{"id":208,"date":"2023-03-17T13:46:13","date_gmt":"2023-03-17T17:46:13","guid":{"rendered":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/?p=208"},"modified":"2023-05-29T14:33:13","modified_gmt":"2023-05-29T18:33:13","slug":"les-cranes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/2023\/03\/17\/les-cranes\/","title":{"rendered":"Les cr\u00e2nes"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bonnie and Clyde en balade dans le blizzard.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"598\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/03\/lesCranes-598x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-209\" srcset=\"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/03\/lesCranes-598x1024.jpg 598w, https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/03\/lesCranes-175x300.jpg 175w, https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/03\/lesCranes.jpg 631w\" sizes=\"(max-width: 598px) 100vw, 598px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><sub>Illustration de background_zero<\/sub><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><\/h6>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 L\u2019homme \u00e9tait perdu, d\u00e9sempar\u00e9. Il ne ressentait plus ses membres, sa respiration \u00e9tait difficile. Ses pens\u00e9es tissaient au fond du cerveau une toile grise et diffuse, stri\u00e9e par moments d\u2019\u00e9clairs de lucidit\u00e9, d\u2019\u00e9clats d\u2019une vive clart\u00e9. Mais ils \u00e9taient aussit\u00f4t \u00e9touff\u00e9s par l\u2019\u00e9paisse obscurit\u00e9 int\u00e9rieure dans laquelle il s\u2019\u00e9tait depuis longtemps r\u00e9fugi\u00e9. La nuit qui l\u2019entourait \u00e9tait celle de la for\u00eat, encore impr\u00e9gn\u00e9e, malgr\u00e9 les avanc\u00e9es de la civilisation tout autour, des myst\u00e8res et murmures enserr\u00e9s entre les racines des arbres. Il \u00e9tait entr\u00e9 ici en intrus, sans respect. La for\u00eat n\u2019avait eu aucune proie depuis des lustres. L\u2019homme avan\u00e7ait p\u00e9niblement dans la neige. Il avait oubli\u00e9 sa destination. Sa main droite, extension rigide de son bras ankylos\u00e9, \u00e9tait soud\u00e9e \u00e0 la poign\u00e9e de la valise. Le vent lui giflait le visage avec la tendresse d\u2019un cobra.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dans une temp\u00eate comme on n\u2019en avait pas vu depuis des ann\u00e9es, Gilles Barrois trimbalait depuis plus d\u2019une journ\u00e9e deux cr\u00e2nes datant du pal\u00e9olithique, bien prot\u00e9g\u00e9s dans leur capitonnage de velours au creux d\u2019une solide valise. Il les avait d\u00e9couverts alors qu\u2019il en \u00e9tait encore au tout d\u00e9but de sa carri\u00e8re. Adjoint de recherche du r\u00e9put\u00e9 Levy, il avait particip\u00e9 \u00e0 une campagne de fouille dans un territoire que se disputaient \u00e2prement plusieurs pays de la corne africaine. Avec argumentation obtuse et force de bakchichs, Levy avait obtenu les autorisations requises. C\u2019\u00e9tait sa troisi\u00e8me campagne dans la r\u00e9gion. Elle \u00e9tait aussi peu fructueuse que les deux pr\u00e9c\u00e9dentes. Apr\u00e8s un mois de vaines fouilles, Levy s\u2019\u00e9tait rendu \u00e0 l\u2019\u00e9vidence. Il devait revoir ses th\u00e9ories et trouver des indices prometteurs plus loin. Les canons se faisaient entendre \u00e0 longueur de journ\u00e9e, de sinistres colonnes de fum\u00e9e noire s\u2019\u00e9levaient au sud et \u00e0 l\u2019ouest. La zone \u00e9tait devenue trop dangereuse et il fallait \u00e0 pr\u00e9sent se replier sur Addis Abeba. Il reviendrait, il en \u00e9tait certain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Barrois \u00e9tait toutefois persuad\u00e9 que les talus et les d\u00e9pressions qui les entouraient avaient quelque chose \u00e0 offrir. \u00ab&nbsp;Je sais, ce n\u2019est pas tr\u00e8s scientifique, avait-il expliqu\u00e9 \u00e0 Levy, son mentor. &nbsp;C\u2019est mon <em>gut\u2019s feeling<\/em>\u2026&nbsp;\u00bb. Barrois avait insist\u00e9, tournant sans r\u00e9pit autour de Levy tel un moustique assoiff\u00e9 de sang. \u00ab&nbsp;Je suis certain, je vous le dis\u2026&nbsp;\u00bb. Tout le mat\u00e9riel avait \u00e9t\u00e9 ramass\u00e9 et emball\u00e9. Le convoi \u00e9tait pr\u00eat pour le d\u00e9part. Levy leva la main et intima \u00e0 Barrois de se la fermer, r\u00e9primant mal un petit sourire. Il se revoyait trente ans plus t\u00f4t, aussi frondeur et indisciplin\u00e9 que l\u2019\u00e9tait \u00e0 pr\u00e9sent Barrois. \u00ab&nbsp;Je vous laisse une tente et je vous envoie une Jeep dans deux jours. Soyez pr\u00eat.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Deux jours plus tard, aucune Jeep n\u2019\u00e9tait venue. Ni apr\u00e8s trois, ni apr\u00e8s quatre. Il fallait partir. Quelques kilom\u00e8tres plus loin, \u00e7a se canonnait \u00e0 qui mieux mieux. Barrois ramassa son barda et se r\u00e9solut \u00e0 rejoindre le village le plus proche, \u00e0 une demi-journ\u00e9e de marche. Avant de se mettre en route, il voulut parcourir une derni\u00e8re fois les secteurs de fouille, surtout le D5 qui, il en \u00e9tait certain depuis leur arriv\u00e9e deux semaines plus t\u00f4t, recelait quelque chose.