{"id":211,"date":"2023-03-17T13:52:25","date_gmt":"2023-03-17T17:52:25","guid":{"rendered":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/?p=211"},"modified":"2023-05-29T14:32:41","modified_gmt":"2023-05-29T18:32:41","slug":"le-mascaret","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/2023\/03\/17\/le-mascaret\/","title":{"rendered":"Le mascaret"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La rivi\u00e8re rouge \u00e0 l\u2019assaut d\u2019un c\u0153ur tourment\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"598\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/03\/leMascaret-598x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-212\" srcset=\"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/03\/leMascaret-598x1024.jpg 598w, https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/03\/leMascaret-175x300.jpg 175w, https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/03\/leMascaret.jpg 631w\" sizes=\"(max-width: 598px) 100vw, 598px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><sub>Illustration de background_zero<\/sub><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><\/h6>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Viviane est assise \u00e0 un caf\u00e9 \u00e0 deux pas de l\u2019universit\u00e9. C\u2019est la mi-juin. Tournant lentement la cuiller dans une tasse de th\u00e9 ti\u00e8de, elle observe. La rue \u00e9tend de part et d\u2019autre de la terrasse son long fleuve d\u2019asphalte o\u00f9 fourmille une circulation dense dans un grondement sourd et diffus. Les passants ne sont pas press\u00e9s. Elle, oui. Il y a toujours en elle une f\u00e9brilit\u00e9 qui lui fait prendre des d\u00e9cisions subites. Comme maintenant. Un d\u00e9sir imparable d\u2019aller au Nouveau-Brunswick, de revoir la maison blanche sur cette colline qui surplombe le Petitcodiac. Sa tante n\u2019y vit plus et la maison, en vente, ne trouve pas preneur. Elle n\u2019a pas revu la tante depuis longtemps. Huit ans, en fait. Un lien du sang \u00e9tiol\u00e9. Un autre. Elle d\u00e9nombre rapidement ses relations. Le r\u00e9sultat est maigre.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Viviane adorait la maison blanche sur la colline, le jardin, le grand ch\u00eane et la balan\u00e7oire. Elle \u00e9tait fascin\u00e9e par la rivi\u00e8re Petitcodiac qui coulait au bas de la colline, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la route et des champs. Elle adorait le surnom qu\u2019on lui donnait&nbsp;: la rivi\u00e8re Chocolat, \u00e0 cause des s\u00e9diments brun brique en suspension, constamment brass\u00e9s par le flux et reflux de la mar\u00e9e dans la baie de Fundy. Ses eaux remontent dans la rivi\u00e8re deux fois par jour, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9es d\u2019une vague d\u00e9ferlante qu\u2019on nomme le mascaret.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La nouvelle \u00e9tait arriv\u00e9e un soir d\u2019orage. Julie, la m\u00e8re de Viviane, avait \u00e9t\u00e9 heurt\u00e9e par un autobus sur la rue Jean-Talon, \u00e0 Montr\u00e9al. Viviane depuis des jours attendait avec impatience l\u2019arriv\u00e9e de sa m\u00e8re, pour f\u00eater ses douze ans. La tante avait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9par\u00e9 la table, avec, au centre, un joli bouquet de muguets cueilli au jardin. \u00ab&nbsp;On ira la chercher \u00e0 l\u2019a\u00e9roport demain matin et il y aura un super g\u00e2teau\u2026&nbsp;\u00bb La journ\u00e9e suivant la nouvelle du d\u00e9c\u00e8s de sa m\u00e8re, Viviane avait \u00e9t\u00e9 prise d\u2019une fr\u00e9n\u00e9sie indomptable et toute la journ\u00e9e durant, pendant que la tante et l\u2019oncle pr\u00e9paraient le retour pour Montr\u00e9al, elle s\u2019\u00e9tait promen\u00e9e d\u2019une pi\u00e8ce \u00e0 l\u2019autre comme un rat paniqu\u00e9 dans un labyrinthe. \u00ab&nbsp;Arr\u00eate de courir comme \u00e7a, tu me donnes le tournis&nbsp;\u00bb, avait fini par beugler la tante. Viviane s\u2019\u00e9tait prostr\u00e9e sur le sofa o\u00f9 elle \u00e9tait demeur\u00e9e jusqu\u2019au d\u00e9part. Cette nuit d\u2019orage ne l\u2019a jamais quitt\u00e9 depuis. C\u2019est toujours