{"id":140,"date":"2023-02-27T16:56:32","date_gmt":"2023-02-27T21:56:32","guid":{"rendered":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/?p=140"},"modified":"2023-05-29T14:35:05","modified_gmt":"2023-05-29T18:35:05","slug":"les-avriations-adele","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/2023\/02\/27\/les-avriations-adele\/","title":{"rendered":"Les variations Ad\u00e8le"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bach a \u00e9crit les variations Goldberg, Ad\u00e8le a \u00e9crit les siennes propres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<h6 class=\"wp-block-heading\"><\/h6>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"598\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/02\/Adele-598x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-142\" srcset=\"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/02\/Adele-598x1024.jpg 598w, https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/02\/Adele-175x300.jpg 175w, https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-content\/uploads\/sites\/32\/2023\/02\/Adele.jpg 631w\" sizes=\"(max-width: 598px) 100vw, 598px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><sub>Illustration de background_zero<\/sub><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 J\u2019\u00e9tais \u00e0 Ottawa pour une conf\u00e9rence sur les \u00e9nergies vertes. J\u2019arrivais de l\u2019a\u00e9roport quand je l\u2019ai vue au coin de Carling et Parkdale. C\u2019\u00e9tait elle, immanquablement elle, Ad\u00e8le. V\u00eatements d\u00e9pareill\u00e9s et pas tr\u00e8s adapt\u00e9s \u00e0 la temp\u00eate de neige annonc\u00e9e \u2013 manteau jaune boutonn\u00e9 de travers, pantalon orange dont une patte \u00e9tait enfonc\u00e9e dans une botte et l\u2019autre d\u00e9zipp\u00e9 par-dessus l\u2019autre botte, foulard mauve \u00e0 moiti\u00e9 enroul\u00e9 autour du cou \u2013, chevelure ocre en grosses tresses d\u00e9sordonn\u00e9es comme le cordage d\u2019un trois-m\u00e2ts \u00e0 la d\u00e9rive. Et toujours ce visage avanc\u00e9 de quelques centim\u00e8tres devant l\u2019axe du corps, comme si elle voulait percer le voile t\u00e9nu du pr\u00e9sent, comme si elle voulait prendre une longueur d\u2019avance sur le passage du temps.<\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Elle attendait le changement du feu dans une posture d\u2019impatience, cette impatience, qui, j\u2019avais fini par le comprendre, \u00e9tait sa nature. Le feu est pass\u00e9 au vert et elle a travers\u00e9 le passage pi\u00e9tonnier juste devant ma voiture, sans me voir. M\u2019aurait-elle reconnu si elle m\u2019avait vu\u00a0? Je ne pense pas. Je l\u2019ai suivie du regard jusqu\u2019\u00e0 son entr\u00e9e dans l\u2019h\u00f4pital et j\u2019ai fix\u00e9 la porte. Un coup de klaxon m\u2019a tir\u00e9 de mon \u00e9tonnement. Il y avait une place de stationnement juste de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019intersection. Sans m\u00eame r\u00e9fl\u00e9chir, j\u2019ai braqu\u00e9 sur la droite, fauchant presque un cycliste qui me fit l\u2019honneur d\u2019un doigt bien senti. Une fois gar\u00e9, je me suis pr\u00e9cipit\u00e9 vers l\u2019h\u00f4pital.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; J\u2019ai eu de la chance. Ad\u00e8le \u00e9tait encore dans le hall, devant les ascenseurs qui semblaient tous coinc\u00e9s au sous-sol. \u00ab&nbsp;Mais enfin, ils les ont r\u00e9par\u00e9s il y a un mois&nbsp;\u00bb, pestait un gros homme. Ad\u00e8le semblait absorb\u00e9e dans ses pens\u00e9es. Je me suis approch\u00e9 du petit groupe impatient. Un ascenseur a fini par arriver. J\u2019ai abaiss\u00e9 ma casquette, remont\u00e9 le col de mon manteau et me suis faufil\u00e9 derri\u00e8re le groupe quand il s\u2019est engouffr\u00e9 dans l\u2019ascenseur. J\u2019ai tent\u00e9 de percevoir le parfum d\u2019Ad\u00e8le, mais le d\u00e9sodorisant du gros homme occupait tout l\u2019espace olfactif de la cage qui s\u2019est arr\u00eat\u00e9e au sixi\u00e8me \u00e9tage. Elle est sortie et s\u2019est dirig\u00e9e vers la droite. C\u2019\u00e9tait l\u2019unit\u00e9 de canc\u00e9rologie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; J\u2019avais sept ans quand je l\u2019ai vue pour la premi\u00e8re fois. Elle en avait onze. Avec ses deux fr\u00e8res et ses parents, elle venait d\u2019emm\u00e9nager \u00e0 quelques maisons de la n\u00f4tre, \u00e0 Val-d\u2019Or. Ils arrivaient de l\u2019Alberta. J\u2019avais observ\u00e9 l\u2019arriv\u00e9e du gros camion de d\u00e9m\u00e9nagement, la sortie des meubles, des \u00e9lectros, de tout le fourbi. Puis leur grosse station-wagon est arriv\u00e9e. Elle en \u00e9tait sortie comme une princesse d\u00e9barquant d\u2019un navire amiral et prenant possession d\u2019un nouveau territoire. Rayonnante, belle, sauvage. J\u2019\u00e9tais \u00e9bloui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La rue \u00e9tait neuve, les maisons aussi. L\u2019\u00e9conomie roulait, Val-d\u2019Or grossissait. Notre maison avait \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re