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Juch\u00e9 sur le rebord d\u2019une cuvette dont le fond \u00e9tait parsem\u00e9 de grosses pierres, il scrutait de ses jumelles la pierraille dans la d\u00e9pression quand un petit bruit attira son attention. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la cuvette, un dik-dik fam\u00e9lique l\u2019observait. Pouss\u00e9 loin de son territoire par les combats, il cherchait une maigre pitance. Immobile, la petite b\u00eate observait Barrois, qui moulina des bras dans l\u2019espoir de le chasser. En \u00e9quilibre pr\u00e9caire sur le rebord, il perdit pied et d\u00e9vala la pente abrupte. Son pied s\u2019accrocha dans une grosse pierre qui prit de la vitesse et alla en percuter une autre au fond de la d\u00e9pression. \u00c0 l\u2019endroit d\u00e9couvert par la pierre ainsi d\u00e9log\u00e9e, le sable avait une texture et une couleur diff\u00e9rentes. Un sable plus fin, plus p\u00e2le.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Intrigu\u00e9, Barrois s\u2019approcha, se pencha, saisit une poign\u00e9e de sable dans une main et fit glisser avec lenteur les grains de l\u2019autre. Il huma le sable. Puis il creusa lentement, doucement. Sa pelle heurta du dur. Il continua de creuser prudemment . Un objet bomb\u00e9 et jaun\u00e2tre apparut. Un os frontal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Barrois eut t\u00f4t fait de d\u00e9gager un cr\u00e2ne quasi intact et quelques ossements \u00e9pars sous \u00e0 peine vingt centim\u00e8tres de sol. Son c\u0153ur battait \u00e0 tout rompre. Il exhuma avec grande pr\u00e9caution le cr\u00e2ne. Il l\u2019observa sous tous les angles. Il savait d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 qu\u2019il ne s\u2019agissait pas des restes d\u2019un primate ni d\u2019un humain moderne. <em>Homo sapiens<\/em>, il en \u00e9tait certain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il regarda autour de lui. Une autre pierre de m\u00eame forme et presque aussi grosse se trouvait quelques m\u00e8tres plus loin. D\u2019autres encore, ici et l\u00e0. C\u2019\u00e9tait une \u00e9vidence&nbsp;: l\u2019endroit \u00e9tait un cimeti\u00e8re. Sous l\u2019autre pierre, il exhuma un deuxi\u00e8me cr\u00e2ne, plus petit, dont le temporal gauche \u00e9tait en partie fracass\u00e9. La canonnade se rapprochait. Il n\u2019aurait jamais le temps de d\u00e9busquer ce qui dormait sous les autres pierres. Il fallait partir. Il emballa soigneusement les cr\u00e2nes dans un sac et se dirigea vers le village.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le village comptait habituellement deux ou trois mille \u00e2mes. Des milliers de r\u00e9fugi\u00e9s y avaient converg\u00e9 les mois pr\u00e9c\u00e9dents. M\u00e9decins Sans Fronti\u00e8res avait \u00e9tabli un dispensaire en bordure du village. Il arriva \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit, esp\u00e9rant vivement que le groupe de Levy et l\u2019h\u00e9lico y seraient encore. Le dispensaire avait \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9. Aucune trace de l\u2019\u00e9quipe de pal\u00e9ontologues.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ne sachant o\u00f9 aller, il reprit sa marche parmi une foule h\u00e9t\u00e9roclite de r\u00e9fugi\u00e9s qui allait dans tous les sens, baluchons \u00e0 l\u2019\u00e9paule et yeux hagards. Le visage couvert d\u2019un foulard, il se fondit parmi cette fourmili\u00e8re d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Gardant la t\u00eate basse et avan\u00e7ant \u00e0 la m\u00eame cadence \u00e9puis\u00e9e des r\u00e9fugi\u00e9s, il rasait les murs. Au d\u00e9tour d\u2019une rue, il tomba sur un groupe de soldats et des camions. Il se dirigea vers celui qui semblait \u00eatre le commandant et se pr\u00e9senta. L\u2019homme, un grand type carr\u00e9 au regard dur, examina son passeport et eut un mauvais rictus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Ah, c\u2019est vous l\u2019idiot qui est rest\u00e9 l\u00e0-bas. D\u00e9j\u00e0 que vos copains sont des idiots, alors vous, vous \u00eates le plus idiot, dit-il dans un anglais approximatif. Vous avez quoi l\u00e0-dedans&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il d\u00e9signa le sac. Sans attendre la r\u00e9ponse de Barrois, il le saisit et l\u2019ouvrit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Vraiment idiot. Je vous emm\u00e8ne au QG.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 \u00c9coutez, si c\u2019est une question d\u2019argent, j\u2019ai de quoi\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le regard de l\u2019autre se durcit davantage. Il lan\u00e7a quelques brefs ordres et trois soldats empoign\u00e8rent Barrois, le fouill\u00e8rent, le ligot\u00e8rent et le firent monter sans m\u00e9nagement \u00e0 l\u2019arri\u00e8re d\u2019un camion. Dix minutes plus tard, on \u00e9tait en train de le pousser dans une grande pi\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un militaire, petit homme maigre aux grosses lunettes, \u00e0 l\u2019uniforme impeccablement press\u00e9 et bard\u00e9 de m\u00e9dailles, invita Barrois \u00e0 s\u2019asseoir et fit signe aux soldats de sortir. Il consulta les papiers de Barrois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Ah, Montr\u00e9al&nbsp;! J\u2019ai fait trois ann\u00e9es en g\u00e9nie l\u00e0-bas, \u00e0 la Poly, vous savez.