Rencontre orange

Hier il a neigé. Oh! Pas beaucoup. Un voile tout mince jeté sur tout. Juste assez pour effrayer les bourgeons, abriller le thé des bois, faire frissonner les violettes et les trilles. J’ai dû allumer le poêle à bois, ce qui m’a fait sacrer en voyant la fumée se répandre dans le shack avant qu’une flamme valable n’avale les boulettes de journaux et ne lèche les copeaux pour finalement s’en prendre aux bûches croisées comme on me l’avait recommandé. Je n’ai pas l’habitude. Et j’ai la crainte. Celle du feu. Pas celles de la nuit, ni des orages, ni des fantômes.

De tempérament plutôt solitaire, je m’accorde très bien avec le silence, les arbres, les roches, l’eau. Depuis six jours, j’habite au fond de la forêt. Mon choix. J’ai loué l’endroit à un ami. Sur l’immense terrain : un champ en jachère, une zone vallonée, une pinède, une forêt mixte, un ruisseau, le tout veiné d’un réseau de sentiers. Le paradis, quoi! La nature, c’est ma seconde peau. C’est comme ça depuis toujours.

Pour accéder ici, on doit s’extirper de la 105 Nord qui mène à Maniwaki, suivre une route de gravier qui s’enfonce vers l’ouest, prendre patience, rouler encore et encore. Les habitants y sont rares et, surtout, éloignés les uns des autres. J’adore! L’an passé, j’ai aperçu un urubu à tête rouge. Cadeau. Ils sont rares dans la région. Après des kilomètres et des kilomètres en tourne-à-gauche, tourne-à-droite, monte, descend, file un pan et hop! vogue la galère au gré des terres, un panneau blanc cloué à un court poteau à moitié camouflé par des arbustes indique « Paris ». C’est ici!

À peine entrés sur le terrain, on immobilise le véhicule — pas le choix! il faut débarrer et déplacer une barrière — après quoi, on roule en douce sur un chemin de roches et de nids de poule. Au bout? Un premier chalet. Planté dans le champ comme un triangle de cartes. Pas très grand. Une cuisinette, un salon-salle à manger, deux chambres à coucher. Aménagé avec des meubles et objets hétéroclites. Pas d’eau courante ni d’électricité. Un poêle à bois, un réfrigérateur au propane et deux lampes à l’huile suffisent au confort. Le lieu a la fierté humble de son propriétaire. Pour les toilettes? C’est dehors! Une bécosse à cent mètres. Adossés au mur extérieur du chalet, trois barils pour recueillir l’eau de pluie. L’eau potable, il faut l’apporter.

Ma sœur m’a déposée ici il y a six jours. Avec son aide, j’ai rangé dans une brouette les quelques biens utiles à mon séjour et on a traversé la forêt par un sentier que nulle auto ne peut emprunter sans risquer d’y laisser des morceaux. Destination : le second chalet, le « shack », où je me trouve actuellement. C’est le plus petit et le plus agréable! En entrant, à gauche, deux lits superposés; au centre, un poêle à bois, une table, deux chaises, un comptoir surmonté de deux tablettes et, luxe suprême, une berceuse; à droite, un mini solarium dont un mur capte la lumière par un immense vitrail d’église. Vision surréaliste. D’autres fenêtres ouvrent sur une pente menant à un ruisseau où cavalent les dernières traces de l’hiver. Même la porte fermée, on l’entend.

Après quelques heures, ma sœur est repartie vers la ville, un peu effrayée à l’idée de « m’abandonner au milieu de nulle part sans moyen de secours » — c’est les mots qu’elle a employés —, tandis que je la rassurais du mieux que je pouvais : « Ben non, ’t’en fais pas! Tout va bien aller. Y’a pas de danger. ’Oublie pas, samedi prochain, de m’apporter ce que j’ai écrit sur la liste. Bye! » Pas de radio, pas de télévision, pas de téléphone… rien! Rien que la paix à perte de vue.

