{"id":216,"date":"2023-03-17T14:02:03","date_gmt":"2023-03-17T18:02:03","guid":{"rendered":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/?p=216"},"modified":"2023-05-29T14:31:45","modified_gmt":"2023-05-29T18:31:45","slug":"les-cles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/2023\/03\/17\/les-cles\/","title":{"rendered":"Les cl\u00e9s"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parfois, la cl\u00e9 d&rsquo;une lign\u00e9e est tout simplement la cl\u00e9 d&rsquo;entr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"598\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/03\/lesCles-598x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-217\" srcset=\"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/03\/lesCles-598x1024.jpg 598w, https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/03\/lesCles-175x300.jpg 175w, https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/03\/lesCles.jpg 631w\" sizes=\"(max-width: 598px) 100vw, 598px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><sub>Illustration de background_zero<\/sub><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><\/h6>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Elle ins\u00e9ra la cl\u00e9 dans la poign\u00e9e, tourna les deux en m\u00eame temps et poussa lentement la porte. Elle fut accueillie dans le vestibule par un pressentiment de temps retenu, puis avan\u00e7a de quelques pas jusqu\u2019au salon. Elle tendit les sens. O\u00f9 \u00e9tait son p\u00e8re\u00a0? Nulle part et cependant, il \u00e9tait dans chacune des pi\u00e8ces de la maison. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle le retrouverait.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle attendait le courtier et les acheteurs pour treize heures. Il en \u00e9tait onze. Deux heures pour faire la paix avec des dizaines d\u2019ann\u00e9es impr\u00e9gn\u00e9es dans les murs de cette maison o\u00f9 elle, Jessica, l\u2019a\u00een\u00e9e pr\u00e9tendument smart, sa s\u0153ur et ses deux fr\u00e8res avaient grandi. Quatre enfants ayant pouss\u00e9 comme une touffe d\u00e9sordonn\u00e9e de broussailles, dans l\u2019ombre de l\u2019absence de la m\u00e8re, dans le soleil timide et compr\u00e9hensif du p\u00e8re. Oui, la m\u00e8re absente. Pour qui ne la c\u00f4toyait pas de pr\u00e8s, Marie-Pierre faisait tout ce qui se fait dans une vie rang\u00e9e&nbsp;: travailler, avoir des enfants, prendre des vacances, r\u00e9p\u00e9ter les opinions des commentateurs politiques, mais elle faisait tout \u00e7a comme en spectatrice d\u2019elle-m\u00eame, sans investissement de son \u00eatre, comme si \u00e7a se passait en pilotage automatique, sur un \u00e9cran de t\u00e9l\u00e9 ou d\u2019ordi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Combien de fois les enfants avaient-ils tent\u00e9 de l\u2019allumer, de l\u2019\u00e9veiller&nbsp;? \u00ab&nbsp;Maman, maman, on va skier, tu viens&nbsp;?&nbsp;\u00bb Souvent, elle refusait, pr\u00e9textant un surcro\u00eet de rien \u00e0 faire. Parfois, elle acceptait. Elle faisait une descente prudente puis allait s\u2019asseoir au chalet pour observer d\u2019un regard d\u00e9tach\u00e9 les skieurs, les pentes, les remont\u00e9es, avec autant d\u2019int\u00e9r\u00eat que si elle avait observ\u00e9 des fourmis affair\u00e9es autour d\u2019une miette de pain trop grosse pour l\u2019orifice de leur tani\u00e8re. Puis, la crise vers le d\u00e9but de la quarantaine. S\u00e9nilit\u00e9 pr\u00e9coce, avait diagnostiqu\u00e9 le m\u00e9decin. \u00c9tonnant, \u00e9tonnant, n\u2019avait-il cess\u00e9 de marmonner. Toujours l\u00e0, la m\u00e8re, mais \u00e0 tout jamais plus l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Jessica avait longtemps souffert de la distance la s\u00e9parant de sa m\u00e8re, qui ne s\u2019\u00e9tait jamais int\u00e9ress\u00e9e aux id\u00e9es de sa fille, \u00e0 ses projets, qui avait accueilli avec un regard vide son d\u00e9sir de devenir astronome, qui avait esp\u00e9r\u00e9 que le jeune homme qu\u2019elle avait amen\u00e9 \u00e0 la maison, le jour de ses dix-huit ans, la marierait et que c\u2019en serait une de cas\u00e9e. Les enfants \u00e9taient partis, le p\u00e8re et la m\u00e8re \u00e9taient rest\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 la mort de Marie-Pierre, L\u00e9andre, le soleil timide, s\u2019\u00e9tait mu\u00e9 en astre triste sur le d\u00e9clin. Jessica venait le voir un vendredi ou deux par mois pour le souper. Il ne voyait plus ses autres enfants&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014&nbsp;Papa, pourquoi ne vends-tu pas la maison et ne pars-tu pas en Espagne, comme tu as toujours r\u00eav\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u00e9andre avait toujours de bonnes excuses. Ses travaux au minist\u00e8re, une grosse pension s\u2019il faisait trois ou quatre ann\u00e9es