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il parlait un fran\u00e7ais impeccable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Je suis revenu au d\u00e9c\u00e8s de mon p\u00e8re, un ami du pr\u00e9sident\u2026 J\u2019ai encore de la famille chez vous. Votre ville me manque, \u00e0 l\u2019occasion. Bon, regardons \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le lieutenant observa un temps les cr\u00e2nes dispos\u00e9s sur son bureau, puis examina de nouveau les papiers de Barrois. Il leva les yeux et porta un regard songeur sur le mur de la tente. Il fron\u00e7a les sourcils, se leva brusquement puis fit les cent pas autour du bureau et des chaises. Son man\u00e8ge dura cinq bonnes minutes. Il faisait claquer ses doigts en rythme avec les pulsations asthmatiques du vieux ventilateur qui brassait p\u00e9niblement l\u2019air \u00e9touffant de la pi\u00e8ce. Il finit par parler.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Vous savez, je peux envoyer en prison pour longtemps. Pr\u00e9sence non autoris\u00e9e en zone de combat, fouilles ill\u00e9gales, vol d\u2019artefacts historiques, tentative de soudoyer un officier\u2026 Vous allez \u00e0 Montr\u00e9al, c\u2019est bien \u00e7a&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il cessa de tourner, s\u2019approcha de Barrois en tirant une chaise et s\u2019assit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 \u00c9coutez, je vous fais une offre. Je fais pr\u00e9parer une valise diplomatique pour vos petits paquets d\u2019os et j\u2019inclus deux colis. Vous r\u00e9ceptionnez la valise \u00e0 Montr\u00e9al, vous livrez les colis \u00e0 mon fr\u00e8re et vous pourrez garder vos petits cr\u00e2nes. Si vous refusez, je vous envoie dans une de nos\u2026 heu\u2026 jolies prisons.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Deux semaines plus tard, les cr\u00e2nes tr\u00f4naient dans le labo de Barrois \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al alors que les journaux rapportaient plusieurs cas de d\u00e9c\u00e8s dus \u00e0 une nouvelle sorte d\u2019h\u00e9ro\u00efne venue de l\u2019Est de l\u2019Afrique. Barrois avait d\u00e9j\u00e0 entrepris une batterie de tests sur les cr\u00e2nes. Il d\u00e9couvrit qu\u2019ils \u00e9taient fr\u00e8re et s\u0153ur, ce qui fit sensation. <em>Nature<\/em> lui demanda un article de fond. Il nomma les cr\u00e2nes Bonnie et Clyde. Levy entra dans une grande col\u00e8re. Tous les honneurs revenaient \u00e0 Barrois, alors que lui, Levy, avait mont\u00e9 et financ\u00e9 toute l\u2019exp\u00e9dition et \u00e9tait laiss\u00e9 pour compte. Barrois r\u00e9pliqua \u00e0 Levy que s\u2019il avait envoy\u00e9 une jeep \u00e0 temps, il n\u2019y aurait eu aucune d\u00e9couverte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les ann\u00e9es pass\u00e8rent. Barrois vivait depuis deux ans avec L\u00e9a. Peu de temps apr\u00e8s son retour, il avait invit\u00e9 sa douce au Toqu\u00e9. \u00ab&nbsp;Ce soir, grande sortie, ma belle. Il faut f\u00eater \u00e7a.&nbsp;\u00bb Au restaurant, Barrois fut un flot ininterrompu de paroles, sautillant d\u2019un sujet \u00e0 l\u2019autre. La place possible que Bonnie et Clyde occupait dans la longue liste des hominid\u00e9s, les th\u00e9ories fumeuses de Levy sur les mouvements de population le long du Rift africain il y plus de deux cent mille ans, les campagnes \u00e0 venir. Occup\u00e9 \u00e0 ses d\u00e9rives, il percevait \u00e0 peine le sourire timide de L\u00e9a.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 J\u2019ai quelque chose d\u2019important \u00e0 te dire. J\u2019ai fait le test cet apr\u00e8s-midi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Hum&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Je suis enceinte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Barrois regarda son verre de vin et sourit gauchement. \u00ab&nbsp;Ah, c\u2019est une excellente nouvelle, ch\u00e9rie&nbsp;\u00bb. Puis, il repartit de plus belle sur les id\u00e9es vaseuses de Levy.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ils eurent Jonathan. Barrois et Levy se r\u00e9concili\u00e8rent. Barrois ne se sentait l\u2019ombre de personne et ne faisait pas ombrage \u00e0 Levy. Un genre de modus vivendi entre les deux hommes. Puis des mois durant, des ann\u00e9es durant, Barrois \u00e9tudia les cr\u00e2nes autant qu\u2019il le put, avec tous les outils dont disposait l\u2019universit\u00e9. Bonnie et Clyde \u00e9taient devenus une obsession. Son obsession, sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un soir, au retour de l\u2019universit\u00e9, Barrois trouva une petite enveloppe contre le panier de fruits dans la cuisine. Un bref mot. \u00ab&nbsp;Je pars chez ma s\u0153ur avec Jonathan. Pour toi, nous sommes moins vivants que tes salet\u00e9s de cr\u00e2nes.