l\u2019orage en elle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle d\u00e9cide de prendre aussit\u00f4t la route pour profiter des quelques jours de vacances qui lui restent. Vacances&nbsp;? Mise au repos forc\u00e9e, plut\u00f4t. Elle doit r\u00e9fl\u00e9chir. Sa carri\u00e8re de m\u00e9decin ne tient qu\u2019\u00e0 un fil. Elle s\u2019est trop souvent absent\u00e9e dans les deux derni\u00e8res ann\u00e9es et son comportement en a laiss\u00e9 plus d\u2019un perplexe. La m\u00e9dication entrave son jugement. Elle tente de r\u00e9duire les doses depuis six mois, mais craint une rechute dans un sens ou l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; D\u00e8s la sortie du tunnel Lafontaine, une pluie tenace ralentit la circulation. Elle connecte son iPhone \u00e0 la console. \u00c7a ne fonctionne pas. Elle cherche un poste sur la radio. Elle tombe sur une voix haute perch\u00e9e.&nbsp;Sp\u00e9cial Beatles, aujourd\u2019hui, sans publicit\u00e9&nbsp;!&nbsp; annonce l\u2019animatrice. \u00ab&nbsp;Oh My God&nbsp;! Pas \u00e7a&nbsp;!&nbsp;\u00bb Elle tend la main pour fermer la radio, puis se ravise, curieuse de savoir quelle sera la premi\u00e8re chanson.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dans un album photo peu garni, une des rares choses que Viviane conserve de sa famille, un entrefilet de presse jauni relate la noyade d\u2019une jeune femme et le r\u00e9cit d\u2019un t\u00e9moin. En ao\u00fbt 1967, Myriam Dubreuil s\u2019\u00e9tait noy\u00e9e dans l\u2019un des plus forts mascarets jamais enregistr\u00e9s dans les annales, plus de deux m\u00e8tres, apr\u00e8s avoir pris du LSD et \u00e9cout\u00e9 les Beatles. <em>Sgt Pepper\u2019s Lonely Hearts Club Band<\/em>. Viviane n\u2019a appris que tout r\u00e9cemment les d\u00e9tails entourant la noyade de Myriam, sa grand-m\u00e8re, de la bouche m\u00eame de l\u2019homme qui avait assist\u00e9 \u00e0 la sc\u00e8ne. Viviane avait \u00e9t\u00e9 son m\u00e9decin soignant. Le type se mourait d\u2019un cancer du cerveau fulgurant. Elle l\u2019avait reconnu gr\u00e2ce au nom improbable qui figurait sur sa fiche&nbsp;: Red Duruisseau. Viviane l\u2019avait press\u00e9 de questions. Duruisseau ne demandait que \u00e7a, une oreille qui l\u2019entende. \u00ab&nbsp;On \u00e9tait partis de Montr\u00e9al, on faisait un road trip \u00e0 quatre dans la Volsk, elle \u00e9tait belle Myriam, elle avait laiss\u00e9 sa petite chez ses parents, nous on fumait, on baisait, on gobait de l\u2019acide, on se d\u00e9fon\u00e7ait en \u00e9coutant de la zique. Un jour on s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9s au bord de la rivi\u00e8re, pr\u00e8s de Moncton. Myriam \u00e9tait compl\u00e8tement stoned, elle a vu l\u2019eau rouge de la rivi\u00e8re, elle a dit \u00ab\u00a0\u00a0\u00bbc\u2019est mon sang, j\u2019te dis, c\u2019est mon sang\u00a0\u00bb, elle s\u2019est <em>pitch\u00e9e<\/em> dans l\u2019eau et la vague l\u2019a ramass\u00e9e&nbsp;\u00bb. Il avait d\u00e9bit\u00e9 rapidement ces paroles qui attendaient depuis longtemps d\u2019\u00eatre enfin prononc\u00e9es. Cela l\u2019avait \u00e9puis\u00e9. Le lendemain, il mourait aux premi\u00e8res lueurs du jour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Yesterday<\/em>. Viviane ne ferme pas la radio. Comme une luciole autour d\u2019un projecteur, elle est incapable de se d\u00e9tacher de la musique. <em>There\u2019s a shadow hanging over me.<\/em> Deux fois, trois fois, elle tend la main pour fermer la radio puis la ram\u00e8ne sur le volant. La pluie, la musique et la route forment un contrepoint sur lequel fuguent ses pens\u00e9es, son pass\u00e9. Le sp\u00e9cial Beatles est termin\u00e9, elle ferme. <em>Yesterday<\/em> tourne en boucle dans sa t\u00eate. Ressasser le pass\u00e9 l\u2019\u00e9puise. Elle ne fait que \u00e7a depuis qu\u2019elle est en cong\u00e9&nbsp;: revenir sur les actes manqu\u00e9s, les mots qu\u2019elle aurait d\u00fb dire, les erreurs qu\u2019elle aurait pu \u00e9viter.