{"id":287,"date":"2025-02-06T19:34:38","date_gmt":"2025-02-07T00:34:38","guid":{"rendered":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/?p=287"},"modified":"2025-03-11T12:15:59","modified_gmt":"2025-03-11T16:15:59","slug":"micronouvelles-1","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/2025\/02\/06\/micronouvelles-1\/","title":{"rendered":"Micronouvelles 1"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Un chien<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le chien, un labrador perclus de rhumatismes et dont le poil semblait avoir \u00e9t\u00e9 roussi par le feu d\u2019un haut-fourneau, grattait le sol. Sans presse, calmement, malgr\u00e9 les douleurs dans les pattes, il ramenait au jour la terre dont il humait longuement chaque centim\u00e8tre cube. De temps \u00e0 autre, il arr\u00eatait ses travaux d\u2019excavation, s\u2019asseyait sur son arri\u00e8re-train et regardait \u00e0 gauche, \u00e0 droite. Il voulait \u00eatre seul et aurait retard\u00e9 ses fouilles si les ma\u00eetres ou Gertrude, la chatte dominatrice de la maison, avaient \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Mais la chatte \u00e9tait chez le v\u00e9t\u00e9 et les autres \u00e9taient tous au chalet, sauf Caleb, l\u2019a\u00een\u00e9 boutonneux qui d\u00e9testait aller au chalet et avait propos\u00e9 de s\u2019occuper du chien. D\u00e8s que les parents et les deux s\u0153urs furent partis, Caleb avait enfourch\u00e9 son v\u00e9lo pour aller rejoindre les copains. Il s\u2019adressa au chien.&nbsp; \u00ab Toi, tu restes l\u00e0 et tu fais pas le con. \u00bb Le chien avait la voie libre pour terminer sa curieuse t\u00e2che. Il jeta un autre coup d\u2019\u0153il aux alentours et reprit son creusement. Il avait grandi dans cette maison, qui avait \u00e9t\u00e9 maintes fois r\u00e9nov\u00e9e. Le terrain n\u2019y avait pas \u00e9chapp\u00e9, sauf le coin derri\u00e8re le ch\u00eane, qui n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 r\u00e9am\u00e9nag\u00e9. C\u2019\u00e9tait le coin pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 du chien quand il \u00e9tait chiot, avant qu\u2019il ne se mette \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer le tapis moelleux du salon. Le labrador fr\u00e9tilla un peu de la queue. Il sentait les vieux souvenirs cristallis\u00e9s dans l\u2019humus qui reprenaient vie. Chaque coup de patte et de museau lui ramenait les senteurs de ses premiers mois. J\u2019ignore si un chien peut pleurer. Si cela se pouvait, ce labrador aurait \u00e9t\u00e9 en larmes au rappel des tendres m\u00e9moires qui surgissaient soudainement du sol. Ce ne fut pourtant qu\u2019une vie de chiot bien ordinaire. Batifoler dans l\u2019herbe, aboyer apr\u00e8s la neige, cacher les chaussettes, ronger les marches d\u2019escalier. Il cessa de creuser et s\u2019affala de tout son long, museau dans le trou, pour inspirer un dernier effluve et expirer un dernier souffle. C\u2019est dans cette position que Caleb le retrouva \u00e0 la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Les saucisses<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9tait une petite chorale sympathique, dirig\u00e9e par Hernie Guts, un \u00c9cossais francophile qui avait mont\u00e9 de bric et de broc cette chorale, dans notre quartier paup\u00e9ris\u00e9 par la fermeture d\u2019un gigantesque entrep\u00f4t d\u2019Amazon. Il y avait quelques petites vieilles, un quinqua qui se donnait un look \u00e0 la Elvis, un motard, une plombi\u00e8re, et d\u2019autres. Une jolie bande. Mon chum Ren\u00e9 chantait aussi et je m\u2019\u00e9tais port\u00e9 volontaire pour organiser le petit buffet d\u2019apr\u00e8s-concert. Gratuit pour les choristes, payant pour les membres du public.