construite sur la rue pr\u00e8s de l\u2019a\u00e9roport, et cela m\u2019avait procur\u00e9 un sentiment de pionnier devant cette mer de conif\u00e8res qui s\u2019\u00e9tendait sur des centaines de kilom\u00e8tres jusqu\u2019aux grandes villes du sud. Devant la maison, une longue rue rectiligne encore recouverte de gravier descendait vers l\u2019est jusqu\u2019\u00e0 la route de l\u2019a\u00e9roport, puis montait vers l\u2019ouest jusqu\u2019\u00e0 une carri\u00e8re o\u00f9 j\u2019aimais me rendre \u00e0 bicyclette pour observer les hirondelles nich\u00e9es dans des trous creus\u00e9s dans les parois de sable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle avait les cheveux blonds et roulait plus vite \u00e0 v\u00e9lo que mon fr\u00e8re Andr\u00e9, douze ans, qui en \u00e9tait tomb\u00e9 amoureux et n\u2019avait pas tard\u00e9 \u00e0 tourner autour. Son p\u00e8re, un militaire, venait d\u2019\u00eatre mut\u00e9 de la base de Cold Lake \u00e0 celle de Val-d\u2019Or. Ad\u00e8le parlait fran\u00e7ais avec un fort accent anglais, ce qui la rendait encore plus myst\u00e9rieuse et plus attirante. Elle \u00e9tait de tous les jeux des gamins du nouveau quartier. Je les suivais de loin. Je m\u2019approchais parfois. Quand Andr\u00e9 me voyait, il m\u2019apostrophait et me donnait deux ou trois taloches en m\u2019ordonnant de retourner \u00e0 la maison. Ad\u00e8le regardait, silencieuse. Elle \u00e9tait toujours la premi\u00e8re \u00e0 vouloir tout entreprendre, puis quand \u00e7a ne tournait pas comme elle voulait, elle haussait les \u00e9paules.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Wouldn\u2019t it be nice<\/em>, chantonnait-elle souvent. Un jour, devant les balan\u00e7oires du parc, je lui ai demand\u00e9 ce que voulait dire sa chanson. Elle a eu un dr\u00f4le de sourire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Ma m\u00e8re chante \u00e7a souvent. \u00c7a veut dire qu\u2019un jour, peut-\u00eatre, \u00e7a ira mieux. Comme quand on retournera en Alberta. Ma m\u00e8re n\u2019aime pas \u00e7a, ici.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Toi, tu aimes \u00e7a, ici&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Ici ou ailleurs, c\u2019est pareil.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les maisons continuaient de se construire, d\u2019autres gamins arrivaient, et il y eut bient\u00f4t assez de monde pour former plusieurs \u00e9quipes de hockey dans la rue. On me mettait toujours devant les buts. Parmi les nouveaux gamins, il y avait Saint-Onge, que tout le monde appelait Tarzan. Treize ans, pas grand, les yeux fi\u00e9vreux, c\u2019\u00e9tait un matamore. Il n\u2019a pas tard\u00e9 \u00e0 \u00e9loigner Andr\u00e9 d\u2019Ad\u00e8le pour la r\u00e9clamer somme sienne. Moi, Tarzan, il m\u2019aimait bien. J\u2019\u00e9tais un petit cul qui venait d\u2019avoir huit ans. Je ne pr\u00e9sentais aucun danger. \u00c7a ne m\u2019emp\u00eachait pas de le ha\u00efr, surtout quand il faisait le faraud devant les autres et qu\u2019il prenait Ad\u00e8le par la taille.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les ann\u00e9es ont pass\u00e9. Les gamins \u00e9taient devenus des adolescents qui se croyaient adultes. Ad\u00e8le rayonnait dans son corps de jeune femme. Un jour, on a appris la nouvelle : Tarzan venait de se faire happer mortellement par un camion, juste en bas de la rue, sur le chemin de l\u2019a\u00e9roport. J\u2019ai partag\u00e9 la tristesse d\u2019Ad\u00e8le et des amis, mais, loin en moi, dans une cellule recluse au fond du troisi\u00e8me donjon, je jubilais. Puis, deux semaines plus tard, la famille d\u2019Ad\u00e8le retournait en Alberta, \u00e0 la demande insistante de la m\u00e8re. Ma princesse partie, je me disais qu\u2019un jour, peut-\u00eatre, une fois que je serais devenu prince, je la retrouverais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Monsieur, vous attendez quelqu\u2019un&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La r\u00e9ceptionniste m\u2019avait d\u00e9coch\u00e9 une longue mine renfrogn\u00e9e, avec de petits yeux inquisiteurs. J\u2019\u00e9tais l\u00e0 depuis une heure et elle semblait irrit\u00e9e par ma pr\u00e9sence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 J\u2019attends Ad\u00e8le.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Ad\u00e8le&nbsp;? Madame Warner&nbsp;? \u00c7a risque d\u2019\u00eatre long.