e9tox et avait insist\u00e9 sur les nombreuses fois o\u00f9 Daniel s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9 seul \u00e0 la maison, des soir\u00e9es durant, la m\u00e8re \u00e9tant, dans les mots de l\u2019avocate, \u00ab&nbsp;partie bambocher avec des quidams dans des pianos-bars douteux&nbsp;\u00bb, ce qui avait gagn\u00e9 l\u2019oreille du juge. Ce dernier n\u2019avait manifestement eu aucune sympathie pour Nathalie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;Vous aurez l\u2019occasion de voir votre fils une fois par mois&nbsp;\u00bb, avait tranch\u00e9 le juge en invitant fortement Nathalie \u00e0 se prendre en main. La semaine suivante, Paul amena Daniel. C\u2019\u00e9tait un dimanche pluvieux. Ils arriv\u00e8rent une heure en retard. \u00ab&nbsp;Je reviens le chercher \u00e0 cinq heures.&nbsp;\u00bb Nathalie fournit un gros effort pour ne pas l\u2019engueuler \u00e0 cause du retard. Elle n\u2019avait fait que \u00e7a, des efforts, depuis trois jours. Elle n\u2019avait rien consomm\u00e9, elle \u00e9tait all\u00e9e chez la coiffeuse, avait rang\u00e9 l\u2019appartement, sorti les jouets pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s de Daniel. Elle tenta de faire plusieurs activit\u00e9s avec lui, alors qu\u2019il ne demandait qu\u2019une chose&nbsp;: la t\u00e9l\u00e9. De guerre lasse, elle s\u2019\u00e9tait assise \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s et ils avaient pass\u00e9 le reste de l\u2019apr\u00e8s-midi devant des dessins anim\u00e9s. D\u00e8s que la porte se referma sur son ex et son fils, elle se jura de changer de tactique pour renouer avec son fils. Quatre semaines pass\u00e8rent et Nathalie attendait avec impatience le dimanche de la prochaine visite de son fils. La veille, pour se calmer, elle avait \u00e9cout\u00e9 le Klavierst\u00fccke. Le pinot gris \u00e9tait bon. Pourquoi pas en ouvrir une autre&nbsp;? Le t\u00e9l\u00e9phone sonna, c\u2019\u00e9tait Paul. Il pleurait. \u00ab&nbsp;Daniel, Daniel s\u2019est noy\u00e9 \u00e0 la piscine.&nbsp;\u00bb. Le gar\u00e7on mourut quelques jours plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Ah, d\u2019accord, dit Franz, d\u00e9pit\u00e9 devant la peine de Nathalie. Voici quelque chose de plus \u2026 adapt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Violoncelle, piano. <em>Arpeggione<\/em>. Un baume. Apr\u00e8s quelques mesures, les souvenirs amers s\u2019estomp\u00e8rent. Le c\u0153ur all\u00e9g\u00e9, elle s\u2019approcha de Franz, le prit dans ses bras et lui fit un long c\u00e2lin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Merci.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il ne s\u2019attendait pas \u00e0 \u00e7a&nbsp;: il eut un l\u00e9ger mouvement de recul puis se laissa prendre. Il soupirait fort. Apr\u00e8s un petit flottement de g\u00eane, ils s\u2019assirent \u00e0 table.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Ah, un tournedos, un truc imagin\u00e9 par ce g\u00e9nial Rossini ! Et vous, ces choses dans votre assiette, c\u2019est quoi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Trois hamburgers \u00e9taient dispos\u00e9s l\u2019un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre sur une large assiette de service.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Des citoyens de Hambourg. Mais je vais en croquer un seulement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ils rirent, mang\u00e8rent, burent, puis se lev\u00e8rent de table et Franz lui d\u00e9signa d\u2019un geste de la t\u00eate une petite mezzanine au-dessus du piano. Nathalie ne l\u2019avait pas remarqu\u00e9e. Ils y mont\u00e8rent. Une immense verri\u00e8re occupait tout le mur devant, comme s\u2019ils \u00e9taient sur le pont d\u2019un navire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 La vue est magnifique, n\u2019est-ce pas&nbsp;? Je pense qu\u2019on peut voir l\u2019infini. Vous voyez tout ce silence qui demande \u00e0 \u00eatre fa\u00e7onn\u00e9 en musique&nbsp;? Il n\u2019y aura jamais assez de musiciens sur la Terre pour rendre justice \u00e0 tout ce silence. Vous savez pourquoi&nbsp;? Entre chaque note de musique, il y a une infinitude de silence. Il faut savoir l\u2019\u00e9couter.