&nbsp;\u00bb Elle demandait le divorce et le priait instamment de ne pas chercher \u00e0 les contacter, ni elle ni Jonathan, qui venait d\u2019avoir cinq ans. Le juge accorda deux visites par mois du fils chez le p\u00e8re. Barrois n\u2019insista pas pour plus. Il n\u2019\u00e9tait pas dupe&nbsp;: \u00e0 chaque visite, son fils demandait quand maman reviendrait le chercher.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les ann\u00e9es pass\u00e8rent et la fibre paternelle de Barrois, d\u00e9j\u00e0 t\u00e9nue, s\u2019estompa. Il n\u2019avait pas vu son fils depuis deux ans quand il apprit son d\u00e9c\u00e8s par la s\u0153ur de L\u00e9a. Une leuc\u00e9mie foudroyante. De nouveau, Barrois fut pri\u00e9 de se tenir \u00e0 l\u2019\u00e9cart.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 la mort de Levy, son centre de recherche \u00e0 Boston d\u00e9cida d\u2019organiser en son honneur une grande exposition-conf\u00e9rence sur les derni\u00e8res avanc\u00e9es en pal\u00e9o. Barrois \u00e9tait invit\u00e9 de m\u00eame que, bien s\u00fbr, Bonnie et Clyde. Les organisateurs n\u2019avaient cess\u00e9 de presser Barrois au cours des derni\u00e8res semaines pour qu\u2019il leur envoie les cr\u00e2nes afin de terminer le montage de l\u2019exposition. Chaque fois, quelque chose, un pr\u00e9texte, une excuse, perturbait l\u2019envoi pr\u00e9vu pour le lendemain. C\u2019\u00e9tait clair pour tous, mais personne n\u2019osait lui dire ouvertement&nbsp;: Barrois ne pouvait se d\u00e9tacher de Bonnie et Clyde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 l\u2019universit\u00e9, la gloire de Barrois avait p\u00e2li. Il n\u2019encadrait plus de doctorants, ne recevait plus de subventions, son espace de laboratoire \u00e9tait sur le point d\u2019\u00eatre r\u00e9duit. Tout ce qu\u2019il lisait ou \u00e9crivait tournait d\u00e9sormais autour de Bonnie et Clyde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Boston insistait&nbsp;: on voulait les cr\u00e2nes. Barrois se r\u00e9solut \u00e0 les livrer lui-m\u00eame. C\u2019\u00e9tait un vendredi apr\u00e8s-midi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Mais vous \u00eates fou, vous avez vu la m\u00e9t\u00e9o&nbsp;? dit Vaudreuil, le technicien du D\u00e9partement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Barrois haussa les \u00e9paules. Il \u00e9tait absorb\u00e9 par l\u2019\u00e9cran de l\u2019ordi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Je n\u2019ai pas le choix. L\u2019exposition ouvre lundi et ils veulent les cr\u00e2nes au plus tard dimanche matin. J\u2019ai retard\u00e9, je sais\u2026 mais une derni\u00e8re s\u00e9rie d\u2019analyses s\u2019imposait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 D\u2019autres analyses&nbsp;? C\u2019est vraiment n\u00e9cessaire&nbsp;? Vous les avez dat\u00e9s au carbone 14 six fois au moins, vous les avez scann\u00e9s <em>ad nauseam<\/em>, vous avez scrut\u00e9 leur ADN encore et encore. Cette fluorescence provoqu\u00e9e, c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s risqu\u00e9. Vous avez failli les perdre\u2026 Sur tout le campus, il n\u2019y a aucun truc aussi analys\u00e9 que ces\u2026 ces&#8230; foutus trucs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Trucs&nbsp;! Vous n\u2019avez pas un autre mot&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Vaudreuil leva les yeux au plafond. Il ne cachait pas son exasp\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Vous m\u2019envoyez un message, quand vous arrivez&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 On dirait ma m\u00e8re, murmura Barrois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Vaudreuil fit mine de ne pas avoir entendu. Il tendit \u00e0 Barrois une grande enveloppe brune.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Tenez, tous les documents pour la douane. Ils sont complets, avec les PDF sur la cl\u00e9. Vous savez, c\u2019est une grosse temp\u00eate. Ils ont d\u00e9j\u00e0 eu un m\u00e8tre de neige au Kansas depuis hier, et \u00e7a s\u2019en vient par ici.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Une demi-heure plus tard, Barrois souriait de la sc\u00e8ne en grimpant dans sa Land Rover. Il se dirigea vers la 10 dont les voies d\u2019acc\u00e8s \u00e9taient presque d\u00e9sertes en raison de la temp\u00eate annonc\u00e9e. Il eut t\u00f4t fait de quitter l\u2019\u00eele de Montr\u00e9al, roulant avec contentement. Il posait de temps \u00e0 autre d\u00e9licatement sa main sur la grosse valise capitonn\u00e9e contenant Bonnie et Clyde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il ouvrit la radio. Accident majeur \u00e0 la hauteur de Magog. S\u2019il voulait \u00e9viter la congestion et des heures d\u2019attente, il lui fallait prendre la bretelle suivante et circuler sur les routes secondaires. Il comptait passer par Stanstead pour rejoindre la 91, puis la 93 aux \u00c9tats-Unis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La