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Je suis patient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Warner&nbsp;? C\u2019est le combienti\u00e8me type dans sa vie, me suis-je demand\u00e9 en jouant \u00e0 l\u2019affair\u00e9 sur mon nouveau jouet, un truc r\u00e9cent qui faisait fureur, un iPhone. Les souvenirs d\u2019Ad\u00e8le ont reflu\u00e9 \u00e0 mon esprit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je venais de f\u00eater mes dix-huit ans et j\u2019avais enfin l\u2019\u00e2ge l\u00e9gal de faire ce que je faisais depuis un certain temps d\u00e9j\u00e0 avec les copains : nous saouler en d\u00e9pensant le moins possible dans les bars o\u00f9 jouaient des groupes punks. C\u2019\u00e9tait mon style de musique, ma p\u00e9riode Clash. J\u2019h\u00e9sitais entre partir au P\u00e9rou ou entrer \u00e0 l\u2019universit\u00e9 et je m\u2019\u00e9tais donn\u00e9 l\u2019\u00e9t\u00e9 pour me d\u00e9cider en faisant la f\u00eate au max. Avec Vlok et Berk (Ren\u00e9-Paul et Jean-Fran\u00e7ois dans la vie&nbsp;; on se donnait des pr\u00e9noms cools chaque fois qu\u2019on sortait, moi c\u2019\u00e9tait Piotr), je me suis rendu au Pitoyable. Un nouveau band y faisait ses d\u00e9buts, Krassspounik. Un mur de d\u00e9cibels nous a accueilli dans l\u2019escalier menant au bar. La fum\u00e9e de cigarette soutenant le plafond, la musique tonitruante, la foule nombreuse et d\u00e9sordonn\u00e9e \u2026 C\u2019\u00e9tait ce que la vie m\u2019offrait de meilleur \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Sur la petite sc\u00e8ne, les musiciens \u00e9taient \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Le chanteur, une grande asperge toute de noir v\u00eatue, cha\u00eenes autour de la taille, se tr\u00e9moussait en hurlant dans le micro. Le bassiste ne semblait conna\u00eetre qu\u2019un seul mouvement : osciller la t\u00eate de l\u2019avant vers l\u2019arri\u00e8re comme une outarde m\u00e9dus\u00e9e. Les deux guitaristes jouaient aux jumeaux, v\u00eatus de redingotes trou\u00e9es et faisant les m\u00eames gestes, les m\u00eames grimaces. Le clavi\u00e9riste aux yeux cern\u00e9s de noir portait veston et cravate. La batteuse s\u2019activait comme une araign\u00e9e d\u00e9cha\u00een\u00e9e sur ses tambours. Elle avait les cheveux rouges, un lourd maquillage noir et portait un tricorne de pirate. C\u2019\u00e9tait Ad\u00e8le.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les musiciens ont pris une pause. En se rendant \u00e0 leur table, ils sont pass\u00e9s pr\u00e8s de la n\u00f4tre. Ad\u00e8le m\u2019a aper\u00e7u et s\u2019est approch\u00e9e. \u00ab&nbsp;Dis-moi pas que t\u2019es \u2026&nbsp;\u00bb. Elle semblait contente de me voir. \u00c0 savoir comment elle m\u2019avait reconnu, je n\u2019en avais aucune id\u00e9e. Elle nous a invit\u00e9s \u00e0 partager un pot et a fait les pr\u00e9sentations. Le chanteur s\u2019appelait Jan. On a coll\u00e9 plusieurs tables. Vlok et Berk ont eu t\u00f4t fait de se lancer dans de grandes discussions avec les deux guitaristes. Le bassiste continuait de dodeliner de la t\u00eate en fixant son verre et, moi, je ne parlais pas beaucoup, me contentant de jeter des regards \u00e0 la d\u00e9rob\u00e9e vers Ad\u00e8le qui minouchait avec Jan l\u2019asperge. Il n\u2019\u00e9tait pas g\u00ean\u00e9. Dans l\u2019\u00e9cart entre deux tables, je voyais sa main s\u2019activer sous la jupe d\u2019Ad\u00e8le, qui le laissait faire. Je ne savais pas si elle \u00e9tait stoned ou saoule, mais, quand elle riait, \u00e7a sonnait faux. Jan s\u2019est lev\u00e9 et s\u2019est rendu au bar, Ad\u00e8le a redescendu sa jupe et m\u2019a lanc\u00e9 un regard \u00e0 la fois frondeur et g\u00ean\u00e9. \u00ab&nbsp;Parle-moi un peu de Val-d\u2019Or&nbsp;\u00bb, a-t-elle dit. Je lui ai dit que ce n\u2019\u00e9tait plus ma ville, que je vivais \u00e0 Montr\u00e9al depuis plusieurs ann\u00e9es. Elle s\u2019est mise \u00e0 parler. Sa voix per\u00e7ait difficilement le bruit ambiant. J\u2019ai approch\u00e9 ma t\u00eate de la sienne. \u00ab&nbsp;Tu te rappelles les maisons en chantier&nbsp;? Il y en avait toujours trois ou quatre et, chaque fois, on faisait comme si c\u2019\u00e9taient des navires sur des mers inconnues. Moi, \u00e7a me donnait un feeling d\u2019invincibilit\u00e9, je ne sais pas comment dire autrement \u2026 Et toi, je me rappelle de toi comme un leprechaun, on dit quoi en fran\u00e7ais, un farfadet&nbsp;? Oui, un farfadet qui se pointait le bout du nez entre deux planches \u2026&nbsp;\u00bb Ad\u00e8le a ensuite parl\u00e9 de musique, d\u2019imp\u00e9rialisme culturel, de r\u00e9volution, et son discours est devenu d\u00e9cousu. \u00c0 ses yeux, j\u2019\u00e9tais encore le kid de sept ans. J\u2019\u00e9tais offusqu\u00e9, mais je lui pardonnais. J\u2019\u00e9tais sous le coup des m\u00eames \u00e9motions qui m\u2019avaient habit\u00e9 des ann\u00e9es auparavant. Jan est revenu. Il m\u2019a jet\u00e9 un regard que je connaissais bien, celui du \u00ab&nbsp;propri\u00e9taire de la chose&nbsp;\u00bb. Un autre Tarzan, ai-je pens\u00e9. \u00ab&nbsp;Allez, a-t-il lanc\u00e9, un dernier set et apr\u00e8s on emballe. Concert demain \u00e0 Ottawa, puis apr\u00e8s \u00e0 Toronto.&nbsp;\u00bb En retournant \u00e0 la sc\u00e8ne, Ad\u00e8le est pass\u00e9e pr\u00e8s de moi et m\u2019a fait la bise. \u00ab&nbsp;Prends soin de toi, leprechaun.