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019avais dispos\u00e9 avec minutie les craquelins, l\u2019humus, les p\u00e2t\u00e9s \u2013 le v\u00e9g\u00e9 et le pas v\u00e9g\u00e9, les fromages, et tout le reste, sans oublier les saucisses cocktail au sirop d\u2019\u00e9rable dont je raffolais, m\u00eame si Ren\u00e9 ne cessait de me dire que c\u2019\u00e9tait de la pure cochonnerie, dans les deux sens du terme. Mes pr\u00e9paratifs allaient bon train. La chorale a entam\u00e9 <em>What a Wonderful World<\/em>, \u00e0 la demande expresse de B\u00e9atrice, l\u2019a\u00een\u00e9e de la chorale, qui venait de perdre un petit-fils et voulait \u00e9chapper au pathos dans lequel s\u2019\u00e9tait drap\u00e9 sa famille. J\u2019avais presque termin\u00e9, quand Hernie s\u2019est tourn\u00e9 vers moi, le visage convuls\u00e9 de douleur. D\u2019un signe erratique de la main, il m\u2019a suppli\u00e9 de prendre la rel\u00e8ve et il s\u2019est dirig\u00e9 dare-dare vers les toilettes. Il faut dire que j\u2019\u00e9tais aussi l\u2019assistant-directeur de la chorale. Personne ne comprenait ce qui se passait. Tous ont continu\u00e9 sans broncher et j\u2019ai pu mener la troupe jusqu\u2019aux derni\u00e8res paroles de la chanson. <em>Yes, I think to myself. What a wonderful world. Ooh, yes.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s deux autres chansons, j\u2019ai annonc\u00e9 qu\u2019on prenait une br\u00e8ve pause pour permettre \u00e0 Hernie de revenir. Apr\u00e8s tout, c\u2019\u00e9tait lui la star de la chorale. Il avait d\u00e9j\u00e0 chant\u00e9, dans un r\u00f4le secondaire, \u00e0 la Scala.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me suis rendu aux toilettes pour voir ce qui s\u2019y passait. Affal\u00e9 par terre, la chemise ouverte, Hernie g\u00e9missait. Il tenait ses tripes dans ses mains. Mes \u00e9tudes rat\u00e9es de m\u00e9decine m\u2019ont \u00e9t\u00e9 utiles, car j\u2019ai aussit\u00f4t compris ce qui se passait. Une immense d\u00e9chirure de la paroi abdominale avait permis aux visc\u00e8res de sortir du p\u00e9ritoine et de se r\u00e9pandre comme un plat de \u2026 saucisses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les ambulanciers sont rapidement arriv\u00e9s et Hernie a \u00e9t\u00e9 op\u00e9r\u00e9 le soir m\u00eame, avec succ\u00e8s. Le chirurgien n\u2019avait jamais vu rien de tel. \u00ab&nbsp;En plus, quand j\u2019ai vu son nom sur sa fiche, je n\u2019en revenais pas!&nbsp;\u00bb Mon intervention avait \u00e9t\u00e9 critique. Si on avait attendu deux heures de plus, Hernie serait mort d\u2019isch\u00e9mie et de n\u00e9crose irr\u00e9versible subs\u00e9quentes \u00e0 une \u2026 hernie inguinale. Depuis, je suis incapable de voir des saucisses ou m\u00eame d\u2019entendre le mot hot-dog sans avoir un haut-le-c\u0153ur, parfois jusqu\u2019\u00e0 en vomir mes propres tripes.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Une promesse non tenue<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Tu viendras me voir, hein?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Bien s\u00fbr Jules, chaque fois que je passerai dans le coin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dix ann\u00e9es s\u00e9paraient les deux fr\u00e8res. Jules venait d\u2019\u00eatre plac\u00e9 en foyer. Quadrapl\u00e9gique avec grave traumatisme cr\u00e2nien \u00e0 la suite d\u2019un accident de moto, il avait \u00e9t\u00e9 pris en charge par les parents. La Covid passa par l\u00e0 et emporta \u00e0 une semaine d\u2019intervalle les deux septuag\u00e9naires, de sant\u00e9 d\u00e9j\u00e0 fragile. On proposa \u00e0 Jules un transfert \u00e0 Aylmer dans un centre sp\u00e9cialis\u00e9. Il pr\u00e9f\u00e9rait rester chez un oncle dans son patelin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Tu me le promets?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;Paul prit les deux mains de Jules.