neige s\u2019amoncelait \u00e0 vive allure. Il parcourut vingt, trente kilom\u00e8tres, croisant de rares v\u00e9hicules. Le vent se leva et bient\u00f4t il se trouva dans un blizzard total. Son GPS \u00e9tait inop\u00e9rant. La neige \u00e9paisse att\u00e9nuait les signaux. Il prit sur la droite. Trois kilom\u00e8tres plus tard, l\u2019arri\u00e8re du v\u00e9hicule d\u00e9rapa et s\u2019embourba dans un banc de neige. Impossible de le d\u00e9gager. Il devait rebrousser chemin. \u00c0 pied&nbsp;! Le rideau de neige qui tombait en tournoyant refl\u00e9tait \u00e2prement le faisceau de sa lampe de poche. Il s\u2019habilla le plus chaudement qu\u2019il put et se mit en marche, tenant fermement la valise. Le vent charriait la neige en rideaux \u00e9pais qui comblaient rapidement ses traces. Il s\u2019arr\u00eata, plus certain d\u2019\u00eatre sur la route ou sur l\u2019un des nombreux sentiers qui d\u00e9bouchaient sur celle-ci. La temp\u00e9rature chuta abruptement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il avan\u00e7a ainsi une heure, peut-\u00eatre deux. Il n\u2019avait pas de montre et son t\u00e9l\u00e9phone \u00e9tait \u00e0 plat. Tout \u00e0 coup, quelques m\u00e8tres devant lui, la silhouette d\u2019une cabane \u00e9mergea de la furie. Un refuge&nbsp;! C\u2019\u00e9tait un chalet de skieurs. Il lui fallut de longues minutes pour ouvrir la porte, bloqu\u00e9e aux trois quarts par la neige. L\u2019int\u00e9rieur \u00e9tait occup\u00e9 par un po\u00eale, quelques b\u00fbches, une pile de journaux. Il d\u00e9posa la valise et s\u2019appuya \u00e0 la porte, transi, essouffl\u00e9. Apr\u00e8s avoir coinc\u00e9 la lampe de poche entre deux b\u00fbches, il ouvrit avec grande pr\u00e9caution la valise, qui en contenait une deuxi\u00e8me, \u00e9tanche et en aluminium renforc\u00e9. Du solide, avait dit Vaudreuil. Barrois observa longuement Bonnie, le petit cr\u00e2ne au temporal d\u00e9fonc\u00e9 par un jet de pierre selon les experts en balistique consult\u00e9s par Barrois. Quant \u00e0 Clyde, il avait \u00e9t\u00e9 emport\u00e9 par une h\u00e9patite, conclusion de quatre bioanalyses. \u00c9taient-ils morts en m\u00eame temps&nbsp;? Il eut le r\u00e9flexe de leur tapoter l\u2019occiput. Il se retint. Boston&nbsp;? On s\u2019en fout, pas vrai Bonnie, pas vrai Clyde&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;Quand m\u00eame, vous n\u2019\u00eates pas des animaux de compagnie, non, vous \u00eates bien plus que \u00e7a\u2026&nbsp;\u00bb. Il lan\u00e7a un feu dans le po\u00eale, mangea le sandwich qu\u2019il avait achet\u00e9 dans un poste d\u2019essence au d\u00e9part de Montr\u00e9al, puis il tomba dans un lourd sommeil.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il r\u00eava \u00e0 deux \u00e9normes cr\u00e2nes, chacun surmontant un squelette port\u00e9 par des pattes minuscules, avan\u00e7aient dans un d\u00e9sert et tenant entre eux un panier o\u00f9 se balan\u00e7ait la t\u00eate de Barrois, sa chevelure orn\u00e9e de dreadlocks rouge vif, une pomme enfourn\u00e9e dans la gueule \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un cochon de r\u00f4tisserie. Les cr\u00e2nes discutaient entre eux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 On le mange quand&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Pas vraiment faim pour ce truc-l\u00e0. \u00c7a me donne m\u00eame le go\u00fbt de devenir v\u00e9gane.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Au loin, L\u00e9a courait dans un parc avec Jonathan, qui faisait lever un cerf-volant. Ils disparurent de son champ de vision, puis L\u00e9a r\u00e9apparut, seule, devant lui, assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un immense feu de foyer qui ne d\u00e9gageait aucune chaleur. Elle se pencha vers Barrois et lui dit que le cerf-volant avait emport\u00e9 Jonathan.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Pourquoi nous as-tu exclus de ta vie&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les cr\u00e2nes continuaient de marcher, s\u2019enfon\u00e7ant \u00e0 chaque pas dans le sable. Ils finirent par s\u2019y engloutir totalement, sauf le panier et la t\u00eate de Barrois qui cracha la pomme et s\u2019extirpa du panier. Il avait vingt-six ans, se trouvait au fond d\u2019une fosse sur Mars et observait une pierre qui venait de se d\u00e9placer parce qu\u2019un dik-dik qui avait le visage de Levy lui avait piss\u00e9 dessus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un fracas le tira de son r\u00eave et de son sommeil. Avec effroi, il constata que la moiti\u00e9 du toit s\u2019\u00e9tait effondr\u00e9 sous le poids de la neige. Une poutre \u00e9tait tomb\u00e9e \u00e0 quelques centim\u00e8tres de la valise. Il v\u00e9rifia aussit\u00f4t que les cr\u00e2nes \u00e9taient en bon \u00e9tat. Toujours aussi silencieux apr\u00e8s plus de deux cent mille ans, les deux cr\u00e2nes, des enfants dociles engonc\u00e9s dans leur uniforme de velours pourpre, sommeillaient au fond de la valise. Avant m\u00eame d\u2019avoir re\u00e7u les r\u00e9sultats des premiers tests d\u2019ADN, il avait nomm\u00e9 Clyde le plus gros deux cr\u00e2nes et Bonnie l\u2019autre. Les tests avaient r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que Clyde avait \u00e9t\u00e9 une fille d\u2019environ seize ou dix-sept ans et Bonnie son fr\u00e9rot de douze ou treize ans. Il avait aussi fait reconstituer leur morphologie probable par un pal\u00e9ontologue sp\u00e9cialis\u00e9 en la mati\u00e8re. Ils \u00e9taient devenus ses kids.