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle roule pendant quatre heures. \u00c0 l\u2019approche de Qu\u00e9bec, elle d\u00e9cide de dormir \u00e0 L\u00e9vis. La chambre d\u2019h\u00f4tel est mal insonoris\u00e9e, la climatisation est d\u00e9fectueuse et il y a une f\u00eate bruyante au bout du couloir. Une terrible migraine la saisit au r\u00e9veil. Au restaurant de l\u2019h\u00f4tel, elle contemple son d\u00e9jeuner. Gaufres, sirop d\u2019\u00e9rable et bleuets. Elle repousse l\u2019assiette, prise de naus\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle reprend la route. La perspective de se colleter au lourd trafic de la 20 accentue sa migraine. Elle d\u00e9laisse l\u2019autoroute et roule plut\u00f4t sur la 132, qui longe le fleuve. La circulation est lente derri\u00e8re les semi-remorques. Impossible de les d\u00e9passer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ses coll\u00e8gues ne savent jamais comment l\u2019aborder. Comme pendant ces quatre semaines o\u00f9 elle avait tent\u00e9 avec une insistance d\u00e9plac\u00e9e et fr\u00e9n\u00e9tique, court-circuitant tous les canaux administratifs \u00e9tablis, de convaincre le service d\u2019informatique de revoir les syst\u00e8mes, de tout mettre sur le cloud et d\u2019\u00e9quiper tous les patients d\u2019un iPad. Elle avait envoy\u00e9 de longues lettres \u00e0 la direction de l\u2019h\u00f4pital, aux gestionnaires r\u00e9gionaux, au ministre. Cette lubie avait valu une r\u00e9primande \u00e0 son dossier. Deux mois plus tard, la vue d\u2019un chat \u00e9cras\u00e9 l\u2019avait d\u00e9molie et l\u2019avait pouss\u00e9e dans la d\u00e8che mentale. Huit semaines de repli sur elle-m\u00eame. L\u2019\u00e9puisement. L\u2019arr\u00eat de travail. Auxquels s\u2019\u00e9tait greff\u00e9e l\u2019obstination ent\u00eat\u00e9e de Patrick, l\u2019ex largu\u00e9 depuis cinq ans et qui revenait constamment \u00e0 la charge, la suppliant de lui donner une deuxi\u00e8me chance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle connait les teintes et nuances de gris de sa bipolarit\u00e9. Les oscillations parfois lentes, parfois rapides, entre le noir total et le blanc \u00e9blouissant. Elle a assist\u00e9 \u00e0 toutes les s\u00e9ances d\u2019aide dont elle disposait. Chaque fois, elle en sortait insatisfaite. Quelque chose passait toujours entre les mailles des belles explications. \u00c0 l\u2019une des r\u00e9unions des BA, les Bipolaires Anonymes, un gros joufflu avait fondu en larmes. \u00ab&nbsp;Plus capable. Les m\u00e9dicaments ne font plus effet. \u00c7a capote dans ma t\u00eate. Plus capable, plus capable.&nbsp;\u00bb \u00c0 la r\u00e9union suivante, le mot courait qu\u2019il s\u2019\u00e9tait suicid\u00e9. Viviane est r\u00e9volt\u00e9e par l\u2019id\u00e9e du suicide. La chape d\u2019impuissance qui s\u2019\u00e9tait abattue sur ses \u00e9paules d\u2019enfant apr\u00e8s le geste de sa m\u00e8re s\u2019\u00e9tait mu\u00e9e, au fil des ans, en une brume de culpabilit\u00e9, culpabilit\u00e9 pointant \u00e0 la m\u00e9t\u00e9o quotidienne de son adolescence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle tente de se concentrer sur la route. Elle voudrait atteindre Moncton tard en soir\u00e9e. Il recommence \u00e0 pleuvoir. Une pluie obstin\u00e9e mitraille l\u2019asphalte. Un vent intense se l\u00e8ve et fait valser sa petite voiture sur l\u2019autoroute comme si c\u2019\u00e9tait une balle de ping-pong. La fatigue la taraude. Elle doit s\u2019arr\u00eater malgr\u00e9 qu\u2019il ne soit que l\u2019apr\u00e8s-midi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle prend une chambre \u00e0 Rimouski. Long somme lourd. Elle s\u2019observe longuement dans le miroir de la salle de bain. Plus d\u00e9fra\u00eechie que \u00e7a tu meurs, se dit-elle. Elle se maquille, choisit une robe d\u00e9cente et descend au resto de l\u2019h\u00f4tel, o\u00f9 se tient une conf\u00e9rence d\u2019oc\u00e9anographes. Malgr\u00e9 ses traits tir\u00e9s et sa mine aust\u00e8re, elle attire les regards, notamment ceux d\u2019un type au sourire bien dos\u00e9. Un brin frondeur, un brin timide. Le go\u00fbt d\u2019une aventure traverse Viviane. Elle n\u2019a pas fait l\u2019amour depuis longtemps. Douze heures plus tard, le type boutonne sa chemise au pied du lit. \u00ab&nbsp;Mes coll\u00e8gues m\u2019attendent. Je te laisse ma carte. On se donne des nouvelles&nbsp;?