de plus, les compagnons de golf. La derni\u00e8re fois que Jessica le vit, elle eut un choc. Il avait ce regard vide qu\u2019elle avait tant de fois d\u00e9test\u00e9 voir chez sa m\u00e8re. Sa t\u00eate dodelinait sur la gauche, comme si une partie des veines du cou avaient \u00e9t\u00e9 tranch\u00e9es. Il ne parla que du syst\u00e8me de chauffage qui faisait des conneries. Elle le quitta, le c\u0153ur broy\u00e9, apr\u00e8s un long c\u00e2lin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Une semaine plus tard, L\u00e9andre Davignon se suicidait. La sinistre d\u00e9couverte avait \u00e9t\u00e9 faite par un coll\u00e8gue venu ramasser un dossier. Apr\u00e8s les fun\u00e9railles, n\u2019ayant rien qui la retenait \u00e0 Montr\u00e9al, Jessica accepta un poste \u00e0 Paris, au Bureau international des poids et mesures.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Cinq ann\u00e9es pass\u00e8rent, puis elle revint. Personne ne s\u2019\u00e9tait occup\u00e9 de la maison, ni m\u00eame de la succession de L\u00e9andre Davignon, demeur\u00e9e en suspens. Les avis de la municipalit\u00e9 avaient commenc\u00e9 \u00e0 pleuvoir pour taxes impay\u00e9es. Elle paya les arri\u00e9r\u00e9s, finalisa la succession et h\u00e9rita de la maison. La s\u0153ur et le fr\u00e8re vivaient tous deux \u00e0 l\u2019\u00e9tranger et n\u2019\u00e9taient pas int\u00e9ress\u00e9s. Pour eux, le Canada, c\u2019\u00e9tait le pass\u00e9. Elle d\u00e9cida de vendre. Elle avait engag\u00e9 des d\u00e9m\u00e9nageurs pour tout vider, ne voulant absolument rien garder de ce pass\u00e9 trop charg\u00e9. La maison avait trouv\u00e9 preneur et la vente avait \u00e9t\u00e9 conclue rapidement. \u00ab&nbsp;J\u2019aimerais avoir un peu plus de temps avant de remettre les cl\u00e9s\u2026&nbsp;\u00bb avait-elle dit au notaire. \u00ab&nbsp;Bien s\u00fbr, nous comprenons, une demeure familiale, vous savez. Les acheteurs prennent possession demain, mettons&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Une demeure familiale&nbsp;? Quand Jessica ouvrit la porte d\u2019entr\u00e9e, ces mots r\u00e9sonn\u00e8rent dans sa t\u00eate, mais comme une mauvaise blague. Elle h\u00e9sita un instant puis franchit le pas. Elle alla d\u2019abord dans le salon, ferma les yeux dans l\u2019attente d\u2019un souvenir \u00e9mouvant. Comme son p\u00e8re tentant de r\u00e9parer maladroitement un pan de mur ab\u00eem\u00e9 par une infiltration de pluie, l\u00e0, dans le coin. Mais c\u2019\u00e9tait une image morte. La cuisine o\u00f9 Marie-Pierre avait \u00e9tabli sa forteresse. \u00ab&nbsp;Ne me d\u00e9rangez pas quand je cuisine&nbsp;!&nbsp;\u00bb Avec son petit verre de rouge jamais plus \u00e9loign\u00e9 de trente centim\u00e8tres de sa main, la radio ouverte en permanence sur la plus sirupeuse des cha\u00eenes, elle y passait le gros de son temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le bureau du p\u00e8re se trouvait au pied de l\u2019escalier menant \u00e0 l\u2019\u00e9tage. C\u2019\u00e9tait son dortoir. Son havre. Sa caverne. Les murs avaient h\u00e9berg\u00e9 des biblioth\u00e8ques remplies de livres qu\u2019il avait lus et relus. Puis il avait cess\u00e9 de lire, les enfants venaient de partir et, comme il le confia plus tard \u00e0 sa fille a\u00een\u00e9e, jamais il ne s\u2019\u00e9tait senti aussi seul qu\u2019en pr\u00e9sence d\u2019une grande malade. Apr\u00e8s la mort de sa femme, c\u2019est l\u00e0 o\u00f9 il passait ses soir\u00e9es. Il faisait un minimum de travail au bureau pendant le jour pour terminer chez lui en soir\u00e9e et ainsi all\u00e9ger la pesanteur de la solitude. Ici aussi, elle avait esp\u00e9r\u00e9 retrouver un peu de la pr\u00e9sence du p\u00e8re, mais la pi\u00e8ce vide n\u2019\u00e9tait qu\u2019une pi\u00e8ce vide.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les chambres \u00e9taient \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Trois grandes chambres&nbsp;: une pour les parents, une pour les filles, une pour les gars, et deux salles de bain, celle des filles et celle des m\u00e2les. Une marotte de la m\u00e8re&nbsp;: les hommes ne savent pas pisser. Ils ont besoin de leur propre \u00e9curie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La chambre des parents \u00e9tait une pi\u00e8ce de vaste dimension avec deux larges fen\u00eatres donnant l\u2019une sur l\u2019est, l\u2019autre sur l\u2019ouest. La chambre avait \u00e9volu\u00e9 au fil des ans, passant les premi\u00e8res ann\u00e9es d\u2019une pi\u00e8ce \u00e9pur\u00e9e et ensoleill\u00e9e aux rideaux toujours ouverts avec, au centre d\u2019un mur, un Bouddha de pierre que le p\u00e8re affectionnait particuli\u00e8rement, puis \u00e9tait devenue, dans les derniers temps, une pi\u00e8ce sombre aux rideaux tir\u00e9s en permanence, encombr\u00e9e du vieil ameublement lourd que la m\u00e8re avait