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un jour, alors qu\u2019il passait devant une cour d\u2019\u00e9cole, il vit un couple de gamins \u00e0 l\u2019\u00e9cart des autres enfants. Elle, le front large, les pommettes saillantes, le regard triste. Lui, la tignasse rebelle, la m\u00e2choire tombante, l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9sax\u00e9e vers la gauche, tel un boxeur ayant encaiss\u00e9 un solide crochet. Il eut un choc. La ressemblance avec Bonnie et Clyde \u00e9tait troublante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La neige masquait tous les horizons, tous les cieux. Son t\u00e9l\u00e9phone mort, il n\u2019avait aucun moyen de conna\u00eetre sa position ou l\u2019heure. Il estima qu\u2019il \u00e9tait dix heures. Il n\u2019avait ni eau ni nourriture. Il \u00e9tancha sa soif avec un peu de neige et d\u00e9gagea ses v\u00eatements de sous les d\u00e9combres du toit. Une de ses bottes \u00e9tait fendue des orteils aux talons.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il reprit sa route, ne sachant d\u2019o\u00f9 il \u00e9tait arriv\u00e9 ni quelle direction prendre. Il avan\u00e7ait avec difficult\u00e9 dans la neige, chaque pas \u00e9tant plus ardu que le pr\u00e9c\u00e9dent. Il avan\u00e7a ainsi des heures durant, croyant parfois percevoir une \u00e9claircie entre les arbres, un segment de route peut-\u00eatre. La neige tombait avec plus de t\u00e9nacit\u00e9, les arbres \u2013 des grands pins pr\u00e9tentieux, des \u00e9pinettes d\u00e9charn\u00e9es, des peupliers obtus \u2013 semblaient se rapprocher de plus en plus et le toiser avec hargne. Il tournait en rond.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Des frissons intenses parcouraient son \u00e9chine. L\u2019hypothermie le gagnait, il le savait. Il fallait augmenter la cadence, g\u00e9n\u00e9rer de la chaleur. Il n\u2019avait plus d\u2019\u00e9nergie. Chaque pas lui co\u00fbtait. Il eut une image. L\u00e9a devant un foyer o\u00f9 br\u00fblait un feu vif, mais sans chaleur. C\u2019\u00e9tait manifeste&nbsp;: il \u00e9tait ce foyer, ce feu mort, cette absence de chaleur, encore plus marqu\u00e9e dans le froid brutal de la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La neige diminua puis cessa tout \u00e0 fait. Il regarda le ciel. Les masses nuageuses s\u2019\u00e9changeaient de perfides incantations, se d\u00e9chiraient, puis la lune apparut. Grosse, baveuse, elle regardait avec suffisance la Terre et tous ses habitants, cet homme surtout, perdu dans une for\u00eat du sud du Qu\u00e9bec, \u00e9gar\u00e9 dans ses labyrinthes int\u00e9rieurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La neige immacul\u00e9e r\u00e9verb\u00e9rait la lumi\u00e8re de la lune et donnait \u00e0 la nuit une blancheur fantomatique. Le vent \u00e9tait totalement tomb\u00e9. Le thermom\u00e8tre continuait de chuter. Les arbres craquaient en leur centre, certains se rompaient m\u00eame. Ils constituaient les m\u00e2ts d\u2019un immense navire se d\u00e9pla\u00e7ant sur l\u2019oc\u00e9an sourd du temps. Tout navire charrie en ses flancs de la vermine. Ici, dans ce navire-for\u00eat, cette vermine \u00e9tait Barrois. Une vermine ankylos\u00e9e par le froid.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Tu nous am\u00e8nes o\u00f9, Boum-Boum&nbsp;? demanda Bonnie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Ne lui parle pas, fr\u00e8re. Il va nous corrompre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2014 Mais c\u2019est d\u00e9j\u00e0 fait. Nos t\u00eates \u00e9taient vides et bienheureuses auparavant dans le sable. Les serpents et les scorpions passaient doucement au-dessus de nous. Ils nous parlaient du soleil, des pluies rares. Lui, lui, Boum-Boum, il ne fait que balbutier dans sa t\u00eate. Il a rempli les n\u00f4tres d\u2019insanit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Fermez-la, fermez-la&nbsp;! Vous n\u2019\u00eates que des tas d\u2019os, vous n\u2019avez rien \u00e0 dire&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Tas d\u2019os toi-m\u00eame, h\u00e9, dit s\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Ouais, rench\u00e9rit fr\u00e8re. Tu n\u2019aurais pas fait long feu dans notre tribu. On t\u2019aurait mang\u00e9 tout cru assez rapidement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Tout cru&nbsp;? dit s\u0153ur. Non, je ne pense pas, mais \u00e0 la broche, oui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Barrois eut l\u2019envie soudaine de balancer la valise contre le tronc d\u2019un gros peuplier qui venait d\u2019appara\u00eetre dans son champ de vision.