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Je te le jure. Je fais souvent la route Gatineau-Montr\u00e9al par la 50. Un petit d\u00e9tour par Ch\u00e9n\u00e9ville, \u00e7a sera rien pour moi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jules ignorait que Paul, le grand fr\u00e8re qu\u2019il id\u00e9alisait, venait de rencontrer P\u00e2querette dans un Tim Horton de Laval. Paul avait \u00e9t\u00e9 s\u00e9duit par sa d\u00e9sinvolture et sa sensualit\u00e9. Apr\u00e8s quelques sorties et nuits chaudes, elle lui avoua qu\u2019elle \u00e9tait danseuse nue au chic Mambo Travesio, \u00e0 Longueuil. Elle s\u2019attendait \u00e0 un rejet, comme cela arrivait souvent avec les types qui l\u2019int\u00e9ressaient, des intellectuels surtout. C\u2019\u00e9tait tellement hors de son milieu. Au contraire, Paul fut titill\u00e9 par la chose et devint un client r\u00e9gulier du Mambo. Il s\u2019y lia d\u2019amiti\u00e9 avec Ernesto, un motard. Ernesto \u00e9tait un fin parleur. Il \u00e9tait cultiv\u00e9. La philo l\u2019int\u00e9ressait, la cosmologie aussi. Paul avait \u00e9tudi\u00e9 en astrophysique avant de bifurquer vers la philosophie. La philo ne payait pas. Il devint donc chauffeur pour Postes Canada. Pendant que P\u00e2querette s\u2019effeuillait sur la sc\u00e8ne et faisait bander quelques petits vieux aux yeux exorbit\u00e9s, Paul et Ernesto discutaient de relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale, de trous noirs, de trous blancs, de lignes blanches, de coke.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Viens, on va dans la back room. J\u2019ai du stock comme t\u2019en as jamais sniff\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Il y a longtemps que j\u2019ai sniff\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Ben l\u00e0, l\u2019ami.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;Paul y prit go\u00fbt, la relation avec P\u00e2querette devenait s\u00e9rieuse. Un soir, Ernesto se pencha vers lui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; J\u2019ai besoin de ton aide, mon ami Heidegger. Viens, on va en arri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La deal fut conclue au-dessus d\u2019une belle ligne. Une fois par semaine, Paul devait transporter deux ou trois kilos soigneusement dissimul\u00e9s parmi les colis de la Poste. La coke et P\u00e2querette \u00e9taient sa nouvelle vie. Il oublia Jules. Il fut arr\u00eat\u00e9 quelques mois plus tard. On l\u2019avait d\u00e9nonc\u00e9. Ernesto peut-\u00eatre, qui commen\u00e7ait \u00e0 avoir le b\u00e9guin pour P\u00e2querette. Il ne le sut jamais. \u00c0 sa sortie, il apprit la mort de son fr\u00e8re. Il se rendit au Mambo Travesio. Le bar avait \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9 et il ne parvint pas \u00e0 retrouver P\u00e2querette. Il n\u2019avait jamais revu Jules.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Un dr\u00f4le de moineau<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Il est smart mon Gaston, tu trouves pas?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Peut-\u00eatre, mais il est bavard comme pas deux. Comment tu fais pour supporter ces cris rauques?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jacques a hauss\u00e9 les \u00e9paules et a souri.&nbsp;\u00ab&nbsp;On s\u2019habitue, c\u2019est tout.&nbsp;\u00bb Ch\u2019est tout, ch\u2019est tout, a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 aussit\u00f4t Gaston, le cacato\u00e8s. Il chuintait. Jacques lui avait appris un nombre impressionnant de mots, pr\u00e8s de deux cents. Il semblait associer certains mots \u00e0 d\u2019autres. Lorsque la sonnette se faisait entendre en d\u00e9but de soir\u00e9e, Gaston se mettait \u00e0 hurler \u00ab&nbsp;porte, pitja\u2026 porte, pitja\u00bb. Il ne manquait jamais la livraison de la pizza, surtout qu\u2019il avait droit \u00e0 une pointe. Quand Jacques \u00e9tait sous la douche et que le t\u00e9l\u00e9phone sonnait. Gaston l\u2019accueillait au sortir de la douche en caquetant \u00ab&nbsp;douche, t\u00e9l\u00e9phone\u2026 douche, t\u00e9l\u00e9phone!