r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 chez ses parents lorsqu\u2019ils avaient emm\u00e9nag\u00e9 en foyer, dont une penderie \u00e9troite et sombre ayant pris la place du Bouddha et n\u2019ayant jamais rien h\u00e9berg\u00e9. Marie-Pierre y tenait, \u00e0 cette penderie. Dans l\u2019espoir qu\u2019elle y trouverait peut-\u00eatre un jour de quoi v\u00eatir la b\u00e9ance qui lui tenait lieu d\u2019\u00e2me&nbsp;? Pr\u00e8s de la fen\u00eatre, sur les lattes de bois, les marques bien distinctes des quatre pieds du fauteuil dans lequel elle avait pass\u00e9 ses derni\u00e8res ann\u00e9es \u00e0 moiti\u00e9 assomm\u00e9e par les m\u00e9dicaments, \u00e0 moiti\u00e9 en quittance de la vie. Le p\u00e8re ne dormait plus depuis longtemps dans cette chambre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Juste devant la chambre des parents, c\u2019\u00e9tait celle des filles. Trois ans de diff\u00e9rence, mais chacune sur des orbites \u00e9loign\u00e9es de plusieurs ann\u00e9es-lumi\u00e8re. Jessica sage et studieuse, et sa s\u0153ur cadette qui avait eu si h\u00e2te de grandir, de partir, de choisir tout ce que sa famille n\u2019\u00e9tait pas. D\u00e9j\u00e0 \u00e0 douze ans elle avait fait une fugue, puis une autre \u00e0 quinze. C\u2019est elle, la jeune s\u0153ur, bien plus d\u00e9lur\u00e9e que Jessica pour tout ce qui touchait \u00e0 l\u2019intimit\u00e9 et au sexe, qui \u00e9tait all\u00e9e lui chercher ses premiers tampons \u00e0 la pharmacie pendant que la m\u00e8re \u00e9tait en s\u00e9jour chez une proche. Elle ira mieux apr\u00e8s, avait assur\u00e9 le p\u00e8re. Chez une proche, c\u2019\u00e9tait euph\u00e9misme pour d\u00e9signer l\u2019h\u00f4pital psychiatrique, et il ne trompait pas les enfants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La chambre des gars \u00e9tait \u00e0 leur image. Eux aussi habitaient des univers diam\u00e9tralement oppos\u00e9s. Un mur de Berlin imaginaire avait \u00e9t\u00e9 trac\u00e9 au centre&nbsp;: d\u2019un c\u00f4t\u00e9, le foutoir sportif du passionn\u00e9 de hockey qui, apr\u00e8s une commotion c\u00e9r\u00e9brale sur la patinoire, serait infect\u00e9 par <em>Neisseria meningitidis<\/em> et en mourrait. De l\u2019autre, le rangement presque aseptis\u00e9 d\u2019un \u00e9tudiant en philosophie qui deviendrait \u00e9leveur de moutons, animaux selon lui n\u00e9cessaires au repeuplement de la plan\u00e8te. Apr\u00e8s l\u2019apocalypse, tr\u00e8s proche selon ses dires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il lui fallait se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence. Elle ne retrouverait jamais la trace du p\u00e8re dans cette maison. Les murs avaient tout aval\u00e9, comme des buvards avides, et ils r\u00e9pondaient en \u00e9chos ternes au claquement des talons de Jessica sur le plancher.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Tout avait \u00e9t\u00e9 vid\u00e9. Peut-\u00eatre pas. Il y avait la petite pi\u00e8ce au fond de la salle de chauffage au sous-sol, que son p\u00e8re appelait l\u2019oubliette, une pi\u00e8ce exigu\u00eb qui avait d\u00e9j\u00e0 contenu un r\u00e9servoir de mazout, rendu inutile apr\u00e8s la conversion au chauffage \u00e9lectrique. Elle se demanda si la cl\u00e9 \u00e9tait toujours dans le petit renfoncement au-dessus du linteau de la porte. Elle y \u00e9tait. Elle ins\u00e9ra la cl\u00e9 dans la poign\u00e9e et for\u00e7a de l\u2019\u00e9paule contre la lourde porte en m\u00e9tal qui s\u2019ouvrit dans un grincement de charni\u00e8res rouill\u00e9es. Elle appuya sur l\u2019interrupteur. Rien n\u2019avait chang\u00e9. Odeur r\u00e9siduelle de mazout, murs humides, toiles d\u2019araign\u00e9es, cafards et mille-pattes se pr\u00e9cipitant fr\u00e9n\u00e9tiquement vers les fissures du plancher pour fuir la lumi\u00e8re. Qui venait les d\u00e9ranger&nbsp;? Il n\u2019y avait plus rien dans cet endroit qui avait \u00e9t\u00e9 autrefois le fourre-tout de la maison, sauf, sur une \u00e9tag\u00e8re, une petite bo\u00eete de plastique. Elle la prit et alla s\u2019assoir sur la premi\u00e8re marche de l\u2019escalier menant au rez-de-chauss\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle ouvrit la bo\u00eete. Bien \u00e9tanche, elle avait pr\u00e9serv\u00e9 le contenu contre l\u2019humidit\u00e9 de l\u2019oubliette. Des photos et une lettre. Parmi les photos, il y en avait une d\u2019elle avec son premier t\u00e9lescope, re\u00e7u le jour de ses 14 ans. \u00c0 la photo \u00e9tait agraf\u00e9e une d\u00e9coupure de journal annon\u00e7ant une \u00e9clipse lunaire. C\u2019\u00e9tait vingt-cinq plus t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019eau faisait valser doucement le quai flottant. C\u2019\u00e9tait une soir\u00e9e chaude de fin ao\u00fbt au chalet. L\u2019air \u00e9tait \u00e9trangement calme, comme si toutes les mol\u00e9cules de l\u2019atmosph\u00e8re se pr\u00e9paraient \u00e0 assister au spectacle sur le point de se d\u00e9rouleur dans le ciel. Assise en lotus \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 du quai, jumelles sur les genoux et t\u00e9lescope sur sa monture, Jessica attendait son p\u00e8re. \u00ab&nbsp;Papa, Papa, tu vas tout manquer&nbsp;!