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Salet\u00e9 d\u2019arbre, salet\u00e9 de pays, salet\u00e9 de neige&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Oh, il se f\u00e2che, Boum-Boum.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Arr\u00eatez de m\u2019appeler Boum-Boum, personne ne m\u2019appelle comme \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Oh que si, cher, dit s\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Qui \u00e7a, hein, qui \u00e7a&nbsp;? hurla Barrois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Ben, Vaudreuil, les \u00e9tudiants, enfin, ceux que tu avais\u2026 dit fr\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Ah, j\u2019aime bien Vaudreuil, dit s\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Mais c\u2019est un con, ce sont tous des cons. Vous ne connaissez rien \u00e0 rien. De quoi vous vous m\u00ealez&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Ce n\u2019est pas un con, Vaudreuil. Je l\u2019aime bien. Tu sais pourquoi, Boum-Boum&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Ta gueule, Bonnie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Mon nom n\u2019est pas Bonnie. On m\u2019appelait Gl\u2019vreeth. Lui, Vaudreuil, il nous appelait les copains.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Barrois continuait d\u2019avancer. Le terrain semblait monter. Bonnie et Clyde s\u2019\u00e9taient tus. \u00c7a murmurait autour. La for\u00eat devenait plus dense. Barrois devait constamment contourner les arbres, les troncs \u00e0 moiti\u00e9 couch\u00e9s, les rochers. Tout \u00e0 coup, son c\u0153ur battit d\u2019espoir. L\u00e0, une \u00e9claircie, enfin. Elle menait \u00e0 ce qui semblait \u00eatre un sommet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les arbres chuchotaient entre eux. Barrois croyait percevoir leurs pens\u00e9es. Un jugement&nbsp;! Certaines choses ne devraient pas \u00eatre ici, semblait-on se dire entre les branches. Barrois avait le pressentiment que ce&nbsp;\u00ab&nbsp;on&nbsp;\u00bb ne d\u00e9signait pas les cr\u00e2nes. C\u2019\u00e9tait lui, Barrois, pal\u00e9ontologue de profession et humain errant dans son esprit, au box des accus\u00e9s. Il harangua les arbres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Ah, la merde, les troncs. Un jour, il n\u2019y aura plus d\u2019arbres sur la foutue plan\u00e8te. Nous, les humains, nous y serons encore. La ferme&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Tout n\u2019\u00e9tait que confusion dans sa t\u00eate. Puis, apparurent dans cette m\u00e9lasse mentale des stries lumineuses. Des pens\u00e9es claires et fugaces. Il ne parvenait pas \u00e0 les saisir, elles passaient trop rapidement dans le fond de son cortex, \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019une pluie de m\u00e9t\u00e9ores dans le ciel frais de la fin ao\u00fbt. Il fut pris de violents tremblements et en \u00e9chappa la valise \u00e0 ses pieds. Respirer, respirer, il fallait respirer. Il banda toutes ses \u00e9nergies, saisit la valise et se dirigea vers le sommet qui se trouvait \u00e0 quelques pas seulement, maintenant. Un pas, un autre\u2026 Il ne sentait plus ses pieds, les jambes \u00e9taient des blocs de glace presque impossibles \u00e0 bouger. Il atteignit le sommet. Entre les branches touffues d\u2019une \u00e9pinette, en contrebas, \u00e0 quelques centaines de m\u00e8tres peut-\u00eatre, il vit des lumi\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il fallait descendre au plus vite. La pente \u00e9tait abrupte. Il ne sentait plus les pieds depuis un temps d\u00e9j\u00e0. Les mains s\u2019engourdissaient de plus en plus. La for\u00eat s\u2019opposait \u00e0 lui. Chaque fois qu\u2019il allait dans une direction, un bouleau, un fr\u00eane, un pin surgissait de nulle part et semblait vouloir lui barrer le chemin. Les ombres des arbres dansaient avec la lune.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dans sa t\u00eate, la confusion s\u2019accentuait, \u00e9clair\u00e9e par moments par des pens\u00e9es qui traversaient rapidement le champ de sa conscience. Une conversation surprise entre Vaudreuil et le chef du D\u00e9partement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;Il faudrait qu\u2019il retourne sur le terrain. Il s\u2019\u00e9touffe ici, et il nous \u00e9touffe aussi\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un article \u00e0 son sujet dans une obscure revue de pal\u00e9ontologie. \u00ab&nbsp;<em>Is Barrois missing in action&nbsp;?<\/em>&nbsp;\u00bb L\u2019auteur se demandait ce qu\u2019il \u00e9tait advenu de la star des ann\u00e9es 90.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les derni\u00e8res lettres de L\u00e9a qu\u2019il avait rapidement lues. Elle s\u2019excusait de sa duret\u00e9, \u00ab&nbsp;mais je devais nous prot\u00e9ger, tu comprends\u2026&nbsp;\u00bb L\u00e9a\u2026 il se rendait bien compte qu\u2019il avait eu tout de travers, avec elle. C\u2019\u00e9tait elle, pourtant, qui l\u2019avait constamment encourag\u00e9 dans son travail.