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pendant un temps, j\u2019ai tent\u00e9 de suivre la carri\u00e8re de Krassspounik et le parcours d\u2019Ad\u00e8le. Je lui ai envoy\u00e9 deux ou trois lettres via l\u2019agent du groupe. Aucune r\u00e9ponse. Ad\u00e8le est de nouveau disparue de mes pens\u00e9es. J\u2019ai finalement fait le P\u00e9rou puis entrepris des \u00e9tudes en g\u00e9ologie. J\u2019avais pens\u00e9 un moment au g\u00e9nie forestier. En Abitibi, mes oncles travaillaient dans les scieries ou les mines et ces deux mondes \u2013 les arbres, le min\u00e9ral \u2013 m\u2019attiraient. Les Andes avaient amplifi\u00e9 en moi la fibre rocheuse. Au doctorat, j\u2019ai rencontr\u00e9 Candice. Nous sommes devenus rapidement coll\u00e8gues au grand jour et amants les grandes nuits. Nous avons arpent\u00e9 les cordill\u00e8res am\u00e9ricaines, du Denali \u00e0 la Terre de Feu, pour les \u00e9tudes, le travail, le plaisir, l\u2019amour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C\u2019\u00e9tait sur les flancs de cette colonne vert\u00e9brale continentale que nous \u00e9tions le plus pr\u00e8s l\u2019un de l\u2019autre. Les pieds plant\u00e9s sur les granites et les gneiss, nous avions l\u2019impression d\u2019\u00eatre connect\u00e9s aux entrailles de la Terre. Nous avons d\u00e9cid\u00e9 de vivre ensemble. Mais la vie en ville nous \u00e9tait difficile : dans l\u2019univers de l\u2019asphalte, nous n\u2019avions plus le m\u00eame lien, le m\u00eame liant que nous avait donn\u00e9 la roche t\u00eatue des montagnes. Les querelles succ\u00e9daient aux querelles. Nous n\u2019allions plus sur les montagnes. Un soir, alors que Candice pr\u00e9parait son d\u00e9part du lendemain en France pour rejoindre sa m\u00e8re malade, nous nous sommes de nouveau disput\u00e9s pour une niaiserie. Exc\u00e9d\u00e9, je me suis lev\u00e9. \u00ab&nbsp;OK, bon voyage quand m\u00eame&nbsp;! On se revoit quand tu reviens, si tu reviens \u2026&nbsp;\u00bb. J\u2019ai claqu\u00e9 la porte puis j\u2019ai march\u00e9 longuement dans le centre de la ville.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il faisait doux et l\u2019air \u00e9tait plein d\u2019une bruine fine qui se d\u00e9chirait en longs lambeaux et \u00e9touffait les bruits de la ville. J\u2019ai pris une petite rue transversale et suis arriv\u00e9 devant une galerie d\u2019o\u00f9 des gens sortaient. Ils semblaient heureux. L\u2019endroit \u00e9tait invitant. L\u2019affiche annon\u00e7ait les derni\u00e8res \u0153uvres de Deale. Il \u00e9tait tard et la galerie s\u2019appr\u00eatait \u00e0 fermer. J\u2019ai observ\u00e9 quelques tableaux. Un m\u00e9lange \u00e9tonnant de styles. Visages d\u00e9form\u00e9s et stup\u00e9faits en demi-teintes, comme ce Christ en croix entour\u00e9 de saltimbanques aux couleurs vives, tous sous un ciel lugubre et presque d\u00e9goulinant sous l\u2019exc\u00e8s d\u2019huile. \u00ab&nbsp;Monsieur, on ferme.&nbsp;\u00bb Cette voix. Ad\u00e8le. Je me suis retourn\u00e9. Cheveux ras, piercing \u00e0 la l\u00e8vre inf\u00e9rieure et aux oreilles : c\u2019\u00e9tait toujours elle, mais dans une nouvelle mouture. Elle a pliss\u00e9 les yeux et un petit nuage interrogateur a travers\u00e9 son visage qui s\u2019est soudainement fendu d\u2019un grand sourire. \u00ab&nbsp;Je ne te vois pas souvent, mais quand je te vois \u00e7a me fait du bien \u2026 \u00c7a fait quoi, onze ans, douze ans&nbsp;? Tu en penses quoi&nbsp;?&nbsp;\u00bb, a-t-elle demand\u00e9 en d\u00e9signant d\u2019un vaste geste de la main les toiles affich\u00e9es aux murs et en tournant gracieusement sur elle-m\u00eame. J\u2019\u00e9tais pris de court \u2026 J\u2019ai voulu faire mon smart et j\u2019ai lanc\u00e9 \u00e0 tout hasard \u00ab&nbsp;On dirait du Pollock revisit\u00e9 par Picasso, avec une touche de Miro&nbsp;\u00bb. Elle a \u00e9carquill\u00e9 les yeux. \u00ab&nbsp;Mais c\u2019est \u00e7a, exactement \u00e7a&nbsp;! Toi, tu me comprends.&nbsp;\u00bb Elle s\u2019est approch\u00e9e et m\u2019a d\u00e9visag\u00e9 un temps comme si elle sondait un possible, un peut-\u00eatre. Elle a coll\u00e9 ses l\u00e8vres contre les miennes. Il ne restait plus personne dans la galerie sauf le concierge qui venait de commencer \u00e0 passer le balai. Il a \u00e9mis un raclement de gorge insistant. Ad\u00e8le m\u2019a pris la main. \u00ab&nbsp;Tu fais quoi&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; J\u2019ai pass\u00e9 un mois avec elle dans son atelier. Le timing \u00e9tait parfait. Je ne savais plus quoi attendre de Candice et j\u2019avais pris cong\u00e9 de l\u2019universit\u00e9 pour r\u00e9diger un rapport sur les terres rares au nord de Sept-\u00celes. Un gros contrat pour une mini\u00e8re de Toronto. Pas mal de sous en aval. Pendant que je supputais la teneur en yttrium de certains secteurs pr\u00e8s de la fronti\u00e8re du Labrador, Ad\u00e8le peignait. Elle avait d\u00e9cid\u00e9 de s\u2019attaquer aux grands formats, des toiles de trois m\u00e8tres sur quatre m\u00e8tres et plus. \u00ab&nbsp;Un jour, je peindrai mon Guernica&nbsp;\u00bb m\u2019avait-elle expliqu\u00e9 en insistant sur l\u2019importance qu\u2019elle accordait au cheval hurlant sa douleur sur la toile de Picasso. Elle s\u2019y reconnaissait. Elle \u00e9tait pass\u00e9e du punk au Mahler. Sur fond de quatri\u00e8me symphonie, v\u00eatue d\u2019une grande