&nbsp;\u00bb L\u00e9andre Davignon arriva quelques minutes plus tard. L\u2019ombre avait d\u00e9j\u00e0 recouvert les trois-quarts de la lune. \u00ab&nbsp;D\u00e9sol\u00e9, ma chouette, maman a eu un petit probl\u00e8me.&nbsp;\u00bb Cela signifiait que Marie-Pierre avait trop bu et avait d\u00e9gueul\u00e9. Jessica hocha la t\u00eate. Non, sa m\u00e8re n\u2019allait pas g\u00e2cher le moment qu\u2019elle attendait avec impatience depuis des mois. Une \u00e9clipse totale de la lune. Elle avait d\u00e9j\u00e0 fait un expos\u00e9 \u00e0 ce sujet juste avant la fin de l\u2019ann\u00e9e scolaire devant une classe totalement indiff\u00e9rente \u00e0 son enthousiasme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le c\u00f4ne d\u2019ombre de la Terre progressait et engouffrait implacablement son satellite rocheux. Alors qu\u2019elle fixait la lune, elle sentit que sa vie se d\u00e9roulait elle aussi dans une ombre, permanente celle-l\u00e0. Elle se retourna vers son p\u00e8re. Elle aurait voulu en cet instant inverser les r\u00f4les&nbsp;: \u00eatre celle qui prot\u00e8ge, qui comprend, prendre son p\u00e8re dans les bras et lui prodiguer un c\u00e2lin. Du coup, elle ressentit une vive col\u00e8re \u00e0 l\u2019endroit de Marie-Pierre qui semblait se laisser couler, ne faisant rien pour ne pas s\u2019oblit\u00e9rer dans l\u2019abandon d\u2019elle-m\u00eame. \u00ab&nbsp;Mais c\u2019est maman, je n\u2019ai pas le droit de penser \u00e7a.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La lune \u00e9tait maintenant enti\u00e8rement recouverte par l\u2019ombre de la Terre. Il y eut comme un fr\u00f4lement d\u2019\u00e9ternit\u00e9 dans l\u2019air au-dessus du lac, comme une fissure dans l\u2019ordonnancement des choses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Tout et rien n\u2019avait chang\u00e9 depuis cette \u00e9clipse. 25 ans, c\u2019est un quart de si\u00e8cle, 1\/40e de mill\u00e9naire, 1\/80e de l\u2019\u00e8re dite contemporaine. Chaque fois qu\u2019elle lisait ou entendait quelque chose soulignant tel ou tel anniversaire, cette mise en contexte temporelle lui venait constamment \u00e0 l\u2019esprit. Elle ne pouvait se d\u00e9partir de cette vision qu\u2019elle avait de la vie, une succession ininterrompue de g\u00e9n\u00e9rations se fusionnant l\u2019une dans l\u2019autre, chacune emportant les charges du pass\u00e9, happ\u00e9e par le puits ind\u00e9fini du futur. Dans son esprit, une g\u00e9n\u00e9ration valait 25 ans. Quelque 80 g\u00e9n\u00e9rations s\u2019\u00e9taient \u00e9coul\u00e9es depuis certains troubles politico-religieux en Isra\u00ebl. Elle, Jessica-Pauline Davignon-Courtois, avait la conscience aig\u00fce qu\u2019elle \u00e9tait le point culminant, l\u2019apex d\u2019une myriade de rencontres fortuites ayant constitu\u00e9 son fil de vie. Elle s\u2019\u00e9tonnait qu\u2019il en \u00e9tait de m\u00eame pour les quelque cent milliards d\u2019humains ayant v\u00e9cu \u00e0 ce jour, chaque personne \u00e9tant le fruit d\u2019innombrables et improbables convergences. Elle voyait tous ces fils de vie tisser une toile d\u2019humanit\u00e9 brandie par notre plan\u00e8te dans ses r\u00e9volutions autour du Soleil, par le Soleil dans ses r\u00e9volutions autour de la Voie lact\u00e9e, par la Voie lact\u00e9e dans sa course vers Androm\u00e8de, comme un t\u00e9moignage de notre existence, de notre pr\u00e9sence, tout comme sur les murs des toilettes publiques il y a toujours un graffiti disant Sam \u00e9tait ici, Julie aussi&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La notion de temps l\u2019avait toujours fascin\u00e9e. Enfant, elle s\u2019\u00e9tait perdue dans la contemplation de la marche de l\u2019aiguille des secondes sur la montre qu\u2019elle avait re\u00e7ue pour ses sept ans. Elle avait tent\u00e9 de rythmer sa respiration sur la marche de lui et \u00e9tait tomb\u00e9e en hyperventilation. Cette fascination l\u2019avait men\u00e9 \u00e0 \u00e9tudier la physique. Sa th\u00e8se de doctorat avait port\u00e9 sur les pr\u00e9quantons, des particules de temps hypoth\u00e9tique dont la matrice constituait la continuit\u00e9 temporelle. C\u2019est ainsi qu\u2019elle obtint un poste au Bureau des poids et mesures, \u00e0 Paris, \u00e0 la section Temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle tomba rapidement sous le charme d\u2019Evelyn O\u2019Connell, une Irlandaise, directrice de la section Poids. Ses yeux vifs, son accent, son parfum salin, son rictus, ses rondeurs\u2026 