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nathalie ne voyait rien de ce que Franz lui d\u00e9crivait. Elle ne voyait qu\u2019une plaine sans fin et, l\u00e0, en plein milieu, une forme rev\u00eatue d\u2019un long manteau et d\u2019un foulard claquant au vent, portant des sacs et avan\u00e7ant l\u2019\u00e9chine courb\u00e9e. Ici et l\u00e0, des corneilles \u00e9taient perch\u00e9es sur les longues branches fourchues d\u2019arbres d\u00e9charn\u00e9s et croassaient des infamies. La plaine \u00e9tait froide et sombre. Trois soleils lugubres tr\u00f4naient au milieu du ciel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nul repos dans cette plaine, nul repos dans cet hiver. Toujours marcher, toujours continuer droit devant, sans but autre \u00e0 atteindre que la souffrance. Des larmes glac\u00e9es coul\u00e8rent sur les joues de Nathalie. Elle se voyait dans cette forme. Franz se retourna et vit son d\u00e9semparement. Il ressentit tout le poids qu\u2019elle portait, le poids du voyage solitaire dans les zones froides de son c\u0153ur. Il avait souffert lui aussi, mais il se dit que sa propre souffrance avait \u00e9t\u00e9 diff\u00e9rente, probablement moindre, car si les souffrances ne se comparent pas, il savait qu\u2019elles suivent n\u00e9anmoins une gradation. Il y a de grandes amours et de petites amours, il y a de grandes souffrances et de petites souffrances. Nathalie avait pig\u00e9 le mauvais num\u00e9ro. La musique que Schubert avait mise sur le po\u00e8me de M\u00fcller, c\u2019\u00e9tait celle de Nathalie. Il avait ressenti ce qu\u2019un jour une femme \u00e9prouverait cette musique au plus profond de ses fibres, dans un pays \u00e9tranger et lointain, dans un futur dont il ne connaissait ni les radios, les hamburgers, les juke-box. &nbsp;Il la regarda. Elle avait ferm\u00e9 les yeux et continuait de sangloter dans des soubresauts d\u2019\u00e9paule. Il la prit dans ses bras, laissa monter ses propres \u00e9motions et se laissa fondre dans l\u2019\u00e9treinte. Enlac\u00e9s, les yeux ferm\u00e9s et mouill\u00e9s, ils ne virent pas la mezzanine et le piano-bar dispara\u00eetre. Quand ils ouvrirent les yeux, l\u2019endroit \u00e9tait devenu une salle de bal. Franz sourit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Voulez-vous danser&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il lui tendit la main, elle la prit et, aussit\u00f4t, il l\u2019entra\u00eena dans une valse. Lente d\u2019abord, elle s\u2019acc\u00e9l\u00e9ra apr\u00e8s quelques mesures. Elle aper\u00e7ut un orchestre au fond de la salle. Elle n\u2019y pr\u00eata pas attention. Elle voyait l\u2019inutilit\u00e9 de chercher le pourquoi du comment dans ce lieu \u00e9trange. Elle vit son reflet dans un miroir. Elle portait une longue robe de soie d\u2019un bleu d\u00e9licat orn\u00e9e de fines broderies. Dans ses r\u00eaveries d\u2019adolescente, elle s\u2019\u00e9tait vue danser dans une telle robe. Franz avait une l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de pas que sa corpulence ne laissait pas pr\u00e9sager. Il avait grand plaisir \u00e0 guider avec gr\u00e2ce Nathalie qui, pas apr\u00e8s pas, sentait son c\u0153ur s\u2019all\u00e9ger, s\u2019\u00e9chauffer. Ils tournaient de plus en plus rapidement et, par la relativit\u00e9 de toute chose, Nathalie eut l\u2019impression que Franz et elle \u00e9taient immobiles, et que c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t toute la pi\u00e8ce qui tournait autour d\u2019eux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019impression se mua en certitude. Leurs pieds ne touchaient plus terre. Ils flottaient quelques centim\u00e8tres au-dessus du sol, leurs mouvements \u00e9taient empreints d\u2019une \u00e9l\u00e9gante lenteur, ils avaient toute l\u2019\u00e9ternit\u00e9 pour r\u00e9aliser chaque pas, chaque tour. Tout autour d\u2019eux, la pi\u00e8ce au complet, \u00e9tait devenue un oc\u00e9an de mouvance et fluidit\u00e9. Il n\u2019y avait plus d\u2019orchestre, car la musique \u00e9manait de la trame m\u00eame de l\u2019espace, du temps et du silence qui les pr\u00e9c\u00e9dait. Puisque la musique \u00e9mane du silence, avait bien dit Franz.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quelle \u00e9trange sensation, se dit Nathalie. Elle approcha son visage du sien, il la fixa et, d\u00e9posa ses yeux dans les siens. Ils s\u2019embrass\u00e8rent. Les corps, du moins leur version particuli\u00e8re du moment, se voulaient. Leurs mains quitt\u00e8rent la pudique position de celle des valseurs et cherch\u00e8rent \u00e0 d\u00e9faire prestement les boutons, les lacets, les agrafes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Valse, musique, v\u00eatements\u2026 Tout finit par redescendre avec lenteur, ob\u00e9issant \u00e0 la curieuse gravitation qui \u00e9tait ma\u00eetresse des lieux, et leurs deux corps enlac\u00e9s se retrouv\u00e8rent nus sur le vaste lit qu\u2019\u00e9tait devenu le piano-bar. Le contact du corps chaud de Franz ravissait Nathalie&nbsp;: elle en fr\u00e9missait de tout son \u00eatre. Pur plaisir. Les mains de Franz pianotaient avec adresse sur son corps et en faisait jaillir une musique de jouissance. Ici un impromptu sur les seins, l\u00e0 une sonate autour du nombril, puis un allegro allant de la descente des reins aux cuisses et, enfin, une