&nbsp;\u00bb Tu parles, se dit-elle en se dirigeant vers la douche.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle vient de franchir la fronti\u00e8re du Nouveau-Brunswick quand la pluie cesse. Elle pense \u00e0 sa m\u00e8re. \u00ab&nbsp;Elle s\u2019est plant\u00e9e l\u00e0 devant le bus, comme une folle, sortant de nulle part. Je n\u2019ai pas pu l\u2019\u00e9viter, je suis d\u00e9sol\u00e9\u2026&nbsp;\u00bb, avait d\u00e9clar\u00e9 le chauffeur d\u2019autobus aux policiers. La premi\u00e8re chose qu\u2019avait faite Viviane en recevant son dipl\u00f4me de m\u00e9decin avait \u00e9t\u00e9 d\u2019obtenir le rapport d\u2019accident. \u00ab&nbsp;Julie Bouthillier, 30 ans, alcool\u00e9mie de 15 %, apparence de suicide.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Combien de fois Viviane avait-elle lu et relu le rapport d\u2019enqu\u00eate sur la mort de sa m\u00e8re, qui tenait sur deux lignes&nbsp;? Hormis quelques photos Polaroid, ce bout de rapport photocopi\u00e9 qu\u2019elle avait tir\u00e9 des archives du coroner \u00e9tait le seul souvenir tangible qui lui restait de sa m\u00e8re. Les maigres possessions de Julie avaient rapidement \u00e9t\u00e9 bazard\u00e9es. \u00ab&nbsp;C\u2019est pas bon de garder ces choses-l\u00e0. Il y a du mauvais esprit l\u00e0-dedans&nbsp;\u00bb, avait dit sa tante \u00e0 Viviane.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 son retour \u00e0 Montr\u00e9al, Viviane avait \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e en famille d\u2019accueil. L\u2019adaptation \u00e0 sa vie d\u2019orpheline n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 difficile, sa m\u00e8re \u00e9tant d\u00e9j\u00e0 si peu pr\u00e9sente. Les souvenirs que Viviane avait de sa m\u00e8re se r\u00e9sumait \u00e0 peu de choses&nbsp;: elle commen\u00e7ait \u00e0 boire vers dix heures du matin, cumulait les petits emplois mal r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s et les rendez-vous foireux, \u00e9tait toujours \u00e0 la recherche du mec parfait. Chaque \u00e9chec amoureux augmentait sa consommation. Viviane n\u2019avait jamais tent\u00e9 pas de retrouver son p\u00e8re biologique. Elle ne voulait rien savoir d\u2019un l\u00e2che qui s\u2019\u00e9tait d\u00e9fil\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les premiers signes de sa bipolarit\u00e9 \u00e9taient apparus vers seize ans. Elle avait vu un reportage \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 sur les d\u00e9g\u00e2ts caus\u00e9s par l\u2019ouragan Mitch au Honduras. Du coup, elle s\u2019\u00e9tait port\u00e9e volontaire pour lever des fonds \u00e0 son \u00e9cole, \u00e9tait devenue pr\u00e9sidente du groupe de soutien et s\u2019\u00e9tait mise \u00e0 harceler \u00e0 peu pr\u00e8s tout ce qui grouillait dans son quartier pour obtenir des sous. D\u2019abord persuasive et insistante, elle \u00e9tait rapidement devenue gossante, emmerdante, grossi\u00e8re. Menac\u00e9e d\u2019\u00eatre mise \u00e0 la porte de l\u2019\u00e9cole, elle s\u2019\u00e9tait calm\u00e9e, puis avait litt\u00e9ralement pleur\u00e9 pendant deux semaines. Il y avait eu quelques autres \u00e9pisodes, vite r\u00e9sorb\u00e9s par le lithium. Le m\u00e9dicament la faisait vomir. \u00c0 dix-neuf ans, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e \u00e0 l\u2019universit\u00e9, elle avait les traits d\u2019une femme de trente ans.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C\u2019est dans un cours d\u2019anatomie qu\u2019elle avait rencontr\u00e9 Patrick, si gentil et compr\u00e9hensif. Sa pr\u00e9sence avait \u00e9t\u00e9 si apaisante au d\u00e9but. Elle n\u2019avait plus besoin de m\u00e9dicament. Mais au bout de six ans de vie commune, elle ne supportait plus son empathie doucereuse. D\u00e8s leur s\u00e9paration, les sympt\u00f4mes de sa bipolarit\u00e9 \u00e9taient revenus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un demi-si\u00e8cle est pass\u00e9 depuis la mort de Myriam. Viviane constate avec d\u00e9sarroi qu\u2019elle navigue depuis des ann\u00e9es dans sa maladie. Myriam s\u2019\u00e9tait noy\u00e9e dans ses hallucinations, Julie dans l\u2019alcool, elle, fille et petite-fille