tout jouait en sa faveur. Apr\u00e8s quelques semaines de petits sourires esquiss\u00e9s lorsqu\u2019elles se croisaient dans les couloirs, sourires timides chez Jessica, un brin frondeur chez Evelyn, celle-ci invita la jeune Qu\u00e9b\u00e9coise \u00e0 prendre un verre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 C\u2019est cong\u00e9 lundi. Long weekend en vue, ma ch\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Une quinzaine d\u2019ann\u00e9es s\u00e9paraient les deux femmes. Le fran\u00e7ais de l\u2019Irlandaise \u00e9tait excellent, mais elle butait sans cesse sur l\u2019accord des d\u00e9terminants. Un bon id\u00e9e, le soupe chaud, la bel homme. Parfois, elle for\u00e7ait la note, comme pour bien montrer qu\u2019elle en \u00e9tait consciente mais qu\u2019elle s\u2019en foutait royalement. Au fil de la conversation et des coupes de cava, dans un bistro peu achaland\u00e9, leurs mains se rapproch\u00e8rent. C\u2019est Jessica qui franchit les derniers centim\u00e8tres. Le temps \u00e9tait attir\u00e9 par la pesanteur. Un aspect qu\u2019Einstein n\u2019avait pas vu dans sa relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Jessica avait eu quelques relations, mais \u00e7a durait au plus quelques mois. On la trouvait trop opaque. Elle ne se r\u00e9v\u00e9lait \u00e0 personne. Seul son p\u00e8re, avait-elle eu l\u2019impression, l\u2019avait perc\u00e9e. Apr\u00e8s son suicide, Jessica s\u2019\u00e9tait retranch\u00e9e encore plus en elle-m\u00eame. Elle n\u2019avait pas h\u00e9sit\u00e9 un instant lorsqu\u2019on lui avait offert le poste au Bureau. La perspective de s\u2019exiler en France pour quelques ann\u00e9es, le temps que les choses d\u00e9cantent, s\u2019estompent, se dissolvent dans la matrice des m\u00e9moires oubli\u00e9es, lui apportait de l\u2019air. Oui, ce sera une nouvelle vie. Ce fut. Jessica venait de trouver un havre, un quai o\u00f9 elle pouvait d\u00e9poser son barda, un quai capable de la soutenir. Evelyn incarnait cette assise, et elle semblait s\u2019accommoder du caract\u00e8re taciturne de Jessica qui lui \u00e9tait reconnaissante de ne pas la pousser dans ses retranchements. Une relation discr\u00e8te d\u2019\u00e9tablit entre les deux femmes, qui faisaient tout pour s\u00e9parer le professionnel du personnel. Deux ann\u00e9es de tendresse pass\u00e8rent, une semaine chez l\u2019une, une semaine chez l\u2019autre. Personne au Bureau ne remarqua quoi que ce soit. Elles d\u00e9cid\u00e8rent d\u2019emm\u00e9nager ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un samedi matin de juin, sous un orage violent, Evelyn tarda \u00e0 descendre pour prendre le latte, un rituel de weekend que les deux avaient \u00e9tabli d\u00e8s leurs premiers jours. Viennoises, caf\u00e9, journaux \u00e0 8 heures piles. Cette manie de Jessica \u2014 le temps pile \u2014 faisait bien rigoler sa compagne. Il \u00e9tait 10 heures et elle n\u2019\u00e9tait pas encore descendue. Jessica monta \u00e0 sa chambre. Le regard \u00e9teint, assise rigidement dans le fauteuil, Evelyn O\u2019Connell marmonnait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Ce pluie, tout ce pluie\u2026 Quand mon p\u00e8re battait ma m\u00e8re, il pleuvait toujours. <em>I would hide with my younger brother in the basement, behind a pile of wood, and I would cover his ears so that he wouldn\u2019t hear my father\u2019s swearing and my mother\u2019s sobbing<\/em>. \u00c7a a dur\u00e9 des ann\u00e9es, puis mon p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 \u00e9cras\u00e9 par une camion de ciment.<em>I thought I\u2019d sorted this out with therapy. I\u2019ve done so much therapy<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Evelyn se leva lourdement du fauteuil et alla \u00e0 la fen\u00eatre. Elle contempla longuement la pelouse mouill\u00e9e sans dire un mot, puis elle retourna au fauteuil. Jessica eut le r\u00e9flexe de la prendre dans ses bras et de lui murmurer des mots de r\u00e9confort, mais elle se retint. Elle avait les m\u00eames gestes lents, presque erratiques, qu\u2019elle avait tellement vus chez Marie-Pierre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Evelyn prit cong\u00e9 le lundi, puis les jours suivants. Arr\u00eat de travail prolong\u00e9, finit par ordonner le m\u00e9decin. Quelque chose s\u2019\u00e9tait brusquement cass\u00e9 chez elle. \u00c0 la demande expresse de Jessica, Evelyn entra en th\u00e9rapie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Encore&nbsp;? J\u2019ai donn\u00e9, non&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Je t\u2019en prie, fais-le pour moi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les r\u00f4les s\u2019invers\u00e8rent. Jessica devint le socle d\u2019Evelyn, comme son p\u00e8re l\u2019avait \u00e9t\u00e9 pour Marie-Pierre. Mais Evelyn n\u2019avait pas la docilit\u00e9 de Marie-Pierre. Un soir, au souper, elle explosa.