&nbsp;\u00bb. Jacques avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 mari\u00e9 et il avait acquis Gaston par la suite en guise de prix de consolation. L\u2019entente avait \u00e9t\u00e9 rapide et r\u00e9ciproque. Il avait trouv\u00e9 son partenaire de vie. Ces derniers temps, Jacques avait souvent des pertes cognitives. Il \u00e9tait pourtant r\u00e9put\u00e9 pour l\u2019infaillibilit\u00e9 de sa m\u00e9moire. La perspective de la d\u00e9mence l\u2019effrayait. Je le visitais souvent. Il avait besoin d\u2019\u00eatre rassur\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Tu sais, je lui ai appris mon num\u00e9ro de compte. Juste au cas \u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Il l\u2019a retenu?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Oui. Gaston, c\u2019est quoi le num\u00e9ro de mon compte?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019animal a d\u00e9bit\u00e9 les dix lettres et chiffres du num\u00e9ro. J\u2019\u00e9tais impressionn\u00e9. Deux semaines plus tard, un AVC terrassait Jacques et l\u2019impensable s\u2019est produit&nbsp;: il est devenu amn\u00e9sique. Sa s\u0153ur m\u2019a demand\u00e9 de m\u2019occuper de ses affaires, pas tr\u00e8s brillantes. Il devait de l\u2019argent un peu partout. \u00c7a pressait. Le fisc, l\u2019hypoth\u00e8que, des types louches. Elle n\u2019avait pas ses acc\u00e8s bancaires. J\u2019ai fouill\u00e9 dans l\u2019appartement, sur son ordinateur. Rien. M\u00eame pas un relev\u00e9. Jacques s\u2019\u00e9tait trop fi\u00e9 \u00e0 sa m\u00e9moire. Pendant mes recherches, Gaston est demeur\u00e9 silencieux. L\u2019absence de Jacques lui avait clou\u00e9 le bec.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Gaston, c\u2019est quoi le num\u00e9ro du compte?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aucune r\u00e9ponse. Apr\u00e8s plusieurs tentatives vaines, j\u2019ai eu une id\u00e9e. J\u2019ai appel\u00e9 la pizzeria voisine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; All\u00f4, oui, c\u2019est pour une pizza moyenne avec bacon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Du coup, Gaston s\u2019est agit\u00e9 et a clam\u00e9 pitja, pitja! Quarante minutes plus tard, la sonnette a retenti. Porte, pitja \u2026 porte, pitja. Bo\u00eete ouverte, je me suis servi. Ses grands yeux \u00e9taient fix\u00e9s sur ma pointe de pizza. aucun de mes gestes de lui \u00e9chappait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Tu en auras si tu me dis le num\u00e9ro du compte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gaston a \u00e9mis un r\u00e2lement profond. Il a longuement hoch\u00e9 la t\u00eate de gauche \u00e0 droite, d\u00e9chir\u00e9 par une demande impossible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Checret, checret. Motuche et bouche couchue.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Synchronicit\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le voyant s\u2019est allum\u00e9. Panne d\u2019essence annonc\u00e9e. Comme j\u2019avais deux cents kilom\u00e8tres de route devant moi, j&rsquo;ai fait le plein \u00e0 la premi\u00e8re station d\u2019essence venue. C\u2019\u00e9tait un gros d\u00e9panneur. Il y avait une bonne file \u00e0 la caisse, la foule habituelle d\u2019un vendredi soir. Certains attendaient de payer un plein d\u2019essence ou de la bi\u00e8re et des chips, d\u2019autres venaient prendre leur ration de billets de loto, le gros lot annonc\u00e9 frisant les cinquante millions. J\u2019ai vu la caissi\u00e8re. Je n\u2019aime pas m\u2019attarder sur le physique des personnes, chacun faisant son possible avec ce que la nature lui donne. Une autre loterie celle-l\u00e0, celle du code g\u00e9n\u00e9tique, qui produit au petit bonheur la chance des athl\u00e8tes, des