d\u2019icelles, surnage dans la d\u00e9pression. Une lign\u00e9e de noy\u00e9es, c\u2019est ce que nous sommes, se dit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle vient d\u2019atteindre Moncton. Elle se rend au centre-ville o\u00f9 elle ach\u00e8te une table des mar\u00e9es dans une librairie et deux ou trois bouquins sur le mascaret et la baie de Fundy. Quelle d\u00e9ception&nbsp;! Le mascaret, qu\u2019elle esp\u00e8re revoir depuis des ann\u00e9es, atteint \u00e0 peine les 50&nbsp;centim\u00e8tres. Les ponts, barrages et d\u00e9versoirs construits vers la fin des ann\u00e9es soixante \u00e0 diff\u00e9rents endroits de la rivi\u00e8re ont grandement alt\u00e9r\u00e9 les conditions hydrauliques qui donnaient au mascaret sa jolie amplitude. Malgr\u00e9 les modifications apport\u00e9es aux ouvrages ces derni\u00e8res ann\u00e9es, le mascaret n\u2019a jamais retrouv\u00e9 sa gloire d\u2019antan.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Myriam traverse Moncton et prend la direction de Boudreau Village. Voil\u00e0, elle y est. Elle tourne \u00e0 gauche et grimpe lentement le petit chemin gravillonn\u00e9. Elle se stationne et descend.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il n\u2019y a personne. Elle enl\u00e8ve la pancarte \u00ab&nbsp;For Sale&nbsp;\u00bb et entre par l\u2019arri\u00e8re en cassant un carreau de vitre sur la porte. Elle parcourt rapidement le rez-de-chauss\u00e9e. Les m\u00eames vieux meubles sont toujours l\u00e0. \u00c7a sent l\u2019humidit\u00e9 et le renferm\u00e9. Pour l\u2019essentiel, vingt-cinq ann\u00e9es n\u2019ont rien chang\u00e9 \u00e0 l\u2019endroit. Cela lui procure \u00e0 la fois une grande tristesse et un curieux r\u00e9confort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle revient \u00e0 la cuisine. Elle a oubli\u00e9 de prendre ses m\u00e9dicaments au d\u00e9jeuner et la f\u00e9brilit\u00e9 s\u2019installe. Ses mains tremblent un peu. D\u2019habitude, elle avale cinq pilules \u00e0 la fois. L\u00e0, elle les prend une \u00e0 une avec de minuscules gorg\u00e9es d\u2019eau, comme si elle h\u00e9sitait \u00e0 rompre le fragile \u00e9quilibre de son humeur. Elle hoche la t\u00eate. \u00ab&nbsp;Pourquoi suis-je venue ici&nbsp;? Pourquoi toujours vouloir ressasser ce qui est r\u00e9volu \u00e0 jamais&nbsp;? J\u2019ai aim\u00e9 cette maison, j\u2019ai aim\u00e9 y passer mes mois de juillet. J\u2019ai le droit d\u2019avoir de beaux souvenirs. J\u2019ai le droit&nbsp;! J\u2019ai le droit&nbsp;! Vous m\u2019entendez, tout le monde&nbsp;?&nbsp;\u00bb Elle donne un coup de poing sur le comptoir de la cuisine. Elle r\u00e9fr\u00e8ne ses larmes, prend une grande respiration et rel\u00e8ve la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle prend le temps de renouer avec chaque pi\u00e8ce de la maison. La salle \u00e0 manger d\u2019abord. Il y avait souvent des invit\u00e9s au souper, \u00e7a parlait de choses s\u00e9rieuses et \u00e7a sentait bon la chaudr\u00e9e. Elle n\u2019aimait pas la salade de m\u00e2che aux pommes et noisettes, fiert\u00e9 de la tante. Elle revient \u00e0 la cuisine \u2014 ici, devant la fen\u00eatre toujours inond\u00e9e du soleil matinal, la tante pressait des jus d\u2019agrumes pour le d\u00e9jeuner. Du bonheur liquide. Sur la droite, la porte donnait sur un atelier jonch\u00e9 d\u2019outils rouill\u00e9s, puis sur un renfoncement impr\u00e9gn\u00e9 de l\u2019odeur des vieux v\u00eatements pendus aux crochets. Le reste du rez-de-chauss\u00e9e \u00e9tait occup\u00e9 par un immense salon, un foyer condamn\u00e9 et deux murs tapiss\u00e9s de biblioth\u00e8ques. Son oncle enseignait l\u2019histoire \u00e0 l\u2019universit\u00e9. Il n\u2019en parlait jamais, comme si l\u2019\u00e9tude de l\u2019histoire des humains avait autant d\u2019importance que celle des vers de terre. Viviane monte \u00e0 l\u2019\u00e9tage. L\u2019escalier \u00e9troit donne sur les trois chambres \u00e0 coucher. Elle avait oubli\u00e9 combien elles \u00e9taient petites. Quasiment des cellules de monast\u00e8re. Au-del\u00e0 des chambres, un escalier plus \u00e9troit aboutit au grenier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Lorsqu\u2019elle avait vu cet escalier la premi\u00e8re fois, elle avait neuf ans. C\u2019\u00e9tait sa premi\u00e8re visite \u00e0 la maison. La tante lui en avait pr\u00e9sent\u00e9 tous les coins et recoins. \u00ab&nbsp;L\u00e0, au grenier, tu vas adorer \u00e7a, je le sais.