robe fine et transparente, elle tenait palette et pinceau \u00e0 bout de bras comme une guerri\u00e8re grecque brandissant ses armes sur la proue d\u2019une tri\u00e8re pour aller pourfendre du Troyen. Elle passait d\u2019une toile \u00e0 l\u2019autre avec vigueur, sa pens\u00e9e semblant \u00eatre \u00e0 la remorque des grands gestes que son bras faisait sur les toiles, un bras m\u00fb par une dynamique\u2026 ad\u00e9lienne. Elle peignait avec f\u00e9rocit\u00e9, d\u00e9limitant des continents, des oc\u00e9ans, des constellations sur les toiles. Entre ses huiles et mes terres rares, nous faisions l\u2019amour et nous discutions de politique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Puis j\u2019ai re\u00e7u une lettre de Candice. Elle \u00e9tait dispos\u00e9e \u00e0 tout reprendre, mais sur une base qu\u2019il resterait \u00e0 d\u00e9finir. J\u2019\u00e9tais troubl\u00e9. Autant je vivais un fantasme avec Ad\u00e8le, autant je savais que cela ne pouvait durer. Quelques jours plus tard, devant le premier caf\u00e9 du matin, Ad\u00e8le a allum\u00e9 une cigarette.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 J\u2019ai quelque chose \u00e0 te dire. Enrico revient dans deux jours. C\u2019\u00e9tait pr\u00e9vu. Nous avions besoin d\u2019espace, lui et moi, et nous nous sommes donn\u00e9s deux mois avec libert\u00e9 compl\u00e8te. Tu es arriv\u00e9 \u00e0 point nomm\u00e9, comme \u2026 un farfadet. Oui, c\u2019est \u00e7a, un <em>leprechaun<\/em>. Ces derni\u00e8res semaines m\u2019ont fait du bien. \u00c7a m\u2019a ground\u00e9e, et j\u2019en avais besoin, mais mon Enrico me manque.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle a ri longuement. Un farfadet&nbsp;? Je n\u2019\u00e9tais pas froiss\u00e9. J\u2019\u00e9tais encore sous le charme. Mais le farfadet \u2013 puisque telle \u00e9tait la fa\u00e7on dont elle me percevait \u2013 avait appris deux ou trois choses. Le charme est un voile \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Nous avons pass\u00e9 une derni\u00e8re nuit ensemble en nous tenant seulement la main, en parlant et en riant. Ad\u00e8le \u00e9tait peut-\u00eatre la s\u0153ur que je n\u2019avais pas eue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Candice est revenue et nous avons trouv\u00e9 un modus vivendi. Elle voulait un enfant, mais je ne me sentais pas pr\u00eat. Nous avons pass\u00e9 de longues soir\u00e9es \u00e0 en discuter. Je lui ai demand\u00e9 un peu de temps pour r\u00e9fl\u00e9chir. Plusieurs fois, je suis pass\u00e9 devant la galerie et y suis entr\u00e9. L\u2019exposition d\u2019Ad\u00e8le avait \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e par une autre. Quelques fois, je suis pass\u00e9, en soir\u00e9e, devant l\u2019ancienne usine de produits chimiques o\u00f9 se trouvait son atelier. Un loft au troisi\u00e8me. J\u2019observais les grandes fen\u00eatres illumin\u00e9es et l\u2019imaginais en train de pivoter comme une derviche tourneuse, un pinceau \u00e0 chaque main, devant une enfilade de toiles qu\u2019elle barbouillait dans une joyeuse fr\u00e9n\u00e9sie. La tentation \u00e9tait grande d\u2019aller cogner \u00e0 la porte, mais je ne voulais pas tomber sur Enrico, probablement un autre Jan, un autre Tarzan. Deux ou trois fois, j\u2019ai appel\u00e9 d\u2019une cabine t\u00e9l\u00e9phonique pour seulement entendre sa voix, mais il n\u2019y avait pas de r\u00e9ponse. Quelques mois plus tard, j\u2019ai lu un petit article sur elle dans la chronique des arts d\u2019un journal. \u00ab&nbsp;J\u2019ai besoin d\u2019un ressourcement profond, peut-\u00eatre Bali ou l\u2019Islande, j\u2019h\u00e9site\u2026&nbsp;\u00bb. Une photo accompagnait l\u2019article. Elle portait ses cheveux mi-longs avec une frange carr\u00e9e sur le front. Elle m\u2019a fait penser \u00e0 Jeanne d\u2019Arc. Peu de temps apr\u00e8s, un reportage \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 relatait un incendie majeur dans le secteur de Lachine. Le loft et l\u2019atelier d\u2019Ad\u00e8le avaient \u00e9t\u00e9 compl\u00e8tement ras\u00e9s. Du coup, elle s\u2019\u00e9tait de nouveau \u00e9vapor\u00e9e de ma vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Candice s\u2019impatientait et ma procrastination en mati\u00e8re de prog\u00e9niture la mettait en rogne. Finalement, je me suis branch\u00e9. Nous avons eu deux enfants coup sur coup. Une fille et un gar\u00e7on d\u00e9bordants de sant\u00e9. Nous avions, Candice et moi, enfin trouv\u00e9 notre rythme de croisi\u00e8re. Pas le grand amour, mais une cohabitation somme toute confortable, un sommet de banalit\u00e9 relationnelle. Elle est entr\u00e9e au minist\u00e8re des Ressources et y a fait son nid. Aux enfants sont venus se greffer un chien, deux chats, puis le jeune fr\u00e8re de Candice, autiste, dont les parents maintenant en foyer, ne pouvaient plus s\u2019occuper. Au fil des saisons, les gamins ont pouss\u00e9 et, sans qu\u2019on le remarque trop, ils ont atteint sept et neuf ans. Ils se sont alors mis \u00e0 r\u00e9clamer chacun leur chambre. Il