artistes, des scientifiques ou des financiers de haut vol, tous les autres devant se contenter du sort qui leur \u00e9choit. L\u2019ADN fa\u00e7onne le contenant, ce ziploc fait de chair et d\u2019os. Mais qu\u2019en est-il du contenu? Cette caissi\u00e8re \u00e9tait particuli\u00e8rement moche. Des yeux tr\u00e8s espac\u00e9s, une chevelure clairsem\u00e9e, un sein plus haut que l\u2019autre, des boutons d\u2019acn\u00e9, un mince filet de voix, un chandail des Nordiques. Dieu ou la g\u00e9n\u00e9tique devaient \u00eatre fatigu\u00e9s la nuit de sa conception. Pourtant, malgr\u00e9 toutes ses vicissitudes physiques, elle parlait calmement, avec gentillesse. Elle \u00e9tait bien au-del\u00e0 des rat\u00e9s g\u00e9n\u00e9tiques qu\u2019avait \u00e9t\u00e9 le bricolage de son corps. Honteux, j\u2019ai cess\u00e9 de l\u2019observer, me sentant pire qu\u2019un voyeur cach\u00e9 derri\u00e8re les arbres sur une plage de nudistes. Je me trouvais cheap. J\u2019avais toujours \u00e9lud\u00e9 le concept d\u2019\u00e2me, une notion \u00e0 mon avis vaseuse servant \u00e0 englober les param\u00e8tres inconnus du cerveau. L\u00e0, soudainement, entre une all\u00e9e de junk food et une autre de produits automobiles, je n\u2019\u00e9tais plus certain. Elle a probablement plus de profondeur d\u2019\u00e2me que moi, ai-je pens\u00e9. Mon tour est arriv\u00e9, j\u2019ai pay\u00e9, je lui ai souri, elle a r\u00e9pondu \u00e0 mon sourire avec un regard per\u00e7ant. Avait-elle lu mes pens\u00e9es? De retour dans l\u2019auto, j\u2019ai d\u00e9marr\u00e9 et j\u2019ai allum\u00e9 la radio. D\u2019une voix suave, la pr\u00e9sentatrice a annonc\u00e9 le programme de la soir\u00e9e. \u00ab\u00a0Ce soir, en compagnie de Chopin et de Schubert, nous allons nous interroger sur l\u2019\u00e2me et la beaut\u00e9 int\u00e9rieure.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>L\u2019air<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des pas derri\u00e8re moi. C\u2019est la cadence lente de L\u00e9a. Elle pose sa main sur mon \u00e9paule.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; \u00c7a va?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je fais oui de la t\u00eate. Les yeux ferm\u00e9s, je prends une grande respiration. La douceur de l\u2019air me fait mal. J\u2019expire longuement. Elle enserre mes \u00e9paules. Je l\u2019aime.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Tu devrais te reposer. Nous avons une longue route \u00e0 faire demain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; J\u2019arrive.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne parviens pas \u00e0 m\u2019extirper de la vue qui s\u2019offre \u00e0 moi, une vue que je connais pourtant si bien. La rue bord\u00e9e par la piste o\u00f9 v\u00e9los et joggeurs circulent en \u00e9vitant les trous, le parc o\u00f9 il a fallu abattre les fr\u00eanes infest\u00e9s, la rivi\u00e8re lente. Il y a ce soir une l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 intenable dans l\u2019air, comme si les mol\u00e9cules d\u2019azote et d\u2019oxyg\u00e8ne vibraient \u00e0 des fr\u00e9quences produites par une m\u00e9canique autre que la quantique. Les mouettes planent un temps fou au-dessus de l\u2019eau, elles battent peu des ailes. Malgr\u00e9 sa l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, l\u2019air a une portance extraordinaire. Il soutient non seulement le voilage des oiseaux sur de longs trajets, mais aussi le fragile \u00e9chafaudage de mon c\u0153ur. Il y a un murmure de bont\u00e9 dans l\u2019air.