&nbsp;\u00bb Viviane avait fig\u00e9 sur la premi\u00e8re marche. \u00ab&nbsp;Tu ne veux pas aller voir le grenier&nbsp;? Non, je veux aller jouer dehors.&nbsp;\u00bb En fait, elle craignait de mettre le pied sur la marche, puis l\u2019autre pied sur la marche suivante. Elle venait de lire une histoire o\u00f9 l\u2019h\u00e9ro\u00efne, au cours d\u2019une promenade dans une campagne italienne, rencontrait une tour abandonn\u00e9e. La porte \u00e9tait entrouverte. Curieuse, elle entrait et d\u00e9cidait de monter au sommet. Ce faisant, elle comptait les marches&nbsp;: une, deux, cinq, huit, onze\u2026 trente-sept. Arriv\u00e9e au sommet de la tour, la campagne tout autour s\u2019\u00e9tendait \u00e0 l\u2019infini. C\u2019\u00e9tait un paysage diff\u00e9rent de celui o\u00f9 elle se trouvait cinq minutes plus t\u00f4t. Puis, l\u2019inqui\u00e9tude la gagna et elle d\u00e9cida de rebrousser chemin, toujours en comptant les marches. Trente-cinq, trente-six, trente-sept, trente-huit\u2026 L\u2019h\u00e9ro\u00efne s\u2019arr\u00eata et r\u00e9fl\u00e9chit. \u00ab&nbsp;J\u2019ai d\u00fb me tromper en montant. Continue.&nbsp;\u00bb Quarante, cinquante. \u00ab&nbsp;Non, ce n\u2019est pas possible&nbsp;!&nbsp;\u00bb Elle tenta de remonter, mais chaque fois qu\u2019elle haussait le pied, la marche se r\u00e9sorbait et il n\u2019y avait que le vide devant elle. Elle n\u2019avait d\u2019autre choix que de descendre. Cent, deux cents. Il n\u2019y avait plus aucune lumi\u00e8re, qu\u2019une grande obscurit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019histoire avait fait fr\u00e9mir la petite Viviane. La perspective de monter au grenier et de ne plus pouvoir redescendre jusqu\u2019\u00e0 la cuisine ni au salon pour peut-\u00eatre aboutir au centre de la Terre ou, pis encore, en enfer l\u2019avait fait paniquer. Ce blocage avait dur\u00e9 des semaines, puis un jour, elle avait rassembl\u00e9 tout son courage pour monter jusqu\u2019au grenier. Douze marches seulement. Quatre droit devant, puis huit sur la gauche, puis les avait descendues. Huit vers la droite, quatre droit devant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le grenier est une vaste pi\u00e8ce bien \u00e9clair\u00e9e avec de grandes fen\u00eatres aux quatre points cardinaux. En \u00e9t\u00e9, il y faisait une chaleur torride. C\u2019\u00e9tait l\u2019antre de l\u2019oncle qui y montait \u00e9couter \u00e0 plein volume de la musique classique. \u00ab&nbsp;C\u2019est quoi&nbsp;? J\u2019aime bien&nbsp;\u00bb, avait-elle demand\u00e9 la fois o\u00f9 elle avait enfin surmont\u00e9 sa crainte de l\u2019escalier. \u00ab&nbsp;De la mandoline, Vivaldi&nbsp;\u00bb, avait-il r\u00e9pondu. L\u2019oncle lisait Le Monde diplomatique en fumant la pipe. Il se distillait de ce grenier une \u00e9trange m\u00e9lancolie. Viviane revenait chaque fois que l\u2019oncle faisait jouer la musique. Elle s\u2019assoyait sur la premi\u00e8re marche de l\u2019escalier et se plongeait dans une bande dessin\u00e9e ou un livre. \u00c0 l\u2019occasion, elle jetait \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e des regards vers l\u2019oncle. Elle s\u2019imaginait qu\u2019il \u00e9tait un capitaine \u00e0 l\u2019assaut de toutes les mers du monde. Autant sa tante ne semblait avoir aucun secret pour Viviane, autant l\u2019oncle semblait venir d\u2019une autre plan\u00e8te. Imp\u00e9n\u00e9trable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Bien des ann\u00e9es plus tard, alors qu\u2019elle vivait avec Patrick, Viviane red\u00e9couvrira Vivaldi. Elle \u00e9tait enceinte et le couple venait d\u2019acheter une maison pourvue d\u2019un grenier qu\u2019elle ne tarda pas \u00e0 am\u00e9nager \u00e0 l\u2019image de celui de la maison blanche. Elle y montait souvent pour lire. Les premiers temps, elle \u00e9coutait les concertos de mandoline de Vivaldi comme elle l\u2019avait fait des ann\u00e9es auparavant. Mais ce