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il devait avoir parcouru une centaine de m\u00e8tres quand un mur d\u2019\u00e9pinettes aux branches charg\u00e9es de neige se dressa soudainement devant lui, formant une forteresse infranchissable. Haut dans le ciel, la lune faisait office de projecteur braqu\u00e9 sur l\u2019\u00e9cran des souvenirs qui d\u00e9filaient al\u00e9atoirement dans sa t\u00eate. La main que lui avait souvent tendue de L\u00e9a quand leur relation \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 bien plomb\u00e9e. \u00ab&nbsp;Viens, allons prendre une marche.&nbsp;\u00bb Il avait refus\u00e9 presque toujours. Les longues nuits pass\u00e9es dans le labo sous un \u00e9clairage diffus \u00e0 observer les cr\u00e2nes, sirotant un rhum. Les repas McDo vite aval\u00e9s avec Jonathan, qui voulait toujours retourner chez L\u00e9a. Les lettres de b\u00eatises de Levy. \u00ab&nbsp;Je vous ai tout donn\u00e9, vous m\u2019avez trahi.&nbsp;\u00bb Le regard m\u00e9fiant du dik-dik, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la cuvette. L\u2019\u00e9trange sensation de familiarit\u00e9 quand il passait lentement les doigts sur les os jaunis de Bonnie et Clyde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il ferma les yeux. Il n\u2019en pouvait plus. Il n\u2019y avait plus de force dans ses muscles. Il fit quelques pas et son pied accrocha quelque chose sous la neige. Il \u00e9chappa la valise qui s\u2019\u00e9crasa contre un rocher \u00e0 deux m\u00e8tres devant lui. Le choc, pourtant minime, fit tomber une lourde branche d\u2019un ch\u00eane qui \u00e9ventra la valise. Les cr\u00e2nes furent projet\u00e9s juste devant Barrois, dans la neige, \u00e0 port\u00e9e de main.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il \u00e9tait trop engourdi pour r\u00e9agir. Il ne pouvait qu\u2019observer. Un instant, Barrois vit non plus les cr\u00e2nes, mais le visage d\u2019enfants aper\u00e7us fugacement dans une cour d\u2019\u00e9cole. Elle, triste, sachant qu\u2019elle ne trouverait jamais sa place. Lui, avec l\u2019envie f\u00e9roce de vouloir en d\u00e9coudre avec le premier venu. Il comprit alors que les r\u00f4les avaient \u00e9t\u00e9 invers\u00e9s&nbsp;: c\u2019\u00e9tait lui, la pi\u00e8ce de mus\u00e9e. Lui, l\u2019artefact, l\u2019ossement exhum\u00e9 de ses propres profondeurs, observ\u00e9 par deux visiteurs, deux gamins, un fr\u00e8re et une s\u0153ur venus d\u2019un pass\u00e9 lointain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La neige avait repris de plus belle et s\u2019amoncelait en jolies calottes blanches sur le sommet des cr\u00e2nes. Vaudreuil avait \u00e9t\u00e9 formel&nbsp;: aucun contact avec l\u2019humidit\u00e9, sinon les cr\u00e2nes se d\u00e9sagr\u00e9geraient. \u00ab&nbsp;Tous vos tests les ont fragilis\u00e9s. C\u2019est un miracle s\u2019ils tiennent encore&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Bonnie et Clyde se d\u00e9compos\u00e8rent en \u00e9mettant une lumi\u00e8re vert fluo intense. Barrois ouvrit la bouche. Il voulait parler, dire quelque chose. \u00ab&nbsp;Tous, je vous demande pardon\u2026 Toi, L\u00e9a, surtout.&nbsp;\u00bb Il ne parvenait \u00e0 articuler aucun son. Dans sa t\u00eate, les fusibles neuronaux gr\u00e9sillaient comme des parasites radio. La respiration cessa au sommet d\u2019une derni\u00e8re inspiration au moment m\u00eame o\u00f9 les cr\u00e2nes, r\u00e9duits en poussi\u00e8res fines, cess\u00e8rent de luire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La neige dans la nuit\u2026 les fulgurances du c\u0153ur dans la noirceur de l\u2019\u00e2me.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; On retrouva le corps gel\u00e9 et raidi de Barrois deux jours plus tard, \u00e0 vingt m\u00e8tres de la route, le visage convulsionn\u00e9 dans un \u00e9trange rictus, une valise ouverte et vide \u00e0 quelques m\u00e8tres devant lui.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bonnie and Clyde en balade dans le blizzard.<\/p>\n","protected":false},"author":28,"featured_media":209,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_crdt_document":"","disable_featured_image":true,"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[5,6],"taxon-du-petit-parc":[],"class_list":["post-208","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelle","tag-nouvelle","tag-pierre"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/208","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/users\/28"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=208"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/208\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":255,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/208\/revisions\/255"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/media\/209"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=208"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=208"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=208"},{"taxonomy":"taxon-du-petit-parc","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/taxon-du-petit-parc?post=208"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}