Il fait encore un peu frisquet ce matin. Je lance une attisée dans le poêle, fais chauffer de l’eau dans la bouilloire. Mon déjeuner : une tasse d’eau chaude. C’est mon quatrième jour de jeûne intégral. La fin de semaine dernière, je n’ai absorbé que des tisanes, de l’eau, des fruits et des légumes frais. Les effets du sevrage n’ont pas tardé à se faire sentir. À coups de maux de tête, d’étourdissements et de nausées, mon corps hurlait sa désintox. Mes six tasses de café et mes deux paquets de cigarettes par jour lui manquaient. Heureusement, je m’étais préparée et je savais à quoi m’attendre. C’est d’ailleurs suite à la lecture du livre Le jeûne, d’Herbert Shelton, que j’ai décidé d’entreprendre cette cure. Je n’en pouvais plus de tousser, cracher, peiner à la course et dans les escaliers. À vingt-sept ans, je me sentais vieille et diminuée. J’étais esclave et cela m’irritait douloureusement. Je rêvais de liberté.

Ici, je peux pleurer, chanter et crier sans déranger. Je peux lire, écrire, dormir à ma guise à toute heure du jour ou de la nuit. Et surtout, je me sens bien dans la nature. Je m’y sens enveloppée, protégée. Je m’y sens aimée. Je dors beaucoup. Je marche où je veux. Je me baigne nue dans le ruisseau glacé. Je m’allonge au soleil quand ses rayons de mai pénètrent ma peau. Les parfums environnants me nourrissent à satiété. Si bien d’ailleurs, que j’ai la vive impression de tricher. Comment prétendre au jeûne alors que je me gave de terre, de soleil et d’eau.

J’improvise mon avant-dernier jour de pause alimentaire en rythme lent comme tous les précédents… En matinée, j’écris, je lis, je rêvasse en me délectant à petites doses des variables de l’eau : tiède, chaude ou froide. Vers midi, la sieste en guise de repas. Le temps glisse. J’ai soudain faim de vie, de sentir mon corps en mouvement. Je me lève, m’étire, contemple le paysage par les fenêtres. Soleil radieux.

Dans mon sac en bandoulière, je jette serviette, bouteille d’eau et livre. Je sors. Murmure du ruisseau. Gazouillis et cri des mésanges, moineaux et geais bleus. Rythme de mes pas. Je monte une côte. Mon cœur s’emballe, tam-tam fort. Essoufflement. Je ralentis, rien ne presse, personne ne m’attend. Je surgis du sentier forestier, émerge dans l’espace ouvert du grand champ. Respiration ample à l’image du ciel sans nuages. J’entre dans le chalet en triangle… fraîcheur humide et odeur de renfermé. Je ressors. Où aller?

Devant moi, le terrain vallonné mène à la pinède. Au centre, un orme majestueux. Partout autour, des végétaux couvre-sols. Je retire mes espadrilles et mes bas. J’aime sentir sous mes pas le crépitement des mousses sèches. Ça chatouille et masse la plante de mes pieds. Ça grimpe dans mes jambes, mon ventre, mon cœur. Je souris et avance vers la pinède fendue d’un étroit sentier. Je m’y engage; l’éclairage change. L’épais tapis d’aiguilles pique un peu. Pas trop. Lenteur. Je regarde à gauche, à droite, sans me lasser d’observer l’alignement rigoureux des arbres. Régiment embaumant l’air d’effluves lourds et bienfaisants.