n\u2019\u00e9tait plus tout \u00e0 fait pareil et elle cessa donc d\u2019\u00e9couter du Vivaldi. De temps \u00e0 autre, Patrick montait lui aussi au grenier, s\u2019assoyait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, ouvrait une revue. \u00c7a sentait l\u2019effort. Les choses n\u2019allaient plus trop bien entre eux. Elle fit une fausse couche, tomba en d\u00e9pression et dut cesser de travailler pendant six mois. Patrick revenait de plus en plus tard, toujours fatigu\u00e9. Elle soup\u00e7onna une liaison. Elle apprit plus tard qu\u2019il cumulait les heures suppl\u00e9mentaires pour retarder son retour au foyer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle monte au grenier. Il est vide. Les araign\u00e9es ont tiss\u00e9 des toiles \u00e0 chaque fen\u00eatre, sauf celle donnant sur l\u2019ouest. Bas sur l\u2019horizon, les nuages se d\u00e9chirent et laissent entrevoir le soleil qui amorce sa descente au-del\u00e0 de la courbure de la Terre. Une lumi\u00e8re orange emplit la pi\u00e8ce. Viviane tend tous ses sens. Elle esp\u00e8re capter quelque chose, entendre des notes de mandoline, percevoir l\u2019odeur du tabac br\u00fbl\u00e9 dans le fourneau d\u2019une pipe, le bruissement des pages de journal qu\u2019on tourne et retourne. Rien. Rien, sauf ce d\u00e9sir profond de constater qu\u2019il y a quelque chose. Elle n\u2019aime pas ces moments o\u00f9 elle prend trop conscience d\u2019elle-m\u00eame et de tous les jeux de miroirs qui se d\u00e9roulent dans sa conscience. Elle se mord les l\u00e8vres. Ah, si tout \u00e7a pouvait dispara\u00eetre de ses pens\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle descend au salon, ouvre la porte et arrive sur la grande v\u00e9randa o\u00f9 l\u2019oncle aimait s\u2019asseoir et observer la vall\u00e9e et la rivi\u00e8re aux jumelles. Mais qu\u2019attendait-il donc, lui toujours silencieux et taciturne&nbsp;? Elle s\u2019assoit \u00e0 la place qu\u2019il occupait sur le banc, croche et vermoulu. Viviane va chercher une chaise pliante dans le coffre de l\u2019auto, l\u2019installe sur la v\u00e9randa et s\u2019adosse au mur comme il le faisait. Elle ferme les yeux et se revoit \u00e0 douze ans, assise \u00e0 l\u2019autre bout du banc, une tasse de chocolat chaud entre les mains, fermant \u00e0 demi les yeux pour tenter de percevoir ce qui, au-del\u00e0 de l\u2019horizon, semblait tellement int\u00e9resser l\u2019oncle. Elle aimait ces moments o\u00f9 aucun mot n\u2019\u00e9tait prononc\u00e9. Tout n\u2019\u00e9tait qu\u2019\u00e9coute et attention. Chaque matin, elle le retrouvait assis sur le banc de la v\u00e9randa, la table des mar\u00e9es sur les cuisses. L\u2019oncle guettait l\u2019arriv\u00e9e du mascaret. Il y avait quelque chose d\u2019altier, de sacr\u00e9 dans sa patience, comme s\u2019il attendait la venue du Hollandais Volant et de tous les fant\u00f4mes de son existence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le soleil est bas sur l\u2019horizon, o\u00f9 il glisse derri\u00e8re une longue bande de nuages. Elle a revu l\u2019oncle une derni\u00e8re fois il y a un an, au foyer. Elle a appris que sa tante ne le visitait plus. Ratatin\u00e9, le cr\u00e2ne orn\u00e9 de quelques blanches touffes \u00e9parses, il n\u2019a pas reconnu sa ni\u00e8ce. Lorsqu\u2019un pr\u00e9pos\u00e9 a pouss\u00e9 son fauteuil roulant vers sa chambre, il a demand\u00e9 d\u2019une voix \u00e0 peine audible&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00e0 quelle heure la mar\u00e9e haute&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Le pr\u00e9pos\u00e9 a r\u00e9pondu qu\u2019il n\u2019y a pas de mar\u00e9e \u00e0 Montr\u00e9al. \u00ab&nbsp;Oui, mais \u00e0 quelle heure&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019oncle est mort. Viviane l\u2019a appris r\u00e9cemment.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle tente de dormir sur le sofa. Les acariens enfouis dans les tissus d\u00e9clenchent chez elle une crise d\u2019asthme. Heureusement, elle tra\u00eene toujours ses pompes. Malgr\u00e9 le souffle retrouv\u00e9, elle parvient difficilement \u00e0 retrouver le sommeil.