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Tu es l\u00e0, toujours l\u00e0, tu tournes autour de moi, tu me traites comme un gamine. <em>There is something about you that crushes me<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle se leva, monta pesamment \u00e0 sa chambre et claqua la porte. Au travers de ses sanglots, elle hurla. \u00ab&nbsp;Je ne suis pas folle, je ne suis pas folle&nbsp;! Va-t\u2019en, va-t\u2019en&nbsp;\u00bb. Une heure plus tard, elle se confondait en excuses. \u00ab&nbsp;Tu ne me quitteras pas, hein, tu ne partiras pas, hein&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Cette sc\u00e8ne se d\u00e9clina en diverses variantes plusieurs fois au cours des mois suivants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un soir, Evelyn s\u2019\u00e9tait endormie sur le sofa en regardant la t\u00e9l\u00e9. Jessica ferma l\u2019appareil et s\u2019assit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle et l\u2019observa longuement. La fragilit\u00e9 suintait de tout son \u00eatre comme une humidit\u00e9 qui suinte du mur d\u2019une forteresse. Une id\u00e9e \u00e9trange traversa l\u2019esprit de Jessica. \u00ab&nbsp;Je dois la prot\u00e9ger, comme papa a prot\u00e9g\u00e9 maman.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Evelyn O\u2019Connell d\u00e9missionna \u00e0 la surprise g\u00e9n\u00e9rale, car on l\u2019avait pressenti pour diriger un jour le Bureau. La relation entre les deux femmes \u00e9tait devenue tendue, Evelyn se r\u00e9fugiant dans sa chambre d\u00e8s que Jessica revenait du travail. Novembre arriva brutalement dans une vague de froid inhabituelle. Jessica rentra fourbue du travail. Un mot l\u2019attendait sur la table de la cuisine. \u00ab&nbsp;Je pars, je ne veux plus te revoir. Tu me p\u00e8ses, tu m\u2019attires vers le fond. Je pars.&nbsp;\u00bb Elle avait emport\u00e9 toutes ses affaires. \u00ab&nbsp;Ne me cherche pas. Tu ne me trouveras pas.&nbsp;\u00bb Jessica tenta bien de la retracer. En vain. Jessica continua de travailler, mais l\u2019entrain n\u2019y \u00e9tait plus. Au renouvellement de son contrat elle d\u00e9cida de rentrer \u00e0 Montr\u00e9al.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle ouvrit l\u2019enveloppe, qui contenait une seule feuille pli\u00e9e en trois. \u00c9criture famili\u00e8re du p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;Je t\u2019\u00e9cris cette lettre que tu ne liras jamais, mon amour. De nos vingt-cinq ann\u00e9es pass\u00e9es ensemble, il me semble que je ne t\u2019ai connu que la premi\u00e8re nuit. D\u00e9j\u00e0 au matin, il y avait cette ombre qui t\u2019enveloppait, qui \u00e9tait plus intime avec ton corps que je ne l\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9. Je te voyais et je ne te voyais plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je peux enfin t\u2019avouer que ta maladie a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 courante dans ma famille. Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 orphelin. J\u2019ai un fr\u00e8re qui vit encore. Il n\u2019\u00e9tait pas dans l\u2019avion qui s\u2019est \u00e9cras\u00e9 avec mes parents et ma jeune s\u0153ur. Mon fr\u00e8re \u00e0 Sherbrooke, en institution. D\u00e9mence pr\u00e9coce. Nous n\u2019en parlions jamais chez les oncles et les tantes, parce qu\u2019il y en avait d\u2019autres comme lui. Chez les parents, les grands-parents. Une lign\u00e9e maudite. C\u2019\u00e9tait tabou. Par miracle, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9. Je craignais tellement de devenir comme eux, et quand j\u2019ai vu chez toi ces brouillards passer sur ton visage, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de te prot\u00e9ger, de nous prot\u00e9ger. J\u2019ai \u00e9chou\u00e9. Je te l\u2019avoue. J\u2019ai toujours craint de devenir fou. Nous sommes peut-\u00eatre issus d\u2019une lign\u00e9e maudite, chacun de notre c\u00f4t\u00e9. J\u2019esp\u00e8re de tout c\u0153ur que nos enfants y \u00e9chapperont. Je t\u2019embrasse, mon amour, o\u00f9 que tu sois.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La lettre \u00e9tait dat\u00e9e de deux mois apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de la m\u00e8re. Elle la relut plusieurs fois. \u00c0 la quatri\u00e8me lecture, elle fondit en larmes. Elle venait de comprendre le sens des paroles d\u2019Evelyn. Cette lourdeur qu\u2019elle avait toujours ressentie en elle, sans jamais pouvoir la circonscrire par des mots, cette pesanteur qu\u2019elle ressentait, flottant entre la rate et le foie, c\u2019\u00e9tait cette m\u00eame lourdeur qu\u2019avait transport\u00e9 L\u00e9andre dans ses craintes de devenir fou, de sombrer dans une d\u00e9pression profonde, et, en cherchant \u00e0 prot\u00e9ger sa femme, il l&rsquo;avait \u00e9clips\u00e9. Elle se leva, \u00e9tourdie par le flot de pens\u00e9es qui l\u2019assaillait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Jessica se rendit compte soudainement qu\u2019elle avait eu tout faux \u00e0 propos de ses parents, \u00e0 propos d\u2019elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il y avait une douzaine de photos au fond de la bo\u00eete couvrant une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, prises par L\u00e9andre. L\u2019ann\u00e9e de chaque photo \u00e9tait inscrite au feutre dans un coin. Deux ou trois photos datant d\u2019avant la naissance des enfants. Marie-Pierre souriante, jolie, yeux vifs. Puis, d\u2019une photo \u00e0 l\u2019autre, cette lueur du regard s\u2019estompait pour \u00eatre totalement vide sur la derni\u00e8re photo, prise quelque temps avant sa mort. Jessica sentit son c\u0153ur battre la chamade, son estomac se nouer. L\u2019engrenage des \u00e9motions, bien cadenass\u00e9 dans son bunker int\u00e9rieur, se mettait en branle. Elle se demanda si la lourdeur dont son p\u00e8re parlait dans la lettre avait fini par \u00e9clipser Marie-Pierre, qui, sans doute d\u00e9pourvue d\u2019une r\u00e9sistance naturelle aux forces de mar\u00e9e qui s\u2019exercent entre les \u00eatres et leurs astres int\u00e9rieurs, avait fini par s\u2019estomper de sa propre existence et \u00eatre engloutie, et \u00e9clips\u00e9e. Oui \u00e9clips\u00e9e, comme la lune lors de cette soir\u00e9e sur le quai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C\u2019est donc ce que voulait dire Evelyn. \u00ab&nbsp;Je suis lourde. Comme papa&nbsp;!&nbsp;\u00bb Jessica, si discr\u00e8te, r\u00e9serv\u00e9e, imp\u00e9n\u00e9trable, r\u00e9alisait en cet instant qu\u2019elle avait pass\u00e9 sa vie dans les strates rar\u00e9fi\u00e9es de son cerveau. D\u00e8s sa tendre enfance, elle avait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 les abstractions aux choses concr\u00e8tes, la contemplation \u00e0 l\u2019action. Il \u00e9tait si facile de penser et de refouler au bas de l\u2019escalier les sentiments, les \u00e9motions, les exc\u00e8s de sensibilit\u00e9. \u00c0 l\u2019introversion extr\u00eame de Jessica s\u2019\u00e9tait oppos\u00e9e une densification tout aussi extr\u00eame du trou noir qui s\u2019\u00e9tait cr\u00e9\u00e9 au fond de son c\u0153ur. Avec Evelyn, elle avait eu un vague espoir que quelque chose changerait, sans \u00eatre capable de nommer en quoi aurait consist\u00e9 ce changement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un rayon de soleil traversa la vitre encrass\u00e9e d\u2019une fen\u00eatre et atterrit \u00e0 ses pieds. Elle crut percevoir un fr\u00f4lement derri\u00e8re les \u00e9paules. C\u2019est dans le sous-sol que L\u00e9andre s\u2019\u00e9tait suicid\u00e9. \u00ab&nbsp;Papa, murmura-t-elle dans un petit couinement plaintif. Papa\u2026&nbsp;\u00bb Elle \u00e9touffait, elle avait mal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle remit la lettre et les photos dans la bo\u00eete. Elle monta au salon. Le ciel jusque-l\u00e0 couvert se d\u00e9gagea et un bloc de lumi\u00e8re entra par la grande fen\u00eatre sans rideau et \u00e9claboussa avec fracas le plancher au centre du salon. La jeune femme avan\u00e7a dans le soleil \u00e9clatant, prit une grande respiration, tendit les mains paumes vers le haut et ferma les yeux. La lumi\u00e8re tombait sur la peau, elle sentait le picotement des quintillions de photons qui la heurtaient. C\u2019\u00e9tait bon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il lui sembla soudainement ressentir au plus creux de ses fibres tous ces liens qui avaient \u00e9t\u00e9 ceux de ses parents, de leurs parents \u00e0 eux, des hommes et des femmes qui les avaient pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s, ces liens qui avaient asphyxi\u00e9 bien des espoirs et des joies en cet atavisme tenace qui op\u00e8re en sous-\u0153uvre, qui passe invisible sous le radar de la f\u00e9brilit\u00e9 quotidienne. Un atavisme comme un champ min\u00e9 qu\u2019il faut quand m\u00eame traverser, parce que ce champ, c\u2019est la vie, sournoise veilleuse qui r\u00e9colte toujours son d\u00fb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ses sens aff\u00fbt\u00e9s, il lui semblait m\u00eame entendre la respiration du temps en un souffle retenu. Mais ce temps ici, dans ce salon et cette lumi\u00e8re \u00e9tait d\u2019une autre nature que celui qui est d\u00e9fini par les transitions \u00e9lectroniques dans un cristal de c\u00e9sium et qu\u2019elle connaissait si bien pour les avoir \u00e9tudi\u00e9 savec grande pr\u00e9cision \u00e0 S\u00e8vre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La lumi\u00e8re du soleil, impartiale dans sa mansu\u00e9tude \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la race humaine, agissait comme un