J’aboutis dans un deuxième champ. Différent. Herbe sauvage, folle. On dirait une île enclavée dans la forêt de feuillus et de conifères qui la cerne. C’est ici que je choisis de m’installer. Je dépose mes espadrilles et mon sac. J’étends ma serviette et m’y allonge après avoir posé mon livre et ma bouteille d’eau à mes côtés. Repos. Temps immobile. Je contemple le ciel. Temps qui file. Le soleil réchauffe. On dirait l’été. Je me redresse, inspecte tout autour de moi, hésite… personne en vue! Je retire mes vêtements. Couchée sur le ventre, sur le dos, je me laisse pétrir la peau et l’âme par les rayons. Une fourmi m’extirpe de l’assoupissement. Je m’assois; la fourmi tombe sur la serviette. Je bois la presque totalité de mon eau. J’attrape mon livre et replonge dans ma lecture amorcée le matin.

Soudain, j’ai juste le temps de pencher la tête pour prévenir la collision. Qu’est-ce que c’était? Une guêpe? Une abeille? Non, c’était plus gros. Un oiseau? Je regarde autour. Où est passé l’agresseur? Je ne vois rien, rien qu’un papillon qui voltige, s’éloigne. Le voilà qui revient vers moi à pleine vitesse. Mon dieu! Mais il m’attaque! Ma tête, mue par réflexe, s’incline brusquement, l’évite de justesse. Je n’y comprends rien. Un papillon! Attaquée par un papillon! Un monarque énorme. Vraiment énorme. Je n’ai jamais rien vu de tel. J’hallucine ou quoi? Le voilà qui reprend son manège, voltige, s’éloigne et vlan! se dirige à nouveau en droite ligne vers moi. Mon cœur s’affole. Mon esprit aussi. Non, mais… Je ne vais quand même pas me laisser effrayer par un papillon! Je le regarde fondre dans ma direction. Courage! Ventre serré, je ferme les yeux sans plus broncher.

Des profondeurs, un mot jaillit : « Patriarche ». Vérité qui s’impose comme une évidence. Ce papillon est un monarque patriarche. Je n’apprends rien de plus!

Déroutée, je n’ose pas bouger. Je le sens qui se pose sur ma tête. Simplement. Sur ma tête. Il remue. Ses pattes d’insecte me chatouillent. Je continue de ne pas bouger de crainte de le faire fuir. Les minutes passent. De plus en plus de minutes. Cinq, dix… je perds le compte. Il reste là, à remuer de temps en temps sans s’envoler. Je reprends mon livre, l’ouvre afin de poursuivre ma lecture. Sur les pages, l’ombre du monarque comme en un miroir. Je peux l’observer. Battements d’ailes. Large pulsation irrégulière. Il se déplace sur mes cheveux, reprend son immobilité. Ça m’émerveille! Je lis tout en le gardant à l’œil.

Vent léger. La forêt chuchote autour de nous. Vent fraîcheur. Je frissonne. Commence à me sentir courbaturée. J’aimerais bouger, m’habiller. J’hésite. Attends encore un peu. Risquant le tout pour le tout, je me penche, attrape délicatement mes vêtements, me redresse. Mon étonnant visiteur piétine un peu sur mon crâne, mais demeure en place. J’enfile pantalon, gilet, bas, espadrilles. Je replie ma serviette, la replace dans mon sac avec l’eau et le livre.

Voilà. C’est un départ. Je me dirige lentement vers la pinède, m’enfonce dans le sentier. Le papillon est toujours là, sur ma tête. Jusqu’où m’accompagnera-t-il? Je marche, l’esprit serein connecté au sien par quelque invisible lien. Soudain, je le sens qui remue et prend son envol. Je le suis des yeux; il se perche, tel un oiseau, sur une branche de pin. Tache orange. Monarque patriarche. Mon cœur se gonfle de gratitude. Je le remercie du cadeau inouï de sa visite. J’ignore qui il est et d’où il vient. Je sais seulement que nous nous sommes rencontrés. Peut-être reconnus. Je le salue une dernière fois, me retourne et poursuis mon chemin.

Dans deux jours, ma sœur viendra me porter les aliments requis pour la rupture de mon jeûne et pour ma seconde semaine de vacances. Jamais, je n’oublierai cet être singulier, surgi par je ne sais quelle faille du réel.

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