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Au petit matin, le ciel est bas et gris. Une pluie chagrine encotonne le pays. Vers les huit heures, un vent frais et sec venu du fond de la baie de Fundy nettoie le ciel, qui devient d\u2019un bleu limpide. Viviane enfile un chandail \u00e9pais et des bottes de caoutchouc. Elle sort pour sillonner le terrain autour de la maison. De minuscules gouttelettes de brume pendent aux extr\u00e9mit\u00e9s des foug\u00e8res. Le potager est en ruines. Dans l\u2019ancien jardin, le \u00ab&nbsp;spot \u00e0 muguets&nbsp;\u00bb, comme disait la tante, est maintenant un royaume de ronces. Le ch\u00eane, dont une branche portait la balan\u00e7oire qu\u2019elle avait affectionn\u00e9e, est malade et d\u00e9nu\u00e9 de toute feuille. La branche s\u2019est d\u00e9tach\u00e9e du tronc et est recouverte d\u2019herbes. Elle hausse les \u00e9paules. Mais qu\u2019est-ce que je viens chercher ici&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C\u2019est l\u2019heure. Elle se pr\u00e9pare une tasse de th\u00e9 et s\u2019installe sur le banc. Le mascaret doit arriver dans dix minutes, selon la table. Les jumelles reposent sur ses cuisses. Elle porte la tasse de th\u00e9 \u00e0 ses l\u00e8vres&nbsp;: c\u2019est bouillant. Elle repose la tasse sur le banc, ferme les yeux. Il y a urgence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Au creux de sa baie de Fundy personnelle, quelque part entre la rate et la vessie, l\u00e0 o\u00f9 les racines de l\u2019\u00e2me s\u2019agrippent comme des lierres fragiles \u00e0 quelques chromosomes d\u00e9jant\u00e9s, les mar\u00e9es basses et hautes de la bipolarit\u00e9 sont extr\u00eames. Elle sent les courants contraires qui ont fa\u00e7onn\u00e9 sa vie se m\u00e9langer, s\u2019interp\u00e9n\u00e9trer, se retirer, et se p\u00e9n\u00e9trer \u00e0 nouveau avec une force renouvel\u00e9e, comme s\u2019ils se faisaient l\u2019amour. Soudain, il y a une sourde vibration. Une d\u00e9ferlante qui remue les fondements de son \u00eatre et lave tout. Elle respire avec difficult\u00e9. Elle voit des mains. Celles de Myriam tentant d\u2019agripper un illusoire secours avant d\u2019\u00eatre emport\u00e9e par l\u2019eau rouge, le sang de son sang. Celles de Julie virevoltant sur elle-m\u00eame apr\u00e8s le choc avec l\u2019autobus, comme une danseuse sous laquelle le plancher vient de c\u00e9der. Des mains qui se tendent vers elle. Des mains qui veulent la noyer&nbsp;? Des mains qui veulent la rescaper&nbsp;? Elle ne sait pas, ne sait plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un calme plat, souverain, envahit le temps et l\u2019espace. L\u2019orage de ses douze ans se r\u00e9sorbe. La respiration est l\u00e9g\u00e8re, il y a un effluve de muguet dans l\u2019air. Viviane ouvre les yeux&nbsp;: le temps est beau et elle a manqu\u00e9 le mascaret sur la rivi\u00e8re. Elle se l\u00e8ve et fait un pas de danse. <em>Let it be<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La rivi\u00e8re rouge \u00e0 l\u2019assaut d\u2019un c\u0153ur tourment\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"author":28,"featured_media":212,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_crdt_document":"","disable_featured_image":true,"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[5,6],"taxon-du-petit-parc":[],"class_list":["post-211","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelle","tag-nouvelle","tag-pierre"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/211","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/users\/28"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=211"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/211\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":254,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/211\/revisions\/254"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/media\/212"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=211"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=211"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=211"},{"taxonomy":"taxon-du-petit-parc","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/taxon-du-petit-parc?post=211"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}