d\u00e9fibrillateur qui faisait \u00e9clater en elle les liens agglutin\u00e9s dans le n\u0153ud gordien log\u00e9 au fond de sa gorge qui l\u2019avait si souvent opprim\u00e9 au creux de la nuit. Ce qu\u2019elle ressentait en cet instant, une fraction de seconde pour les horloges, c\u2019\u00e9tait une \u00e9ternit\u00e9 d\u2019\u00e2me. \u00c7a allait au-del\u00e0 des organes, des tissus, c\u2019\u00e9tait dans sa structure m\u00eame d\u2019humaine. \u00c7a rentrait dans son ADN, dans ses mol\u00e9cules. Il lui sembla qu\u2019elle \u00e9tait ailleurs. Un ailleurs o\u00f9 il n\u2019y avait ni temps ni espace. Ni pays ni plan\u00e8te. Ailleurs. C\u2019\u00e9tait ce qu\u2019elle avait per\u00e7u quand le monde s\u2019\u00e9tait fissur\u00e9 sur le quai. Elle avait eu peur d\u2019y plonger. Cette fois-ci elle accepta la fissure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le temps qui la traversait en ce moment \u00e9tait \u00e9tal\u00e9 sur tous les axes de l\u2019univers. Il n\u2019y avait plus de pass\u00e9 pr\u00e9c\u00e9dant le pr\u00e9sent, il n\u2019y avait plus de futur rendu n\u00e9cessaire par le pass\u00e9, il n\u2019y avait plus de pr\u00e9sent coinc\u00e9 entre les guerres et les massacres de jadis et la perspective terrible de ceux que l\u2019humanit\u00e9, dans la grandeur de sa folie, ne manquerait de provoquer. Ils \u00e9taient tous confondus, pass\u00e9, pr\u00e9sent, futur, en une v\u00e9rit\u00e9 claire qui lui vrillait le c\u0153ur. Elle tenta sans y parvenir de se formuler cette v\u00e9rit\u00e9, de l\u2019exprimer en mots, en paroles. C\u2019\u00e9tait trop vaste pour un cerveau. Elle ferma les yeux et tenta de calmer sa respiration.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un son, d\u2019abord t\u00e9nu puis s\u2019amplifiant rapidement, emplit tout son \u00eatre. Elle n\u2019avait jamais entendu un tel son, un son qui \u00e9tait l\u2019essence m\u00eame de la m\u00e9lancolie, le chant du ch\u0153ur form\u00e9 par tous ses anc\u00eatres, toutes ces \u00e2mes perdues \u00e0 la recherche d\u2019elles-m\u00eames et qui demandaient une r\u00e9solution, une r\u00e9demption. Le chant l\u2019enveloppa. C\u2019\u00e9tait immens\u00e9ment plus intense que le plus intense des orgasmes qu\u2019elle avait connus dans sa vie. Un tsunami qui montait du fond de ses entrailles pour aboutir \u00e0 ses yeux. Des larmes de joie coulaient. La vague passa. Un calme absolu s\u2019installa en elle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle \u00e9tait secou\u00e9e. Une minute passa, puis une autre, et une dizaine d\u2019autres. Du coup, les murs sembl\u00e8rent revivre. Ils r\u00e9pondaient en \u00e9chos vifs au claquement de ses talons sur le plancher. Une voiture se gara dans l\u2019entr\u00e9e. Le courtier et le couple d\u2019acheteurs en sortirent. Elle essuya les larmes chaudes qui ravinaient ses joues. La sonnette d\u2019entr\u00e9e retentit. Elle ouvrit aux nouveaux propri\u00e9taires de ces murs d\u00e9sormais lib\u00e9r\u00e9s de leurs cha\u00eenes et sut que cette jeune femme et ce jeune homme, tous deux au regard clair, y vivraient paisiblement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Voici les cl\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Jessica sortit de la maison et se rendit \u00e0 sa voiture sans se retourner. Elle avait laiss\u00e9 les cl\u00e9s de la maison aux nouveaux propri\u00e9taires, et elle repartait avec ses propres cl\u00e9s, cette petite bo\u00eete de plastique dont le contenu venait d\u2019all\u00e9ger sa vie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Parfois, la cl\u00e9 d&rsquo;une lign\u00e9e est tout simplement la cl\u00e9 d&rsquo;entr\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"author":28,"featured_media":217,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_crdt_document":"","disable_featured_image":true,"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[5,6],"taxon-du-petit-parc":[],"class_list":["post-216","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelle","tag-nouvelle","tag-pierre"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/216","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/users\/28"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=216"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/216\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":253,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/216\/revisions\/253"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/media\/217"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=216"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=216"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=216"},{"taxonomy":"taxon-du-petit-parc","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/taxon-du-petit-parc?post=216"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}