fallait d\u00e9m\u00e9nager, trouver une maison plus grande. J\u2019ai contact\u00e9 une agence et je suis tomb\u00e9 sur Robert, qui m\u2019a aussit\u00f4t donn\u00e9 rendez-vous. Le lendemain, je le rencontrais \u00e0 son bureau. C\u2019\u00e9tait un gros type rougeaud qui for\u00e7ait un peu trop le rire sympathique. Nous avons examin\u00e9 l\u2019offre de l\u2019agence et une maison a retenu mon attention. C\u2019\u00e9tait dans Pierrefonds, pr\u00e8s des \u00e9coles et de l\u2019ar\u00e9na, l\u2019id\u00e9al pour mes deux gamins sportifs. J\u2019ai obtenu un rendez-vous pour visiter la maison le lendemain. \u00c0 l\u2019heure dite, j\u2019attendais Robert dans mon auto devant la maison de construction assez r\u00e9cente. L\u2019endroit me plaisait. Parc et rivi\u00e8re tout pr\u00e8s, nombreuses pistes de v\u00e9lo et jogging. Une petite Toyota s\u2019est gar\u00e9e devant la maison et une rousse en est sortie. Non, ce ne pouvait \u00eatre&#8230; Ad\u00e8le. Longue chevelure boucl\u00e9e, tailleur, talons. Elle est entr\u00e9e. J\u2019ai h\u00e9sit\u00e9 avant de sortir de la voiture puis, avec un peu d\u2019appr\u00e9hension, je me suis rendu \u00e0 la maison et j\u2019ai appuy\u00e9 sur la sonnette. Elle a ouvert. Grand sourire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Quand j\u2019ai vu ton nom sur le dossier, j\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 Robert une faveur. M\u2019en occuper. Il ne me refuse rien, tu t\u2019en doutes. C\u2019est quand, la derni\u00e8re fois qu\u2019on s\u2019est vus&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Professionnelle jusqu\u2019au bout des ongles manucur\u00e9s \u00e0 la derni\u00e8re mode, elle m\u2019a fait visiter la maison, m\u2019a donn\u00e9 tous les d\u00e9tails techniques et m\u2019a sugg\u00e9r\u00e9 de demander une importante baisse de prix pour vice cach\u00e9. Une peinture r\u00e9cente masquait mal deux longues fissures sur un mur de la fondation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Tu risques d\u2019avoir de l\u2019eau au printemps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nous sommes all\u00e9s au salon pour discuter des modalit\u00e9s d\u2019achat. C\u2019\u00e9tait une pi\u00e8ce immense, vide, inond\u00e9e du soleil frais de fin octobre, qui donnait un \u00e9cho joyeux \u00e0 chacun de nos pas. J\u2019ai eu une vive impression de d\u00e9j\u00e0-vu. Ma pens\u00e9e \u00e9tait scind\u00e9e en deux : cerveau gauche maison et Candice, cerveau droit Ad\u00e8le et sa batterie de punk. J&rsquo;\u00e9tais d\u00e9phas\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 H\u00e9, tu en fais une t\u00eate. Tu as vu un fant\u00f4me&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle me tendait une liasse de documents. Je l\u2019ai prise, l\u2019ai laiss\u00e9e tomber sur les lattes d\u2019\u00e9rable et me suis approch\u00e9e d\u2019elle. Elle a recul\u00e9 d\u2019un pas avec un sourire entendu, comme si un vieux sc\u00e9nario se d\u00e9roulait enfin de la mani\u00e8re pr\u00e9vue, puis elle s\u2019est elle aussi rapproch\u00e9e. Nous nous sommes embrass\u00e9s, nous avons fait l\u2019amour sur le parquet de bois dur. Quand elle s\u2019est rhabill\u00e9e, j\u2019ai remarqu\u00e9 son anneau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Mari\u00e9e&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Veuve. Paul est mort y a un an. Un b\u00eate virus contract\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital o\u00f9 il avait subi une chirurgie mineure. Je porte l\u2019anneau comme un motard porte ses couleurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle m\u2019a racont\u00e9 sa vie des derni\u00e8res ann\u00e9es. Apr\u00e8s des ann\u00e9es d\u2019errance, elle \u00e9tait revenue \u00e0 Montr\u00e9al, fatigu\u00e9e, d\u00e9sabus\u00e9e. Il fallait travailler. Elle avait suivi des cours en immobilier et s\u2019\u00e9tait mise \u00e0 vendre des maisons avec succ\u00e8s. Elle s\u2019\u00e9tait mise aussi \u00e0 fr\u00e9quenter les sites de rencontre et \u00e9tait tomb\u00e9e sur Paul, un astrophysicien r\u00eavant de devenir \u00e9crivain. Introverti, timide. Pas le grand coup de foudre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Il m\u2019appelait sa princesse des \u00e9toiles. Il \u00e9tudiait ces trucs, tu sais, les neutrinos, au fond d\u2019une mine. Des neutrinos venant du soleil. Aucune id\u00e9e de ce truc.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Pas vraiment ton genre \u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 En effet, mais il \u00e9tait gentil. Tout simplement gentil. Rien d\u2019extraordinaire, mais l\u00e0 o\u00f9 j\u2019\u00e9tais rendue dans ma vie, c\u2019est exactement ce dont j\u2019avais besoin. Et je me suis mise \u00e0 l\u2019aimer. Tout aussi simplement. Sur mon lit de mort, je penserai \u00e0 lui en premier.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Je ne te vois pas mourir dans un lit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle a ri, longuement. Nous nous sommes quitt\u00e9s comme un acheteur de maison et une agente immobili\u00e8re se quittent : en nous serrant la main.