longue fugue entre les jambes jusqu\u2019\u00e0 la source de la fontaine, suivie d\u2019une ouverture pianissimo. Les pointes de ses seins \u00e9taient de petits monts que les doigts de Franz gravissaient dans un crescendo mesur\u00e9, tout en douceur. Les mains de Nathalie exploraient son visage. Oui, il \u00e9tait beau, il \u00e9tait en extase. Il n\u2019\u00e9mettait aucun bruit. Que du silence, et de ce silence jaillissait la musique qu\u2019il composait sur son corps. Puis il refit les m\u00eames gestes, les m\u00eames caresses, mais cette fois en d\u00e9veloppant les th\u00e8mes, en les explorant davantage, et Nathalie s\u2019ouvrait, se dilatait, devenait une partition de sensualit\u00e9, elle devenait la musique. Son souffle se raccourcissait pendant que les gestes de Franz devenaient plus longs, plus langoureux. Elle le prit par les hanches, l\u2019attira tout contre elle et murmura&nbsp;: \u00ab&nbsp;viens, je suis pr\u00eate \u00e0 te recevoir&nbsp;\u00bb. Elle pla\u00e7a ses jambes autour de ses hanches et l\u2019enserra de toutes ses forces. Il la p\u00e9n\u00e9tra lentement et profond\u00e9ment. Les orteils de Nathalie se recroquevill\u00e8rent, son c\u0153ur battait \u00e0 tout rompre, la paume de ses mains \u00e9tait moite. Elle n\u2019avait jamais connu de vagues de chaleur aussi intenses au creux des reins. \u00c7a augmentait, c\u2019\u00e9tait intens\u00e9ment bon, c\u2019\u00e9tait insoutenable. \u00ab&nbsp;Oh, ma t\u00eate, ma t\u00eate, c\u2019est, c\u2019est \u2026 \u00c7a va exploser !&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il y eut d\u2019abord le noir total, puis le blanc total, puis plus rien. Soudain, les <em>bip<\/em> des moniteurs se firent entendre en ch\u0153ur. Dans un grand cri de refus qui se perdit dans le vestibule de l\u2019h\u00f4tel, Nathalie r\u00e9int\u00e9gra son corps enti\u00e8rement recouvert d\u2019un drap sur la table de l\u2019urgence. Un infirmier \u00e9tait sur le point de ranger tous les moniteurs et de descendre le corps \u00e0 la morgue quand il vit les pieds bouger sous les draps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Docteur, docteur !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le personnel rappliqua, l\u2019urgentologue la premi\u00e8re. Deux heures s\u2019\u00e9taient \u00e9coul\u00e9es depuis le prononc\u00e9 du d\u00e9c\u00e8s. Nathalie fut rapidement stabilis\u00e9e et envoy\u00e9e \u00e0 la chirurgie. C\u00f4tes cass\u00e9es, foie perfor\u00e9, tibia fractur\u00e9, commotion. Elle fut hospitalis\u00e9e deux semaines, deux semaines durant lesquelles elle esp\u00e9ra constamment retourner \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, mais avec le passage des jours, il lui fallut se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence&nbsp;: il n\u2019y avait pas d\u2019h\u00f4tel ailleurs que dans son imagination. Appuy\u00e9e sur une b\u00e9quille, elle quitta l\u2019h\u00f4pital presque \u00e0 regret. Elle prit le temps de saluer chaque membre du personnel qui lui avait prodigu\u00e9 des soins. Quelque chose avait chang\u00e9 dans ses rapports avec les autres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle prit un taxi. Le chauffeur pianota sur la radio pour trouver un poste. Il lan\u00e7a un regard froid \u00e0 Nathalie dans le r\u00e9troviseur. \u00ab&nbsp;C\u2019est mon taxi, c\u2019est mon choix de musique.&nbsp;\u00bb C\u2019\u00e9tait sans appel. Il tomba sur Schubert. <em>La jeune fille et la mort<\/em>. Ah, cher Franz.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une rencontre inachev\u00e9e dans un bar impromptu.<\/p>\n","protected":false},"author":28,"featured_media":206,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_crdt_document":"","disable_featured_image":true,"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[5,6],"taxon-du-petit-parc":[],"class_list":["post-88","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelle","tag-nouvelle","tag-pierre"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/88","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/users\/28"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=88"}],"version-history":[{"count":16,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/88\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":260,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/88\/revisions\/260"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/media\/206"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=88"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=88"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=88"},{"taxonomy":"taxon-du-petit-parc","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/taxon-du-petit-parc?post=88"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}