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans deux jours, on enterrera mon p\u00e8re. Nous nous sommes revus il y a une semaine, dans son bungalow d\u00e9labr\u00e9 de Val-d\u2019Or. Il \u00e9tait \u00e0 l\u2019agonie. Longtemps, l\u2019air a \u00e9t\u00e9 vici\u00e9 entre nous. Beaucoup de malentendus, de non-dits qui ont pollu\u00e9 l\u2019atmosph\u00e8re. Nous ne nous sommes pas vus pendant quinze ans. Dans sa chambre, nous n\u2019avons pas parl\u00e9. Seuls des petits serrements de ses doigts sur les miens disaient quelque chose. Sur son petit appareil, du Bach jouait en boucle. L\u2019Air sur la corde de sol. J\u2019aurais voulu l\u2019accompagner jusqu\u2019\u00e0 son dernier souffle, jusqu\u2019\u00e0 cette derni\u00e8re bouff\u00e9e d\u2019air que j\u2019aurais pu inhaler dans un ultime acte de r\u00e9conciliation. Je devais revenir d\u2019urgence \u00e0 Montr\u00e9al pour le travail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u00e9a me tend une tasse de th\u00e9 et s\u2019assoit sur le banc, \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s. Je la regarde. L\u2019air autour d\u2019elle est un v\u00e9hicule de beaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Une famille<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ils ne passaient pas inaper\u00e7us. Les Grignon, une famille de huit. \u00c0 la plage, ils d\u00e9tonaient. Tous de grande taille, m\u00eame les plus jeunes, ils se d\u00e9pla\u00e7aient en groupe, que ce soit pour aller aux toilettes, commander des smoothies au bar ou plonger timidement un orteil ou deux dans l\u2019eau pourtant chaude. Outre leur grande taille, ils avaient tous un long cou, des bras courts, de longues jambes. Il y avait toujours l\u2019un d\u2019entre eux en train de regarder au loin, bougeant la t\u00eate par petits gestes saccad\u00e9s. Ils ressemblaient \u00e0 des suricates, morphologiquement et collectivement. La m\u00e8re \u00e9tait la plus affair\u00e9e des huit. Ses petits yeux pliss\u00e9s scrutaient avec m\u00e9fiance quiconque s\u2019approchait trop des plus petits, dans les 3 \u00e0 5 ans. Les plus vieux sortaient \u00e0 peine de l\u2019adolescence. \u00c0 la diff\u00e9rence des autres de leur \u00e2ge qui ne demandaient qu\u2019\u00e0 s\u2019\u00e9loigner au plus vite de papa et maman, ils restaient agglutin\u00e9s au groupe. Le p\u00e8re, ventripotent, lissait avec soin sa fine moustache comme s\u2019il l\u2019avait re\u00e7u en h\u00e9ritage de Dali lui-m\u00eame. Ils \u00e9taient arriv\u00e9s \u00e0 la plage dans une Toyota Sienna rafistol\u00e9e. Dans notre petite ville du bord de mer, tout le monde se connaissait. Nul ne savait o\u00f9 cette famille habitait, comment les parents gagnaient leur vie. Sur la plage, ils choisissaient toujours le point le plus haut. Ils se relayaient pour faire le guet. Personne ne s\u2019approchaient d\u2019eux. J\u2019entendais les commentaires des autres vacanciers. On les trouvaient bizarres. Je les ai vus souvent cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0, mon premier \u00e9t\u00e9 de travail comme sauveteur pendant mes \u00e9tudes. En quatre ans, c\u2019est le seul \u00e9t\u00e9 o\u00f9 ils sont venus. Du haut de ma chaise de sauveteur, j\u2019avais eu tout le loisir de les observer. Je me suis souvent interrog\u00e9 \u00e0 leur sujet. Comment une famille d\u2019humains pouvait-elle ressembler autant \u00e0 un groupe de suricates? La nature a le don de r\u00e9server des surprises. Prenez mon cousin Tobias, qui n\u2019a pas presque pas de m\u00e2choire. Avec ses yeux globuleux et son nez camus, il a le profil d\u2019une tortue de mer.