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Candice et moi avons achet\u00e9 la maison, mais Ad\u00e8le avait remis le dossier \u00e0 Robert et s\u2019\u00e9tait plac\u00e9e en indisponibilit\u00e9. \u00ab&nbsp;Elle est partie au Danemark. Mortalit\u00e9 dans la famille, qu\u2019elle a dit.&nbsp;\u00bb Danemark mon \u0153il, ai-je dit \u00e0 Robert.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nous nous sommes rapidement install\u00e9s dans la maison. La famille y \u00e9tait heureuse, mais j\u2019avais l\u2019impression de ne pas participer au bonheur familial, comme si je risquais de me pi\u00e9ger. C\u2019\u00e9tait un sentiment qui s\u2019\u00e9tait lentement incrust\u00e9 chez moi au fil des ans : la m\u00e9fiance envers les choses qui vont bien. Mais j\u2019allais peut-\u00eatre trop loin dans ce pessimisme pseudo-pr\u00e9ventif. Je me suis absorb\u00e9 dans le travail, qui me sollicitait. J\u2019avais obtenu ma permanence \u00e0 l\u2019universit\u00e9 et j\u2019avais pris un virage vert. J\u2019\u00e9tais devenu membre de Greenpeace et ennemi des mini\u00e8res, jadis mes clients.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ces souvenirs me semblaient si loin. J\u2019ai regard\u00e9 l\u2019heure. Deux heures s\u2019\u00e9taient \u00e9coul\u00e9es. J\u2019ai demand\u00e9 \u00e0 la r\u00e9ceptionniste si ce serait encore long. Elle a fait semblant de ne pas avoir entendu et j\u2019ai d\u00fb m\u2019y reprendre \u00e0 trois fois pour obtenir une r\u00e9ponse. Elle a maugr\u00e9\u00e9 sans lever la t\u00eate de ses mots crois\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Il y en a encore pour une heure. Elle ne vous a donc rien dit, votre dame&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ma dame&nbsp;? Je n\u2019ai pu r\u00e9primer un sourire et suis retourn\u00e9 \u00e0 mon iPhone, tentant d\u2019y comprendre quelque chose. Des nappes de neige souffl\u00e9es par le vent venaient balayer la fen\u00eatre avec de plus en plus d\u2019intensit\u00e9. On \u00e9tait d\u00e9but janvier. Sur le mur entre la porte et la fontaine d\u2019eau, un babillard portait les notes habituelles du service. Une date \u00e9tait inscrite en grosses lettres sur une affiche annon\u00e7ant la prochaine r\u00e9union syndicale : 12 janvier 2008. J\u2019ai souri. Vingt ans plut\u00f4t, pile \u00e0 cette date, je rencontrais Candice. Un r\u00e9ceptionniste est venu prendre la rel\u00e8ve de celle qui semblait m\u2019avoir pris en grippe. Elle s\u2019est lev\u00e9e lourdement et a ralenti le pas en passant devant moi, avec encore les m\u00eames petits yeux mauvais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les portes se sont ouvertes et ils sont sortis. Deux infirmi\u00e8res poussaient une civi\u00e8re. Un type inconscient, \u00e9cume aux l\u00e8vres, lourdement intub\u00e9, y \u00e9tait allong\u00e9. Ad\u00e8le suivait. L\u2019homme semblait vraiment mal en point. Ad\u00e8le m\u2019a vu. Elle a souri. Un faible sourire. Elle s\u2019est approch\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Bouge pas, je reviens dans cinq minutes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle est revenue vingt minutes plus tard. Nous sommes descendus prendre un caf\u00e9 \u00e0 la petite caf\u00e9t\u00e9ria du rez-de-chauss\u00e9e. Ad\u00e8le agrippait son cappuccino comme une bou\u00e9e. Elle m\u2019a demand\u00e9 comment \u00e7a allait. Je ne savais pas trop quoi lui dire, m\u00eame si mille questions se bousculaient dans ma t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Tu n\u2019es plus dans l\u2019immobilier&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Ah, les maisons \u2026 Un jour, j\u2019ai eu le ras-le-bol de vendre des maisons \u00e0 des petits couples qui me semblaient heureux. J\u2019\u00e9tais peut-\u00eatre jalouse d\u2019eux. Paul me manquait. Je suis retourn\u00e9 en Islande, \u00e0 Bali. J\u2019avais l\u2019impression d\u2019avoir perdu quelque chose, ou peut-\u00eatre de n\u2019avoir jamais vraiment trouv\u00e9. Mais, de nouveau, je suis revenue au Qu\u00e9bec. Je suis \u00e0 Ottawa depuis six mois maintenant. Montr\u00e9al ne me disait plus rien. Je suis coloc chez une amie qui est m\u00e9decin ici. Apr\u00e8s deux semaines chez elle, elle a vu que je tournais en rond. Je suis donc devenue b\u00e9n\u00e9vole et je passe mon temps aupr\u00e8s des canc\u00e9reux. Ils veulent tous me marier&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Son regard \u00e9tait fix\u00e9 sur les fant\u00f4mes de son pass\u00e9. Elle est demeur\u00e9e silencieuse de longues minutes, rajustant de temps \u00e0 autre son foulard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Tu ne l\u2019as pas reconnu&nbsp;? C\u2019est Jan. Tu te rappelles, le chanteur dans mon band&nbsp;? Je l\u2019ai revu il y a trois mois quand il est venu pour une chimio. Ma vie n\u2019a \u00e9t\u00e9 faite que de \u00e7a : le hasard des rencontres. Jan voyait encore un ou deux membres du band. Il \u00e9tait devenu m\u00e9canicien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; De nouveau, long silence d\u2019Ad\u00e8le. Elle a pris une grande respiration.