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Les mochis<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je d\u00e9teste les mochis. Si, selon wiki, le mochi est consid\u00e9r\u00e9 par les Japonais comme le r\u00e9ceptacle de l\u2019esprit des divinit\u00e9s, il sont pour moi le symbole m\u00eame de l\u2019abomination culinaire. J\u2019avais rencontr\u00e9 Corinthe dans un cours de cuisine. L\u2019habituel alimentaire nord-am\u00e9ricain, entendons-par l\u00e0 le gras, le riche et le sal\u00e9, me satisfaisait. J\u2019avais n\u00e9anmoins un faible pour certains plats orientaux. Voulant apprendre comment pr\u00e9parer un pad tha\u00ef ou un mapo doufu d\u00e9cent, je m\u2019\u00e9tais inscrit \u00e0 un cours. Corinthe \u00e9tait l\u2019instructrice. \u00c0 peine trente ans, elle avait bourlingu\u00e9 dans tous les recoins de notre boule pour bouffer des trucs hors du commun. Des \u0153ufs de cent ans, de la cervelle de singe, du haggis, des yeux de mouton. Elle avait vu en boucle tous les d\u00e9fis alimentaires de <em>Fear Factor<\/em>. Elle s\u2019\u00e9tait mise au bouddhisme zen et du coup elle avait opt\u00e9 pour la cuisine macrobiotique. Nous nous sommes plus, et nous avons emm\u00e9nag\u00e9 ensemble. Elle m\u2019a initi\u00e9 \u00e0 de nouveaux ingr\u00e9dients&nbsp;: miso, seitan, konjak et un tas d\u2019algues diff\u00e9rentes. Elle lisait et relisait les ouvrages d\u2019Oshawa. La macrobiotique, j\u2019appelais \u00e7a la cuisine brune en raison de tout le tamari dont je recouvrais ces affaires-l\u00e0. Puis les mochis sont arriv\u00e9s. Corinthe avait quelque chose avec les mochis. Ou plut\u00f4t elle ne l\u2019avait pas. Excellente cuisini\u00e8re en tout, les mochis lui \u00e9chappaient. Elle n\u2019y parvenait tout juste pas. J\u2019\u00e9tais son cobaye. Son premier essai m\u2019a co\u00fbt\u00e9 une incisive. D\u00e8s la premi\u00e8re croqu\u00e9e, le dent s\u2019est coinc\u00e9e dans l\u2019amas de riz. C\u2019\u00e9tait tellement gluant que j\u2019ai eu de la peine \u00e0 sortir ce tas collant et \u00e9pais de ma bouche. Deux semaines plus tard, elle m\u2019a annonc\u00e9 un changement dans sa recette. \u00ab&nbsp;Le riz est plus frais.&nbsp;\u00bb Frais ou pas frais, j\u2019\u00e9tais dubitatif. J\u2019ai croqu\u00e9 avec pr\u00e9caution dans la bouch\u00e9e, y ins\u00e9rant avec soin chaque dent. J\u2019ai m\u00e2chonn\u00e9 et m\u00e2chonn\u00e9, puis j\u2019ai tent\u00e9 d\u2019avaler. L\u00e0, \u00e7a a bloqu\u00e9 et pas \u00e0 peu pr\u00e8s. L\u2019air ne rentrait plus. J\u2019\u00e9touffais. Heureusement, son fr\u00e8re \u00e9tait l\u00e0. Un grand gaillard, ambulancier de surcro\u00eet. Sans h\u00e9siter, il m\u2019a saisi \u00e0 bras corps par derri\u00e8re, m\u2019a soulev\u00e9 et a appuy\u00e9 tellement fort sur mon thorax que j\u2019ai eu les c\u00f4tes endolories pendant des semaines. Au moins, j\u2019avais expuls\u00e9 le morceau, un motton bien visqueux. Pendant un an, il ne fut plus question de mochi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un nouveau restaurant japonais venait d\u2019ouvrir dans un endroit bucolique donnant sur la rivi\u00e8re. Corinthe \u00e9tait excit\u00e9e \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019y f\u00eater notre deuxi\u00e8me anniversaire. \u00ab&nbsp;Je connais le chef.&nbsp;\u00bb La bouffe \u00e9tait excellente. Le chef nous a amen\u00e9 un dessert. \u00ab&nbsp;Pr\u00e9par\u00e9 express\u00e9ment pour toi et ton ami, ma ch\u00e8re&nbsp;\u00bb. Des mochis! M\u00eame si c\u2019\u00e9tait des hishis mochis bien jolis, c\u2019\u00e9tait quand m\u00eame des mochis. Corinthe a pris une bouch\u00e9e et ses yeux se sont agrandis d\u2019extase. \u00ab&nbsp;Hiro, c\u2019est g\u00e9nial.&nbsp;\u00bb Hiro m\u2019a regard\u00e9, attendant que je plonge ma fourchette dans sa cr\u00e9ation. J\u2019ai coup\u00e9 un petit morceau et j\u2019ai vite croqu\u00e9 dedans pour passer \u00e0 autre chose. Schlack! Une deuxi\u00e8me incisive est tomb\u00e9e au combat. J\u2019ai foudroy\u00e9 Hiro du regard. Corinthe \u00e9tait morte de rire. Elle a minaud\u00e9. \u00ab&nbsp;OK, plus de mochi, mon beau.&nbsp;Un hamburger demain midi?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un chien Le chien, un labrador perclus de rhumatismes et dont le poil semblait avoir \u00e9t\u00e9 roussi par le feu d\u2019un haut-fourneau, grattait le sol. 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