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Cancer du pancr\u00e9as, si tu veux savoir. Le pronostic est sombre. Il m\u2019a demand\u00e9 en mariage. J\u2019ai r\u00e9pondu oui, pourquoi pas. Je savais que \u00e7a lui ferait plaisir et que \u00e7a n\u2019aurait pas de cons\u00e9quence. On a fait \u00e7a \u00e0 la chapelle de l\u2019h\u00f4pital. Je n\u2019avais pas de t\u00e9moin et, le sien, c\u2019\u00e9tait sa tige \u00e0 solut\u00e9&nbsp;! Il aurait d\u00fb crever il y a trois semaines d\u00e9j\u00e0, mais il s\u2019accroche. Il a insist\u00e9 pour une derni\u00e8re chimio contre l\u2019avis du m\u00e9decin, qui a fini par c\u00e9der. Alors, \u00e7\u2019a \u00e9t\u00e9 long, aujourd\u2019hui. Dis, tu me donnes un lift au centre d\u2019achats plus loin sur Carling&nbsp;? Mon auto est au garage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle avait deux anneaux \u00e0 la main. Je lui ai offert mon aide. Pour ses besoins financiers, pour quoi que ce soit. Elle a hoch\u00e9 la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Non, tu ferais \u00e7a pour te donner bonne conscience. J\u2019ai tout ce qu\u2019il me faut, merci. On y va&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il nous a fallu trente minutes pour nous rendre au centre d\u2019achats. La neige \u00e9tait \u00e9paisse, les autos d\u00e9rapaient. Je me suis gar\u00e9 le plus pr\u00e8s des portes. J\u2019allais fermer la radio quand les premi\u00e8res notes guillerettes de <em>Wouldn\u2019t it be nice <\/em>se sont fait entendre. Elle a retenu mon geste en posant sa main sur la mienne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Laisse. Il y a tellement longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La chanson l\u2019emportait loin, tr\u00e8s loin. Son regard \u00e9tait embu\u00e9. Mon visage \u00e9tait l\u2019\u00e9cran sur lequel elle revoyait d\u00e9filer la trame de ses quarante derni\u00e8res ann\u00e9es. Toute une galaxie de sentiments, d\u2019explorations, d\u2019allers, de retours. Avais-je une place dans cette r\u00e9trospective de vie&nbsp;? Revoyait-elle nos moments&nbsp;? Le parc o\u00f9 elle m\u2019avait expliqu\u00e9 la chanson, le boucan du Pitoyable, nos \u00e9treintes dans son atelier, le soleil dans le salon de la maison que j\u2019allais acheter&nbsp;? Elle m\u2019a tendu les bras. Nous nous sommes enlac\u00e9s. Elle ne retenait pas ses larmes. Puis elle a pris une grande inspiration.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2013 Allez, une bise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elle s\u2019est essuy\u00e9 les yeux et est descendue de la voiture sans se retourner. Je l\u2019ai suivie du regard jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle soit happ\u00e9e par le centre commercial. Les flocons abondants valsaient follement autour des voitures et il m\u2019a fallu du temps pour \u00e9merger de la vague de tristesse qui me traversait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En retournant chez moi, j\u2019ai ouvert la radio. Variations Goldberg, Bach. J\u2019ai souri en pensant \u00e0 Ad\u00e8le et \u00e0 ses variations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La derni\u00e8re fois que j\u2019ai entendue parler d\u2019elle, c\u2019\u00e9tait dans les actualit\u00e9s quelques mois plus tard. Son nom figurait sur la liste des victimes du naufrage du Princess of the Stars, au large de San Fernando aux Philippines. Adieu, Ad\u00e8le, ma princesse des \u00e9toiles.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bach a \u00e9crit les variations Goldberg, Ad\u00e8le a \u00e9crit les siennes propres.<\/p>\n","protected":false},"author":28,"featured_media":142,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"_crdt_document":"","disable_featured_image":true,"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[5,6],"taxon-du-petit-parc":[],"class_list":["post-140","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-nouvelle","tag-nouvelle","tag-pierre"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/140","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/users\/28"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=140"}],"version-history":[{"count":13,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/140\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":258,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/140\/revisions\/258"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/media\/142"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=140"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=140"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=140"},{"taxonomy":"taxon-du-petit-parc","embeddable":true,"href":"https:\/\/lepetitparc.ca\/pierre\/wp-json\/wp\/v2\/taxon-du-petit-parc?post=140"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}